La Traversée du Colbert
Chapitre 21 - Retour sur un micro
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Du pont jusqu’au balcon
A u printemps 1967, à peu près tout le monde au Québec souhaitait que le Canadien de Montréal remporte la coupe Stanley, ce qui eût été de mise pour souligner l’ouverture de l’Exposition universelle de Montréal. Mais les Maple Leafs de Toronto avaient brouillé les cartes et
gagné la finale en six rencontres. Pas de parade de la coupe Stanley, donc.
Qu’à cela ne tienne : les Montréalais vont s’en donner une d’un autre genre.
Une parade intense, électrisante, surdimensionnée, en l’honneur de Charles
de Gaulle.
Après avoir traversé le pont Le Gardeur, le cortège transportant le
président s’engage sur la longue rue Notre-Dame et file vers l’hôtel de ville
de la métropole. Mais avant d’arriver à destination, il fait un dernier crochet
par Tétreaultville et la rue Lebrun. Car en plus de vouloir découvrir la
campagne québécoise, le président a demandé à traverser un quartier
populaire de la métropole.
Aujourd’hui secteur de l’arrondissement Mercier – Hochelaga-
Maisonneuve, l’ancienne municipalité de Tétreaultville se trouve juste à
l’est de l’autoroute 25, qui traverse l’île du nord au sud jusqu’au pont-
tunnel Louis-Hippolyte-La Fontaine. Depuis la rue Notre-Dame Est, le
défilé tourne à droite sur l’avenue Lebrun, qu’il remonte vers le nord
jusqu’à la rue Sherbrooke. L’accueil populaire dépasse toutes les attentes.
« Autour de la traverse de chemin de fer, près de l’avenue Souligny, adultes
et enfants attendent avec impatience, lit-on dans un document des Archives de Montréal. Du côté ouest de la rue, tous agitent de petits drapeaux du
Québec alors que, du côté est, ce sont ceux de la France. Le passage du
cortège ne dure que quelques secondes 1. » La voiture file au nord jusqu’à la
rue Sherbrooke Est, qu’elle emprunte sur dix kilomètres jusqu’à la rue
Saint-Denis avant de virer au sud vers le Vieux-Montréal et l’hôtel de ville
en passant par les rues Craig (devenue Saint-Antoine), Gosford et Notre-
Dame.
La foule, compacte, est en délire. Charles de Gaulle est accueilli en héros,
en souverain, pour ne pas dire en libérateur. Dans une des voitures, Pierre-
Louis Mallen se tourne vers ses compagnons : « On se croirait dans un char
de Leclerc 2 ! »
Des enfants, chevauchant leur bicyclette, suivent hardiment les voitures
de fonction sur quelques dizaines de mètres avant d’abandonner. « C’était
proprement indescriptible, dit François Flohic dans le documentaire Le
Chemin du Roy. Nous avions déjà une heure de retard sur l’horaire. J’étais
donc à côté du chauffeur. La voiture tournait, marchait au tour de roue, et je
passais mon temps à dire au chauffeur : “Ne vous arrêtez pas, ne vous
arrêtez pas ! Car si nous nous arrêtons, nous ne repartons pas.” On avait le
sentiment qu’on allait être submergé par la population, par la liesse
extraordinaire dans les quartiers est de Montréal3. » On se plaît à imaginer
la situation inverse : si de Gaulle était d’abord passé par Ottawa et était
entré dans Montréal en traversant en voiture l’ouest anglophone de l’île,
aurait-il eu droit à un accueil aussi fou ? Poser la question, c’est y
répondre !
L’arrivée devant l’hôtel de ville de Montréal se fait dans une grande
cohue et une atmosphère de kermesse. Lorsque les premières motocyclettes
de la police passent devant l’escalier central de l’édifice, il est 19 h 33 à la
grande horloge aux chiffres romains qui trône au-dessus du balcon. Les
gens, dont certains attendent depuis quelques heures, sont massés en face,
du côté sud de la rue Notre-Dame. D’autres sont agglutinés, du côté nord,
sur la mince bande de terrain entre la rue et l’édifice. La plupart des
comptes rendus de l’époque évaluent la foule à 15 000 personnes.
Le boxeur et militant Reggie Chartrand et son groupe des Chevaliers de
l’indépendance sont présents. Plusieurs militants nationalistes et
indépendantistes brandissent des pancartes où on lit « RIN », « Québec = pays français », « Au Québec tout en français », « Auto-détermination pour
tous les peuples opprimés », « Vive la France ». D’autres écriteaux portent
des messages plus insolites. Sur l’un d’eux est écrit : « Général de Gaulle
aidez-moi à délivrez [sic] Haïti de Duvalier l’anthropophage ».
À la radio de Radio-Canada, la journaliste Janine Paquet relate ce qu’elle
lit sur les écriteaux : « Il y a aussi dans l’assistance des personnes qui
portent des bannières et sur ces bannières, il y a des inscriptions “Vive le
général de Gaulle”, “Vive la France”. Il y a aussi quelques bannières
insolites écrites RIN, mais il y en a encore davantage marquées “Bienvenue
au général de Gaulle”. »
Gérald Lachance, qui se trouve à l’intérieur de l’hôtel de ville, rapporte à
la radio de Radio-Canada que le maire Drapeau n’a pas chômé durant la
journée, travaillant à son bureau et recevant divers invités. « On dira que le
maire Drapeau est peut-être loin de tout ça. Non. J’ai vu son honneur le
maire venir sur la terrasse avec des contremaîtres, des ouvriers, s’occuper
personnellement des derniers préparatifs 4. »
À la télévision de Radio-Canada, Nicole Germain et Henri Bergeron
décrivent les événements en voix hors champ. Leurs interventions sont plus
détachées, plus protocolaires, que celles de leurs collègues de la radio. Avec
une voix ensoleillée, rieuse, Nicole Germain lance : « Il faut avouer que
notre hôtel de ville a vraiment grande allure. Par son style Renaissance, il
ressemble à celui de Paris, même s’il est plus petit5. » Il est vrai que
l’édifice de la rue Notre-Dame resplendit. Un tapis rouge est déroulé sur le
grand escalier. Le beau temps étant revenu, le maire Drapeau a donné
l’ordre d’enlever la marquise qui protégeait les marches des intempéries.
Des fleurs décorent les balustrades, des écus parent toutes les fenêtres. Sur
ces écus sont accrochés des drapeaux de la France, du Québec, de la Ville
de Montréal et, contrairement à ce qu’on a vu ailleurs excepté Louiseville,
du Canada. Des banderoles tricolores ornent le grand balcon au-dessus de
l’entrée.
Le soleil descend lentement sur l’horizon lorsque les voitures officielles
et les véhicules de police apparaissent à l’intersection des rues Saint-
Antoine et Gosford. Sagement rangée jusque-là des deux côtés des rues, la
foule s’agite. Des gens courent pour se rapprocher le plus possible des
voitures. À certains endroits, il n’y a pas de clôture. Et pas beaucoup de contrôle non plus. Le cortège arrive au cœur d’une marée humaine. Les
policiers forment des cordons que la pression constante des gens menace de
faire céder. Des gens scandent des slogans nationalistes. Des centaines
d’autres, à la recherche d’un précieux souvenir à mettre dans leur album,
brandissent leur appareil photo au bout de leurs bras comme dans un
concert rock. « Il y avait une confusion, une cohue populaire qui entourait
les voitures, dit Marcel Masse. Tout le monde s’est précipité dans les
escaliers. Il n’y avait plus aucun protocole. Il n’y avait plus rien qui tenait.
On était dans la pagaille la plus totale6. »
Jean-Claude Labrecque et Michel Brault sont dans cette foule immense,
filmant chacun de leur côté. Leurs collègues Bernard Gosselin et Pierre
Mignot devaient les rejoindre par hélicoptère, mais le pilote a reçu l’ordre
d’aller se poser à l’aéroport de Dorval au lieu du centre-ville. Les deux
hommes arriveront à la toute dernière minute. « Michel a pris les beaux
plans qu’on voit dans le film lorsque la voiture de Charles de Gaulle tourne
à l’intersection Sherbrooke et Saint-Denis, raconte Labrecque. Par la suite,
il s’est rendu à pied jusqu’à l’hôtel de ville7. »
Les deux jeunes cinéastes ne sont pas seuls à prendre des images en vue
d’en faire un film. Claude Fournier est aussi là, parmi la foule, avec deux
autres caméramans, Paul Vézina et Charles Desmarteau. La veille,
M. Fournier, qui travaille à son compte chez Onyx Films, entreprise qu’il a
fondée, a reçu une proposition de l’Office du film du Québec. Les
dirigeants de cet organisme qui, quelques semaines auparavant, avaient
refusé le projet de Jean-Claude Labrecque se sont réveillés devant
l’ampleur que prenait l’événement. Claude Fournier se remémore :
« L’Office avait fait prendre des images par un caméraman [Paul Vézina,
dans son souvenir] la veille à Québec, et les responsables avaient trouvé ça
très bon. Ils m’ont demandé d’en faire un film et de m’assurer que celui-ci
sorte avant le film officiel [celui de l’OIPQ réalisé par Labrecque].
J’utilisais une caméra 16 mm en couleurs mais le son n’était pas
synchronisé 8. »
Au pied de l’hôtel de ville, le grondement de la foule est devenu
assourdissant. À tel point que Jean-Claude Labrecque n’entend plus le
moteur de sa bruyante caméra. « Les décibels sont palpables 9 », écrit Jean
Loiselle dans sa biographie de Johnson. Flanqué du premier ministre du Québec, Charles de Gaulle est debout, à l’arrière, du côté droit de la voiture,
dont le toit est rabattu. Les deux chefs saluent de tous les côtés. Le véhicule
s’arrête au pied de l’escalier, où Jean Drapeau et son épouse, Marie-Claire
Boucher, attendent les invités. Autour d’eux, au garde-à-vous, une haie de
policiers en habits d’apparat.
Charles et Yvonne de Gaulle montent quelques marches, se retournent et
saluent la foule, avec les Drapeau et les Johnson. Le président lève bien
haut le bras droit pour saluer ; dans sa main gauche, il tient ses lunettes.
Jean Drapeau et Daniel Johnson applaudissent pendant que les gens
l’acclament. En son for intérieur, le maire de Montréal caresse le souhait
que de Gaulle profite de sa visite pour annoncer que la France fera don de
son pavillon de l’Exposition universelle à la Ville de Montréal10. La fanfare
des pompiers joue La Marseillaise. De Gaulle chante. On enchaîne avec Ô
Canada. Drapeau et Johnson chantent ; de Gaulle essaie de s’y mettre.
Ici, comme la veille à l’anse au Foulon, la foule hurle son
mécontentement. Les gens étaient plus polis à Louiseville, quelques heures
plus tôt. Jean Drapeau n’est pas heureux. Au moins, les dernières paroles de
l’hymne national canadien sont accueillies par des exclamations joyeuses.
Au bout d’un court moment, les dignitaires entrent dans l’hôtel de ville.
Qu’ils écoutent la radio ou la télévision, les auditeurs et les
téléspectateurs de Radio-Canada ont droit à un premier commentaire fort
différent quant aux dernières minutes qui viennent de se dérouler.
« Ô Canada a été entonné par les uns, apprécié par les autres et,
[accueilli] par un silence un peu moins discret par d’autres. Ceux qui
protestaient, c’étaient des porteurs de pancartes marquées RIN11 », propose
Janine Paquet à la radio de Radio-Canada. « Le président de la République
française, après avoir salué la foule massée sur le Champ-de-Mars [en fait,
le Champ-de-Mars se situe à l’arrière du bâtiment], monte maintenant
l’escalier d’honneur, se dirigera au deuxième étage de l’hôtel de ville pour
ensuite paraître au balcon, saluer de nouveau la foule, et se dirigera ensuite
vers le bureau du maire 12 », narre de son côté Nicole Germain, qui se garde
de mentionner les huées entendues. On remarquera aussi que dans le
programme lu par M me Germain, il n’est pas question d’un discours au
balcon…
De Gaulle et Drapeau pénètrent côte à côte à l’intérieur de l’hôtel de ville. Tout en marchant, le président français retire son képi et cherche
François Flohic, qui arrive précipitamment derrière lui pour le saisir.
Pendant que le maire, la mine sérieuse, lui explique le déroulement des
prochaines minutes, de Gaulle passe ses mains sur son visage et dans ses
cheveux. Les deux hommes montent dans l’ascenseur.
Au même moment, à la radio, Gérald Lachance, qui fait la navette entre
le hall d’entrée et la terrasse arrière, où attendent les invités à qui de Gaulle
doit s’adresser, lance une phrase lourde de sens : « C’est sans doute Janine
Paquet [postée au château Ramezay, du côté sud de la rue Notre-Dame] qui
pourra tout à l’heure vous décrire le choc, l’impact que produira son arrivée
sur ce balcon. On ne peut présumer de ce qui se passera devant l’hôtel de
ville13. »
Sur la terrasse arrière, celle donnant sur le vrai Champ-de-Mars, les
dignitaires sont regroupés devant des postes de télévision installés à la hâte.
Parmi eux, on trouve plusieurs députés de l’Assemblée législative, dont
René Lévesque, Robert Bourassa et Yves Michaud, du Parti libéral du
Québec. À l’avant, la foule réclame de Gaulle de plus en plus fort. À
l’intérieur, on discute quelques instants. Dans le souvenir de François
Flohic, le maire propose alors au général de se faire photographier par un
portraitiste dont il a retenu les services. « À ma grande surprise, le général,
qui a horreur de poser, accepte aussitôt ; dans le studio improvisé, il se prête
de bonne grâce aux exigences multiples de l’artiste, sans manifester la
moindre impatience 14. »
Mais Charles de Gaulle a très hâte de se présenter au balcon, d’où
provient une clameur de plus en plus forte. Dès qu’il en voit la porte, il s’y
précipite. Drapeau et quelques autres dignitaires le suivent. Lorsque la porte
s’ouvre, de Gaulle, souverain, s’avance sous la clameur. Dans un coin du
balcon, à sa gauche, le micro est encore là…
1.Mario Robert, « Le général de Gaulle à Montréal, 1967 : Le balcon ».
2.Pierre-Louis Mallen, Vivre le Québec libre, p. 160. Il fait référence au général Philippe Leclerc de Hauteclocque, qui marcha sur Paris pour libérer la ville le 25 août 1944. Quelques minutes plus tard, sur le balcon de l’hôtel de ville de Montréal, de Gaulle fera aussi référence à la libération de Paris.
3.Carl Leblanc et Luc Cyr, Le Chemin du Roy.
4.Émission radiophonique spéciale sur l’arrivée du général de Gaulle à Montréal, Radio-Canada, 24 juillet 1967.
5.Émission télévisuelle spéciale sur l’arrivée du général de Gaulle à Montréal, Radio-Canada, 24 juillet 1967.
6.Carl Leblanc et Luc Cyr, Le Chemin du Roy.
7.Entrevue avec l’auteur.
8.Entrevue avec l’auteur.
9.Jean Loiselle, Daniel Johnson. Le Québec d’abord, p. 147.
10.Document n o 101, dans Ministère des Affaires étrangères, Documents diplomatiques français. 1967, er t. 2 : 1 juillet-29 décembre.
11.Émission radiophonique spéciale sur l’arrivée du général de Gaulle à Montréal, Radio-Canada, 24 juillet 1967.
12.Émission télévisuelle spéciale sur l’arrivée du général de Gaulle à Montréal, Radio-Canada, 24 juillet 1967.
13.Émission radiophonique spéciale sur l’arrivée du général de Gaulle à Montréal, Radio-Canada, 24 juillet 1967.
14.François Flohic, De Gaulle intime, p. 68.
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« C’est une immense émotion… »
À la vue du général, le grondement de la foule s’amplifie. Il est 19 h 42 à l’horloge de l’hôtel de ville. « Et le voici, Henri. Le voici. Dans les fleurs… », s’exclame 1 Nicole Germain à la télévision . De Gaulle salue la foule une première fois.
Il va jusqu’au bout du balcon sur sa droite. Il fait le chemin inverse sur sa
gauche. Il s’arrête au milieu et salue les milliers de gens rassemblés, les
bras en corbeille, comme s’il voulait d’une seule brassée les prendre et les
serrer sur sa poitrine. Puis, il s’immobilise. Durant quelques instants, le
temps est suspendu. Qu’arrivera-t-il maintenant ? Une courte discussion
s’amorce entre le président français, le maire Drapeau et quelques autres
personnes.
De Gaulle insiste pour prendre la parole. Jean Drapeau plaide qu’il n’y a
pas de micro.
« Et là, dans le coin, ce n’est pas un micro ? demande le président qui,
très myope, s’est fait souffler à l’oreille la présence du précieux objet.
— Ah si, c’est un micro. Mais c’est bien de valeur, mon général, il ne
fonctionne pas », répond le maire.
Un individu s’interpose.
« Je vais vous le rebrancher, moi, votre micro2. »
De Gaulle jubile. Drapeau écume.
Sur les images qui nous sont restées, on voit quelqu’un pointant vers
l’extrémité gauche du balcon. Jean Drapeau lève la main droite et, balançant son pouce par-dessus son épaule, semble indiquer qu’il faut
retourner à l’intérieur et aux invités qui attendent sur la terrasse. Il échange
un mot avec de Gaulle puis, de guerre lasse, se penche et aide lui-même une
autre personne à transporter le micro jusqu’au centre du balcon. En deux
temps trois mouvements, celui-ci est rebranché.
« On lui signifie sans doute qu’il y a là un microphone, qu’il peut
l’utiliser à volonté, et il semble que le général va maintenant adresser la
parole [à la foule] », fait Henri Bergeron hors champ. « Il ne demande que
ça », ajoute Nicole Germain en riant. « Il a accepté de dire un petit mot,
poursuit Bergeron, comme il l’a fait d’ailleurs toute la journée dans toutes
les villes visitées par le cortège présidentiel 3. » À la radio de Radio-Canada,
Janine Paquet décrit ainsi ces moments : « On ne sait pas si le président
adressera la parole [à la foule], mais nous semblons en douter un peu. Il
salue de la main, de ses grands bras paternels comme on a dit, toute cette
foule. On crie “On veut de Gaulle !”. De Gaulle hésite et voilà que des
microphones sont hissés sur le balcon principal de l’hôtel de ville, que des
projecteurs arrivent sur le président et l’auréolent, et dans quelques
secondes, c’est certain, le président va parler 4. »
Sur la terrasse arrière de l’hôtel de ville, René Lévesque et Yves Michaud
sont accroupis devant un téléviseur. Lévesque a le menton dans sa main
droite. Robert Bourassa n’est pas loin d’eux. Tout comme l’éditorialiste
Claude Ryan et un jeune professeur de droit de trente-six ans, Jacques-Yvan
Morin, président des États généraux du Canada français. Pierre Marc
Johnson, qui avait la tâche d’accompagner Maurice Couve de Murville
jusqu’à l’escalier de l’hôtel de ville, demeure debout dans le cadre de la
porte principale, d’où il regarde la foule. Il y reconnaît de nombreux
militants du RIN avec leurs pancartes.
Lester Pearson est à Ottawa et suit l’affaire à la télévision. Paul Martin se
trouve dans un wagon de train immobilisé près de l’hôtel Le Reine
Elizabeth. Il écoute le discours à la radio. Il doit rester à Montréal, car le
lendemain soir, il doit prendre part à un autre repas honorant le président
français. « À cette époque, les gouvernements bénéficiaient de wagons
privés pour travailler, comme il y a des avions Challenger aujourd’hui, nous
a expliqué Paul Martin fils en entrevue. Ces wagons comptaient quelques
chambres, une salle à manger et un petit salon. »
Pierre Bourgault est avec les militants de son parti, au milieu des
spectateurs. La foule scande : « Un discours ! Un discours ! » Le calme
revient. Un calme tout relatif. Le moment est solennel. Toujours stoïque,
François Flohic est au côté de son président. De Gaulle, dont les paroles ont
été entrecoupées de quintes de toux dans ses interventions de l’après-midi, a
repris de sa superbe. Il empoigne les deux branches du micro de ses grandes
mains et clame : « C’est une immense émotion qui remplit mon cœur en
voyant devant moi la ville de Montréal française. Au nom du vieux pays, au
nom de la France, je vous salue de tout mon cœur. Je vais vous confier un
secret que vous ne répéterez pas [la foule s’esclaffe]. Ce soir, ici, et tout au
long de ma route, je me suis trouvé dans une atmosphère du même genre
que celle de la Libération ! »
Sous le balcon, la foule crie son approbation. Sur la terrasse, certains
invités échangent des regards. De Gaulle y va un peu fort, murmure-t-on. À
Ottawa, Pearson est furieux. Qu’est-ce que cette longue parade gaullienne a
à voir avec la Libération ? De quoi les Québécois ont-ils besoin d’être
libérés ?
« Et tout au long de ma route, outre cela, j’ai constaté quel immense
effort de progrès et par conséquent d’affranchissement vous accomplissez
ici. Et c’est à Montréal qu’il faut que je le dise, parce que s’il y a eu au
monde une ville exemplaire pour ses réussites modernes, c’est la vôtre ! Je
dis : c’est la vôtre, et je me permets d’ajouter : c’est la nôtre ! »
Après quelques phrases supplémentaires5 consacrées au progrès du
Québec et aux liens l’unissant à la France, de Gaulle saisit à nouveau le
microphone et lance :
« Vive Montréal ! »
Nouveaux cris.
« Vive le Québec ! »
« Libre ! » ajoutent quelques personnes en contrebas. Concentré sur son
message, de Gaulle ne leur prête pas attention. Un instant plus tard, il
reprend :
« Vive le Québec libre ! »
La foule éclate de joie. Un élan formidable, colossal, électrisant, la
traverse de part en part. Immense, le cri se prolonge et déferle comme un
tsunami, une secousse sismique, une avalanche. Tout n’est plus que cohue et commotion. Sur la terrasse à l’arrière, René Lévesque se retourne vers
Yves Michaud : « Baptême qu’y va vite 6 ! » « Moi, je n’ai rien dit, se
remémore Michaud. J’étais complètement estomaqué, époustouflé, médusé,
tétanisé, figé [il mime le souffle coupé]. C’était tellement gros que tu n’es
plus capable d’analyser. C’est tellement porteur7… »
Lévesque est lui aussi témoin du spectaculaire fossé qui s’est
instantanément creusé entre les invités rassemblés sur la terrasse, selon
qu’ils sont francophones ou anglophones :
C’est dans cette pose [accroupi devant un téléviseur] que le « Vive le Québec… libre » nous
garda paralysés quelques instants. Puis, entendant le silence de mort qui régnait dans notre dos,
nous nous retournâmes vers l’assistance. Rares sont les instants où l’on reconnaît assez
clairement les deux Montréal. En état de choc, figé dans une furie qui n’émettait encore que
des grondements annonciateurs : le Montréal anglophone. Quant au Montréal français, sauf
pour les gens à qui statut ou accointances imposaient le devoir de réserve, il ne cachait ni les
grands sourires complices ni même, dans les coins, des gestes d’un enthousiasme plus discret
mais tout aussi réel que celui de la foule populaire8.
Le premier ministre Daniel Johnson va voir un groupe de ses conseillers :
« On va avoir des problêêêêêêmes9 ! »
Lorsqu’on lui rapporte l’anecdote, Pierre Marc Johnson dit qu’il « ne
serai[t] pas étonné » que son père ait prononcé cette phrase. « Il voyait venir
la tempête. C’était sûr que le Canada anglais n’allait pas laisser faire ça »,
dit-il. Lui, justement, n’a pas entendu de Gaulle lancer son VLQL (« Vive le
Québec libre ! »). « J’étais sous le balcon, se souvient-il. Mais je ne
l’entends pas bien. Le système de son n’est pas adéquat. Il y a comme un
écho. Je n’entends pas “Vive le Québec libre !” mais je vois la réaction de la
foule qui était déjà en liesse. »
Certains témoins, dont Jacques-Yvan Morin, affirment que le slogan
soulève même l’enthousiasme du jeune député de Mercier, Robert
Bourassa. « Il l’a dit ! Il l’a dit 10 ! », ne cesse-t-il de répéter.
« Tous les gens qui étaient là n’en revenaient pas, dit Pierre Bourgault
dans le documentaire Le Chemin du Roy. Ç’a été une ovation sans fin, on le
sait. Et dans la foule, tout ce qu’on se disait, c’était : “Il l’a dit ! Il l’a dit ! Il
l’a dit !” On n’en croyait pas nos oreilles 11. »
« Je n’en revenais pas », dit Claude Fournier qui, comble de malheur,
arrive au bout de la bande de son enregistreuse Nagra juste avant les célèbres quatre mots (un ami de Radio-Canada le dépannera au montage).
« La foule a tellement éclaté de joie qu’il était difficile de ne pas ressentir
d’émotion, peu importe si on était indépendantiste ou non 12. »
« Partout autour de nous, c’était l’euphorie, se remémore Pierre Mignot,
arrivé juste à temps de l’aéroport pour être emporté par l’émotion. J’étais
indépendantiste. Alors d’entendre de Gaulle pousser ce cri, je me suis dit :
ça y est, on va devenir indépendants. Mais le soir même et le lendemain, les
gens ont commencé à en parler comme le fait d’un accident
diplomatique13. »
À Ottawa, Lester B. Pearson est bouche bée. Dans son wagon privé, Paul
Martin fulmine. « Mon père, je le sais, était furieux de la déclaration du
général, raconte son fils. Il a téléphoné à M. Pearson pour lui en parler14. »
Pearson somme son secrétaire d’État aux Affaires extérieures de rentrer à
Ottawa illico. Martin passe d’abord un autre coup de fil, cette fois-ci à
l’ambassadeur du Canada en France, Jules Léger.
« Je veux obtenir des explications de Couve de Murville 15 ! »
Après sa déclaration retentissante et les réactions instantanées qu’elle
provoque, de Gaulle s’empresse de conclure : « Vive le Canada français ! Et
vive la France ! » Il demeure ainsi, quelques instants, face à la foule en
liesse, les bras en V, les poings serrés, alors que quelques mètres plus bas,
c’est le délire. Puis, le président se tourne et rentre dans l’hôtel de ville,
essuyant son front de sa main droite.
Rue Notre-Dame et place Vauquelin, les gens continuent à hurler de joie
et d’émotion. On crie « Vive de Gaulle ! » sans arrêt. D’autres scandent
« Le Québec aux Québécois ! ». Avec son « Vive le Québec libre ! »,
Charles de Gaulle vient de faire une entrée fracassante et impériale dans
l’histoire du Québec contemporain.
1.Émission télévisuelle spéciale sur la visite de Charles de Gaulle à l’hôtel de ville de Montréal, Radio-Canada, 24 juillet 1967.
2.Adaptation à partir de nombreux témoignages de mémorialistes.
3.Émission télévisuelle spéciale sur la visite de Charles de Gaulle à l’hôtel de ville de Montréal, Radio-Canada, 24 juillet 1967.
4.Émission radiophonique spéciale sur la visite de Charles de Gaulle à l’hôtel de ville de Montréal, Radio-Canada, 24 juillet 1967.
5.L’intégralité du discours se trouve à l’annexe 1.
6.Entrevue d’Yves Michaud avec l’auteur.
7.Ibid.
8.René Lévesque, Attendez que je me rappelle…, p. 278.
9.Plusieurs mémorialistes ont rapporté ces paroles, dont Claude Morin, Mes premiers ministres. Lesage, Johnson, Bertrand, Bourassa et Lévesque, p. 284.
10.Entrevue de Jacques-Yvan Morin avec l’auteur ; et Pierre-Louis Mallen, Vivre le Québec libre, p. 175.
11.Carl Leblanc et Luc Cyr, Le Chemin du Roy.
12.Entrevue de Claude Fournier avec l’auteur.
13.Entrevue de Pierre Mignot avec l’auteur.
14.Entrevue de Paul Martin fils avec l’auteur.
15.Paul Martin, A Very Public Life, vol. 2 : So Many Worlds, p. 595.
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Retour sur un micro
J amais microphone n’aura autant fait parler.Que faisait-il là, ce micro, au juste ? Et pas seulement un micro, mais tout un système d’amplification. Encore aujourd’hui, difficile d’y voir clair. Le système a-t-il été installé par la garde rapprochée de De Gaulle, favorable à ce qu’il
prenne la parole ? Par des indépendantistes québécois ? Par les médias
présents ? Reste que le maire Drapeau a fini par le repérer. Il aurait
demandé à un employé de l’enlever, mais ce dernier s’est contenté de
débrancher le microphone. Dans la fébrilité des derniers préparatifs, le
maire aurait oublié de vérifier que ses ordres avaient été correctement
exécutés.
Ensuite, qui a signalé la présence du micro au président ? Certains
affirment que de Gaulle lui-même l’a aperçu. Quoiqu’avec sa myopie, on
peut sérieusement en douter. Dans la myriade d’ouvrages qui ont évoqué
l’affaire, plusieurs autres noms ont été avancés : Bernard Dorin, Pierre-
Louis Mallen, un technicien de Radio-Canada, un technicien de l’ORTF ou
même Paul Comiti, le garde du corps du SAC qui aurait fait un mauvais
parti à un photographe trop zélé à Louiseville. Dernière hypothèse en date :
il s’agirait de Roger Tessier, un autre garde du corps, comme il l’a lui-même
affirmé en novembre 20151.
Une certitude : c’est bien un technicien de Radio-Canada qui a rebranché
le micro. Et, ce qui ne gâte rien, ce technicien était un organisateur politique
du député libéral d’Ahuntsic, Jean-Paul Lefebvre. Après le discours du président, le technicien en question a remis son enregistrement du discours
à M. Lefebvre. C’est en tout cas ce que celui-ci affirme dans une lettre datée
du 6 avril 1998 :
En 1967, lors de la mémorable visite du général à Montréal, j’étais député d’Ahuntsic à
l’Assemblée nationale [sic] du Québec. L’un de mes organisateurs politiques était un technicien
du son à Radio-Canada. Il était de service sur le balcon de l’hôtel de ville de Montréal le jour
du fameux discours. […] En constatant que le micro était « mort », le général se serait tourné
vers les gens qui étaient derrière lui en disant ostensiblement « ce truc-là n’est pas branché ».
Saisi par la dimension du personnage et le regard foudroyant du général, mon organisateur-
technicien s’est empressé de faire le raccord 2.
L’explication de Jean-Paul Lefebvre trouve un écho dans l’autobiographie
de René Lévesque, Attendez que je me rappelle… Ce dernier relate que
« l’ami Bouchard, technicien toujours dévoué qui accompagnait l’équipe de
Radio-Canada », s’est empressé de proposer de rebrancher le micro avec sa
« gentillesse coutumière3 ». On sait que René Lévesque connaissait bien les
gens de Radio-Canada pour y avoir travaillé durant plusieurs années.
En entrevue avec Fernand Seguin le 13 novembre 1967 à l’émission Le
Sel de la semaine de Radio-Canada, Jean Drapeau offre un témoignage qui
recoupe ceux de Lefebvre et Lévesque : « Il y a un représentant de Radio-
Canada qui était là et, voyant les yeux du général, a branché le fil au fil
d’alimentation. C’est pas plus difficile ni compliqué que ça. Et voilà
comment s’écrit l’histoire », conclut le maire en s’esclaffant 4. L’expression
« les yeux du général » correspond bien au « regard foudroyant du général »
évoqué par Jean-Paul Lefebvre dans sa lettre de 1998.
Mais que veut dire Lefebvre lorsqu’il affirme que le micro était
« mort » ? Là-dessus, tous les témoins, français comme québécois,
s’entendent pour dire que Jean Drapeau, redoutant une envolée oratoire de
son illustre invité au balcon, avait ordonné le débranchement du
microphone plusieurs heures avant son arrivée. Certains affirment que le
maire avait carrément ordonné le retrait du micro mais que, dans le
brouhaha de cette journée complètement folle, il avait oublié de vérifier si
sa demande avait été exaucée.
De l’avis général, pour ne pas dire unanime, s’il y a une personne au
monde qui ne voulait pas que de Gaulle s’adresse directement aux
Montréalais, c’était Drapeau, le seigneur des lieux. C’est ce qu’a laissé entendre la rumeur dès les jours et les semaines qui ont suivi l’événement.
Dans son entrevue avec Fernand Seguin, Drapeau se défend d’avoir voulu
museler de Gaulle. Il déclare : « Tout le programme de la visite du général
de Gaulle était préparé avec l’assentiment des gens de l’Élysée. Et il a été
convenu à ce moment-là que le général devait monter au balcon saluer.
Mais il n’y a pas eu de démarches pour empêcher le général de parler.
C’était prévu qu’il ne parlait pas5. »
Dans De Gaulle et le Québec, Alain Peyrefitte réfute cette allégation.
Lors de sa visite à Montréal en septembre 1967 (il n’était pas du voyage de
juillet), Drapeau lui a fait visiter l’hôtel de ville. Revenant sur les
événements du 24 juillet, le maire aurait confié au ministre de l’Éducation
nationale : « J’avais insisté, quand les envoyés de l’Élysée étaient venus
préparer le voyage, pour qu’il n’y ait pas de discours au balcon6. » Qui
croire ? Drapeau assurant qu’il n’y a pas eu de « démarches pour
empêcher » de Gaulle de parler, ou Peyrefitte citant Drapeau affirmant qu’il
a « insisté » pour qu’il n’y ait pas de discours ?
Sur la terrasse
Chose certaine, sur la terrasse, on s’attend à ce que le général parle. Parce
qu’après le balcon à l’avant de l’hôtel de ville, il reste la réception et les
mondanités à l’arrière. Pendant que Drapeau, de Gaulle et tous leurs
proches qui les ont accompagnés au balcon se dirigent vers la terrasse, les
journalistes des médias diffusant les événements en direct ont quelques
minutes pour y aller de leurs commentaires.
Or, à la télévision de Radio-Canada, Henri Bergeron ne fait aucune
allusion aux paroles prononcées sur le balcon. Une des caméras montre les
gens se dispersant lentement devant l’hôtel de ville. On voit les reflets
orangés du soleil couchant dans les flaques d’eau et la fontaine de la place
Vauquelin. À la radio au contraire, Gérald Lachance s’intéresse à l’affaire.
Il rapporte comment les paroles du président français ont été accueillies par
les dignitaires rassemblés sur la terrasse. Il dit : « Tous ces gens se sont tous
groupés autour de l’appareil de télévision tout en écoutant les haut-parleurs
qui ont été disposés ici sur la terrasse de façon à connaître le discours que le
général a prononcé, discours fort intéressant qui a suscité ici des sourires,
des exclamations, mais enfin personne n’est resté indifférent aux paroles
qui ont été prononcées par le président de Gaulle7. »
Jean-Claude Labrecque s’est précipité à l’intérieur de l’hôtel de ville et
tourne de nouvelles images. « À un moment donné, assure-t-il, j’ai entendu
Drapeau dire à de Gaulle : “Vous savez, mon général, que Vive le Québec
libre ! est un slogan employé par les séparatistes au Québec.” Il [de Gaulle]
l’a interrompu et répliqué : “Mais on s’en fout, monsieur le maire.” 8 »
Sur la terrasse, on a installé une estrade en bois. Sachant que la cérémonie
se poursuit à cet endroit, des curieux se rassemblent en contrebas, place
Vauquelin, dans l’espoir d’apercevoir quelque chose. Mais cette réception-
là, retransmise à la télévision, se déroule à l’abri des regards des passants. Il
y a du monde ! Ministres, députés, ecclésiastiques, conseillers et
administrateurs municipaux, consuls de plusieurs pays ayant une antenne
montréalaise. Un gratin d’invités sagement assis sur de petites chaises en
rangées. Le maire s’avance au micro (déjà branché, celui-là) et revient sur
les événements des dernières minutes. À sa façon, il signale à Charles de
Gaulle que Montréal est bien plus qu’un nid de séparatistes : « C’est tout
Montréal qui vous accueille, Excellence ; non seulement le Montréal
francophone que vous connaissez si bien, mais le Montréal cosmopolite qui
aimerait vous saluer aussi, chacun dans sa langue. » Drapeau annonce aussi
qu’il répondra plus longuement au discours du balcon à l’occasion du
déjeuner qu’offrira la Ville en l’honneur de son visiteur le
mercredi 26 juillet.
Son tour venu, le président français répond :
Monsieur le maire, ayant eu à l’instant même le plaisir et l’honneur de m’adresser à la grande
foule des habitants de Montréal, qui m’a fait un accueil vraiment inoubliable, je dois
maintenant saluer les personnalités que vous avez bien voulu convier ce soir autour de moi. J’ai
dit et je pense que Montréal est la ville des réussites. Cela tient, sans aucun doute, à la base.
C’est-à-dire aux sentiments profonds de la masse des habitants de cette grande ville. Cela tient
aussi, je le sais et je le dis, à la qualité des élites, des diverses élites, qui y ont déployé et y
déploient leur activité.
De Gaulle descend de l’estrade. Jean Drapeau lui tient le bras gauche
(cette fois, le président ne bronche pas) et l’invite à s’asseoir à une table
pour signer le livre d’or. Ce que de Gaulle fait, suivi de son épouse Yvonne.
Leurs signatures suivent celles du prince Rainier de Monaco et de son
épouse Grace, venus pour Expo 67 une semaine plus tôt.
Cette cérémonie est bénigne en comparaison de ce qui s’est passé sur le balcon. « Le général est venu nous voir, tous les députés, les sénateurs, les
ministres, le gratin politique. Il nous a donné la main. C’était protocolaire.
Ça ne voulait plus rien dire. Il venait de faire l’histoire 9 », philosophe Yves
Michaud. François Flohic dit à peu près la même chose dans ses mémoires :
« Je note, le soir même, que ce qui s’est passé sur la terrasse n’a été qu’une
formalité sans importance après l’événement que nous venions de vivre 10. »
Flohic observe la « mine contrite » des gens autour de lui. Il aperçoit Couve
de Murville et va vers lui :
« Avez-vous entendu les paroles du général ?
— Oui, il a eu tort de parler11 », répond le ministre, les dents serrées.
Le chef de la diplomatie française sait trop bien que les prochaines
heures, les prochains jours, seront douloureux. De Gaulle, encore une fois,
n’en a fait qu’à sa tête, et tout le monde autour de lui va devoir ramer pour
limiter les dommages.
Les de Gaulle s’apprêtent à quitter leurs hôtes pour se rendre à la
résidence de Robert Bordaz, commissaire général de la France à Expo 67.
Celle-ci est située rue Redpath-Crescent, à l’ouest du campus de
l’Université McGill. C’est là que le couple présidentiel va dormir les deux
prochaines nuits. Dans le brouhaha du départ, Janine Paquet et Gérald
Lachance sont, à la radio de Radio-Canada, engagés dans un dialogue
animé sur le sens à donner aux paroles du balcon. Ils se demandent qui a
influencé qui dans cette histoire. Le général a-t-il fait sa déclaration en
voyant des pancartes avec l’inscription « Québec libre » ? Prudent, Gérald
Lachance conclut : « Écoutez, Janine, moi, je crois qu’il est de notre devoir,
qu’il est très important de souligner ces paroles, enfin cette similitude
d’expression [sur] les pancartes et [dans] le discours du général. Mais
comme les Français le font, ils accordent toujours… ils engagent toujours…
ils mettent toujours assez de temps [pour] analyser les discours que
prononce le président. Nous laisserons ça aux analystes12. »
De Gaulle descend les marches à l’avant de l’hôtel de ville, ses lunettes
repliées dans sa main gauche. Jean Drapeau, le visage fermé, se tient à sa
droite ; Daniel Johnson, à sa gauche. La voiture de fonction s’avance. La
foule réclame à nouveau de Gaulle, qui la salue une dernière fois en
souriant. Retourné sur la rue Notre-Dame, Jean-Claude Labrecque filme le
président français descendant prudemment les marches. « Il faut voir la tête de Drapeau. Il n’a pas digéré ça ! » s’amuse-t-il. Le cinéaste ne s’attarde
pas. Il ne sent plus le besoin d’emmagasiner des images. Tout a été dit !
Lorsque la Lincoln décapotable quitte les abords de l’hôtel de ville, c’est
sous les vivats d’une foule compacte. La police est nerveuse et serre les
rangs. Joseph-Adrien Robert, directeur général de la Sûreté provinciale du
Québec (qui deviendra la SQ l’année suivante), mène les opérations. Tout
se passe sans heurts. La foule aura su, tout au long de ces heures, manifester
sa joie dans le calme, dit Maurice St-Pierre, directeur adjoint de la police de
Montréal, au journaliste du Toronto Star. « Ce fut une démonstration très
enthousiaste et la foule était très sympathique13. »
« Deeply concerned »
Les effets négatifs appréhendés par Couve de Murville ne mettent pas de
temps à se concrétiser. À Ottawa, l’entourage du premier ministre est sur les
dents. La déclaration du général suscite déjà une avalanche de réactions et il
faut réagir vite, car de Gaulle sera dans la capitale fédérale dans moins de
quarante-huit heures.
La journée même, l’attaché de presse de Lester Pearson rencontre les
médias pour communiquer une première réaction. Le premier ministre est
très préoccupé (« deeply concerned »), dit-il. « Pearson est profondément
inquiet », titre La Presse dans un article publié le lendemain au bas de la
une. Le journaliste Florian Bernard relate qu’en quelques minutes, le
gouvernement canadien a reçu d’innombrables appels de citoyens en colère
ou inquiets. Le texte cite également Jean Marchand, qui déclare : « Je crois,
personnellement, que le général de Gaulle se mêle un peu trop des affaires
intérieures du Canada 14. »
Une réunion du conseil des ministres du gouvernement fédéral est
annoncée pour le lendemain, mardi 25 juillet. En plus des élus, plusieurs
conseillers de Pearson sont invités à rentrer à Ottawa. C’est le cas de Marc
Lalonde. Ce dernier, qui entrera en politique active seulement en 1972, est
alors conseiller du premier ministre canadien sur les questions fédérales-
provinciales. « Mon anniversaire est le 26 juillet », résume M. Lalonde, qui
était sur le point de célébrer son 38 e anniversaire de naissance. « Je passais
quelques jours de vacances dans un chalet que nous avions loué à l’île Perrot. Dans cette journée du 24 juillet, nous nous étions baignés et avions
fait du bateau avec nos quatre enfants. En revenant à la maison, je m’assois
pour regarder les nouvelles et j’entends de Gaulle lancer son cri. Je me suis
dit : “Mais il est complètement fou, ce gars-là ! Qu’est-ce qui lui
prend ?”15 » Ébranlé, Lalonde compte quand même poursuivre ses
vacances. Mais le téléphone sonne à la maison. Il doit partir pour la capitale
fédérale.
Avenue d’Oxford, dans Notre-Dame-de-Grâce, Daniel Johnson réunit lui
aussi ses plus proches conseillers dans le salon de la résidence familiale.
Son fils Pierre Marc est présent et ressent toute la tension du moment :
Jean Loiselle, Paul Gros d’Aillon, Mario Beaulieu, Paul Chouinard et, je pense, André Patry
étaient là. Papa s’assoit au salon dans un sofa qui est assez creux. Son bras est sur l’accoudoir
et il lance : « Bon ! Alors ! Je vous écoute. » […] De Gaulle avait utilisé un slogan du RIN, ce
qui n’était pas neutre. C’était sûr qu’Ottawa prendrait ça comme un affront. Monsieur Drapeau,
comme fédéraliste convaincu, allait aussi réagir. Monsieur Lesage [le chef de l’opposition
officielle à Québec] probablement aussi. On entendrait sans doute dire que c’était inapproprié,
que de Gaulle se mêlait des affaires internes du Canada. Avec tous ces éléments, il fallait que le
premier ministre du Québec gère ça. Je pense que les meilleurs conseils que mon père a eus,
c’est d’y aller graduellement et lentement, en prenant, comme hôte, une attitude de défense de
son invité qui allait être critiqué. Et, par la suite, de laisser le calme revenir 16.
À la résidence de Robert Bordaz, les de Gaulle peuvent enfin dîner
tranquillement. Le président reçoit néanmoins Couve de Murville et
l’ambassadeur François Leduc pour discuter en privé de la situation. Au
terme de ces entretiens, François Flohic va reconduire jusqu’au portail
Leduc et Couve de Murville, qui logent à l’hôtel. Lorsqu’il revient à
l’intérieur, de Gaulle l’aborde :
« Que pensez-vous de tout cela ?
— Mon général, répond l’aide de camp, étant donné ce à quoi j’ai assisté
aujourd’hui, vous avez été le catalyseur des sentiments du peuple canadien-
français. Il a soudainement pris conscience qu’il lui appartient de régler ses
rapports avec les anglophones, rapports qui lui sont défavorables depuis
deux siècles. Vous ne pouviez dire aux Canadiens français que ce que vous
leur avez dit. Ils l’attendaient de vous17. »
La nuit est maintenant tombée sur Montréal, Québec et Ottawa. L’adage
veut qu’elle porte conseil. Mais pour plusieurs acteurs des mondes
politiques québécois, canadien et français, elle sera longue…
1.Hugo Lavoie, « Le secret du “Vive le Québec libre !” de De Gaulle », Gravel le matin, Radio-
Canada, 8 novembre 2015 [http://ici.radio-canada.ca/premiere/emissions/gravel-le-matin ?
date=2015-11-09].
2.Archives de la Ville de Montréal. À noter que l’enregistrement se trouve dans le fonds d’archives de Jean-Paul Lefebvre, à l’Université du Québec à Montréal. La lettre, quant à elle, a été écrite le jour où le Service des archives de l’UQAM a remis une copie de cette bande sonore au Service des archives de la Ville de Montréal.
3.René Lévesque, Attendez que je me rappelle…, p. 277.
4.Le Sel de la semaine (émission télévisuelle), Radio-Canada, 13 novembre 1967.
5.Ibid.
6.Alain Peyrefitte, De Gaulle et le Québec, p. 102.
7.Émission radiophonique spéciale sur la visite de Charles de Gaulle à l’hôtel de ville de Montréal, 24 juillet 1967.
8.Entrevue de Jean-Claude Labrecque avec l’auteur. D’autres mémorialistes rapportent que de Gaulle a demandé à Daniel Johnson s’il l’avait embarrassé. Ce à quoi le premier ministre aurait répondu : « Vous avez utilisé le slogan des séparatistes mais, rassurez-vous, je vais m’arranger. »
9.Entrevue d’Yves Michaud avec l’auteur.
10.François Flohic, De Gaulle intime, p. 69.
11.Ibid.
12.Émission radiophonique spéciale sur la visite de Charles de Gaulle à l’hôtel de ville de Montréal, Radio-Canada, 24 juillet 1967.
13.Irwin Block, « Chanting Separatists Mob de Gaulle », Toronto Star, 25 juillet 1967.
14.Florian Bernard, « Pearson est profondément inquiet », La Presse, 25 juillet 1967.
15.Entrevue avec l’auteur.
16.Entrevue avec l’auteur.
17.François Flohic, De Gaulle intime, p. 70.
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