La Traversée du Colbert

André Duchesne · Chapitre 7 sur 41

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La Traversée du Colbert

Chapitre 6 - Paris: à chacun son étiquette

C H A P I T R E 6

 

 

Paris : à chacun son étiquette

 

U n jour à l’Élysée, de Gaulle est en pleine conversation avec Bernard Dorin, conseiller diplomatique du ministre Alain Peyrefitte et l’un des principaux organisateurs du voyage. Comme Jean Chapdelaine l’a signalé dans un de ses câbles, de Gaulle a exprimé son désir de « faire un parcours dans la campagne québécoise ».

« Je veux voir des gens ! exige-t-il.

— Je vous suggère un trajet qui longe le fleuve sur sa rive gauche [nord], entre Québec et Montréal », répond Dorin.

Futur officier de l’Ordre national du Québec, le conseiller connaît bien la province et sa géographie pour y avoir séjourné.

« Cette route, ajoute-t-il, compte plusieurs villages où l’on peut s’arrêter et même une grande ville, Trois-Rivières, à mi-chemin. »

Dorin a capté l’attention du général. Il le voit dans son attitude. Il en profite pour enfoncer le clou.

« Vous savez, c’est la route qu’a construite Louis XV, ajoute-t-il.

— C’est celle-là que je veux prendre 1 ! » tranche le président.

À la bonne heure ! Le vœu du général sera exaucé. C’est ainsi que le chemin du Roy, héritage de la Nouvelle-France, ses villages et ses habitants se retrouvent

inscrits au programme. Et pendant qu’on se déplacera en voiture, le Colbert remontera le Saint-Laurent jusqu’à Montréal. Répondant à un autre vœu du général, on convient que le cortège traversera un quartier populaire de la métropole avant de se rendre à l’hôtel de ville. Décidément, de Gaulle a le goût des bains de foule.

Dans les semaines précédant le voyage, le président français est constamment tenu au courant de la situation politique québécoise. Chaque week-end, lorsqu’il rentre à la Boisserie, sa résidence de Colombey-les-Deux-Églises en Haute-Marne, il apporte le dossier « Québec » que Bernard Dorin lui a préparé. Pendant ce temps, au Quai d’Orsay, on rédige d’innombrables notes préparatoires. Celles-ci fourmillent de renseignements sur la province et les lieux inscrits au programme de la visite. Par exemple, dans les documents concernant la journée

du 23 juillet, on trouve des dossiers sur l’anse au Foulon, la Citadelle, l’hôtel de ville de Québec, Sainte-Anne-de-Beaupré, la ferme du Petit-Cap (l’exploitation agricole du Séminaire de Québec), etc. Pour le parcours sur le chemin du Roy, il y a des cartes routières et une courte description de chaque endroit visité, notamment une plus longue sur Trois-Rivières, ville choisie pour le déjeuner.

Les documents d’information sur la ville de Montréal et sur Jean Drapeau sont particulièrement intéressants. Ici, les auteurs s’emportent. Drapeau est encensé, ses réalisations louangées.

L’aspect de Montréal a connu en dix ans une extraordinaire transformation, passant du type ville de

province d’importance moyenne à celui de grande métropole, souligne-t-on. Les gratte-ciel surgissent à

la cadence de 4 ou 5 chaque année et donnent dès maintenant aux abords du fleuve une allure qui

rappelle le front de mer de New York. La tenue de l’Expo a entraîné le percement d’un nombre

considérable d’autoroutes qui ont révolutionné la circulation. Ces deux dernières années, outre l’Expo,

ont été terminés le métro (sous direction française), la Place des Arts et la plupart des voies rapides2.

 

Pour les fonctionnaires français, « le principal artisan de cette mutation est le maire, M. Jean Drapeau, dont le dynamisme et l’esprit d’entreprise sont

exceptionnels3 ». Dans une autre note consacrée au métro de Montréal, que le président doit brièvement visiter, on précise : « Le choix des techniques françaises, dû à l’active impulsion du maire de Montréal, a inspiré toute

l’œuvre4. »

Sur un plan plus politique, le Quai d’Orsay constate que si le Québec est avide d’autonomie, c’est aussi le cas d’autres provinces, notamment les plus riches, l’Ontario et la Colombie-Britannique. D’autres textes résument la réaction de la France à la création du Dominion du Canada en 1867 et la position du Canada face à la France libre menée par de Gaulle durant la Deuxième Guerre mondiale.

 

Biographies

 

Pour chaque endroit où le président de Gaulle doit s’arrêter, son entourage a également préparé des notes sur les éventuels sujets d’entretiens et, surtout, des biographies sur les dignitaires dont la présence est attendue. Les commentaires formulés par les fonctionnaires du Quai d’Orsay sur les acteurs de l’époque sont pour le moins divertissants. Par exemple, le maire de Québec, Gilles Lamontagne, est « très francophile ». Son épouse et lui accueillent « avec une inlassable gentillesse » toutes les délégations françaises de passage à Québec, dit-on. De René Matteau, maire de Trois-Rivières, on apprend non seulement qu’il « joue de l’orgue » et qu’il « aime les bibelots », mais aussi qu’il est prêt à mettre sa résidence personnelle à la disposition du président et de son épouse qui, durant leur trajet sur le chemin du Roy, prendront un petit moment de repos après le

déjeuner à Trois-Rivières (ce repos aura finalement lieu au séminaire).

Mgr Parent, auteur du fameux rapport devant mener à la réforme du système d’éducation et que de Gaulle doit croiser à Sainte-Anne-de-Beaupré, a une « forte personnalité ». Quant à Jean-Noël Tremblay, ministre des Affaires culturelles de Daniel Johnson, on le décrit comme ayant un « caractère difficile » et on l’associe à « l’aile séparatiste du parti ».

Le plus beau morceau de ces descriptions biographiques concerne le programme du 27 juillet, dernier jour de la visite de Charles de Gaulle au Canada. Ce jour-là, il doit être à Ottawa et rencontrer de nombreux ministres fédéraux à l’occasion d’un déjeuner offert en son honneur. Revoyons les commentaires

insérés à la fin des biographies des membres du cabinet5.

Lester B. Pearson : Parle difficilement le français, mais le comprend.

Paul Martin (secrétaire d’État aux Affaires étrangères) : A de très fortes chances de succéder à

M. Pearson si la succession du premier ministre vient à s’ouvrir prochainement.

Robert Winters (Commerce) : Successeur possible de M. Pearson.

John W. Pickersgill (Transports) : Se rend souvent en France où il a de nombreux amis. Comprend le

français, mais n’ose pas le parler.

Mitchell Sharp (Finances) : Successeur possible de M. Pearson.

Maurice Sauvé (Forêts et Développement rural) : Rôle important dans la création et le développement

du Cours Claudel, futur lycée français d’Ottawa.

Jean Marchand (Main-d’œuvre et Immigration) : Très fédéraliste.

John N. Turner (Registraire général) : Étoile montante du Parti libéral.

Pierre Elliott Trudeau (Justice) : Maître à penser des fédéralistes québécois.

Marcel Cadieux (secrétaire général du ministère des Affaires étrangères) : Très fédéraliste. Porte en

même temps un grand intérêt au Cours Claudel.

 

On rédige aussi quelques lignes sur Jean Chrétien, alors ministre sans portefeuille, mais aucun commentaire particulier ne les accompagne.

 

De l’ambassade de France

 

L’ambassadeur de France en poste à Ottawa, François Leduc, participe activement aux nombreux préparatifs. On le constate à la lecture des télégrammes qu’il envoie à Paris.

Entre le 5 et le 14 juillet, Leduc expédie au moins vingt-cinq télégrammes portant sur divers sujets, de l’usage d’une voiture décapotable pour le président à la rencontre prévue à Montréal avec les expatriés, des cérémonies à l’hôtel de ville de la métropole à des plans de table, du déplacement, par avion, du ministre des Affaires étrangères Maurice Couve de Murville, le 22 juillet, aux détails d’une cérémonie devant avoir lieu sur le belvédère du mont Royal.

Par exemple, il est prévu que la rencontre avec les expatriés aura lieu à la résidence de Robert Bordaz, commissaire général de la France à l’Expo, ou dans un hôtel. Insatisfait des premières suggestions, Leduc propose le Ritz pour couper court à tout problème logistique : « Une autre solution pour la réception de la colonie française serait d’utiliser le grand salon du Ritz-Carlton, qui est très bien et contient facilement 400 personnes, suggère-t-il dans un télégramme daté du 5 juillet. L’entrée de l’hôtel est aisée à contrôler et beaucoup moins caravansérail que le Reine-Élisabeth ou le [Château] Champlain. De plus, le

directeur est français6. » Va pour le Ritz, conclut-on au Quai d’Orsay.

Datée du 6 juillet à Ottawa et portant la mention « très urgent », une autre note de Leduc concernant le passage du président à Ottawa est des plus intéressantes. S’adressant à Bruno de Leusse, chef de cabinet de Couve de Murville, Leduc s’inquiète d’un possible refus du premier ministre Pearson et du gouverneur

général Michener d’assister, le 27 juillet, à une réception qu’entend donner de Gaulle à l’ambassade de France.

À ma stupéfaction, la présence du gouverneur général et de M. Pearson à la réception offerte par le

président de la République à l’ambassade le 27 juillet a été mise en cause aujourd’hui. Ayant refusé à

tout chef d’État étranger l’organisation d’un déjeuner ou d’une réception – il y a deux ou trois visites

en moyenne par semaine –, M. Michener et le premier ministre ne voudraient pas créer de précédent.

J’ai répondu que si le président de la République avait accepté que M. Pearson offre un déjeuner en

plus du dîner du gouverneur général, il me paraissait évident, en dehors de la question de simple

courtoisie, que ses deux hôtes viendraient alors à la réception offerte par le général7.

 

Un télégramme ultérieur permet de comprendre que l’imbroglio s’est finalement réglé à la satisfaction de la France.

Il n’y a pas qu’à Paris, à Québec et à Ottawa que les échanges de notes

diplomatiques relatives à la visite gaullienne se multiplient. D’autres pays, où on est très intéressé par ce voyage, font eux aussi des préparatifs.

Les archives officielles du ministère des Affaires étrangères et du Commerce extérieur de la Belgique nous en donnent un bel aperçu. Le 14 juillet 1967, l’ambassadeur de Belgique au Canada, Guy Daufresne de la Chevalerie, écrit à son ministre, Pierre Harmel. La Chevalerie fait une comparaison entre la visite de la reine Élisabeth II, survenue onze jours plus tôt à l’Expo, et celle de De Gaulle. Pour lui, elles sont aux antipodes. Alors que la souveraine anglaise est arrivée à bord de son yacht royal Britannia et est débarquée directement dans les îles Sainte-Hélène et Notre-Dame, ce qui lui a permis de rester en territoire fédéral et d’éviter tout mouvement de contestation comme lors de sa visite précédente à Québec en octobre 1964 (le fameux « samedi de la matraque »), la visite du président français s’annonce comme un triomphe.

Pour la visite du général de Gaulle, les protagonistes échangent leur rôle, écrit l’ambassadeur belge. Le

vilain en puissance devient le personnage principal au grand dam d’Ottawa, qui veut éviter que la visite

du président français ne soit une sorte d’apothéose des relations bilatérales entre Québec et la France. Il

n’est pas douteux en effet que Québec entend mettre les petits plats dans les grands et conférer au

séjour du général un éclat exceptionnel. Il y voit l’occasion rêvée pour souligner ses revendications

insistantes de traiter de pair à compagnon avec les États étrangers. Le général de Gaulle paraît assez

enclin à entrer dans ce jeu. On avait déjà remarqué l’extrême cordialité avec laquelle l’Élysée avait

reçu au printemps dernier le premier ministre Johnson8.

 

Les États-Unis sont également très attentifs. La raison en est simple : les relations entre Paris et Washington sont au plus bas, surtout en raison de l’attitude hautaine qu’adopte de Gaulle envers l’oncle Sam. Un télégramme du secrétaire d’État américain, Dean Rusk, à l’ambassadeur américain à Paris, Charles E. Bohlen, en fait foi. Dans son câble envoyé le 22 juillet à 8 h 30, soit vingt-quatre heures avant que de Gaulle ne mette le pied au Québec, Rusk fait un résumé des échanges qu’il a eus, deux jours plus tôt, avec Charles Lucet, ambassadeur de la

France à Washington. Le secrétaire d’État affirme avoir joué franc jeu : « Je lui ai dit que les États-Unis ne semblent pas très populaires ces jours-ci auprès de De Gaulle. Lorsque Lucet m’a demandé de lui donner des exemples, j’ai mentionné le Moyen-Orient, le Vietnam, les problèmes monétaires internationaux ou l’entrée du Royaume-Uni au sein de l’Union européenne, des questions où les politiques

françaises sont anti-américaines9. »

Ce que Dean Rusk dit à Bohlen, Charles Lucet le rapporte à son patron, Maurice Couve de Murville. « Vers la fin de notre entretien, M. Dean Rusk ne m’a pas caché le désenchantement que lui inspirait l’état des relations franco-américaines », écrit-il.

 

Parlera ? Parlera pas ?

 

Dans tous les préparatifs des Français, un point précis du programme demeure flou jusqu’à la dernière minute : la présence du président au balcon de l’hôtel de ville de Montréal. Y apparaîtra-t-il ? Si oui, qu’y fera-t-il ? S’agira-t-il

simplement de saluer la foule ? de prononcer un discours ?

L’histoire a retenu que de Gaulle était censé faire une simple apparition sans s’adresser aux gens. Mais cela cache une réalité beaucoup plus complexe qui a fait l’objet d’un litige en amont de la visite. Entre la Ville de Montréal, l’Élysée et les autres instances concernées, il s’est joué un intense bras de fer sur cette question du balcon.

Parce que de Gaulle désirait parler aux gens ! Il voulait s’adresser à la foule de

Montréal, comme il devait le faire à sa descente du Colbert à Québec. Comme il devait le faire à l’hôtel de ville de la Vieille Capitale. Et à chacune des six étapes de son périple sur le chemin du Roy. Suivant ce principe, comment aurait-il pu, en toute logique, accepter de se taire en arrivant dans la plus grande ville francophone du monde après Paris ? Cela n’aurait eu aucun sens.

Cette activité est donc inscrite noir sur blanc dans des documents préparatoires, consultés à la Fondation Charles-de-Gaulle de Paris. Dans deux documents, l’un daté du 27 juin et l’autre du 6 juillet 1967, intitulés en lettres majuscules « Voyage du général de Gaulle au Canada », on lit, souligné : « Liste des allocutions prononcées par le général ». Or, voici ce qu’on prévoit le soir du 24 juillet : « Vers 19 h 30 – Après l’accueil à l’hôtel de ville (il n’y a pas d’allocution à l’intérieur), le général s’adresse à la foule du haut d’une terrasse dominant la

place10. » Cette note est dactylographiée, comme le reste du document. Deux

autres notes, dactylographiées mais non datées, font aussi un résumé des activités du 24 avec un ajout à la main : « Allocution prononcée par le général de Gaulle

sur le balcon de l’hôtel de ville à Montréal le 24-7-196711 ».

Envoyé quelques jours avant le départ de Brest, un télégramme provenant de l’ambassade de France au Canada trouvé dans la même liasse d’archives annonce toutefois une modification. Le cérémonial du 24 juillet y est résumé dans ce

passage dactylographié : « 19 h 40 : Le président salue la foule de la terrasse12 ».

Indéniablement, il y a eu beaucoup de discussions et de négociations, jusqu’à la dernière minute, autour de cette question. D’un discours au balcon, on est passé, quelques jours plus tard, à de simples salutations. Cette situation va créer, nous le verrons un peu plus loin, beaucoup de confusion dans les journaux québécois.

À quelques jours du voyage, l’Élysée a, semble-t-il, fini par renoncer au

discours. Mais c’était compter sans son principal occupant…

 

1.M. Dorin a maintes fois raconté cette anecdote. Cette version est inspirée de sa conférence à la Délégation générale du Québec à Paris le 3 décembre 2013.

2.Voyage du général de Gaulle au Canada, Archives de la Fondation Charles-de-Gaulle, Paris.

3.Ibid.

4.Ibid.

5.Ibid.

6.Ibid.

7.Ibid.

8.Télégramme no 533, Objet : Visites de la reine Élisabeth et du général de Gaulle, Ambassade de Belgique au Canada, Montréal. Document trouvé aux Archives du SPF Affaires étrangères, à Bruxelles.

9.Télégramme du département d’État à l’ambassade de France, 22 juillet 1967, 10 h 30, National Archives and Records Administration, Washington, RG 59, Central Files 1967-69, POL FR-US.

10.Archives de la Fondation Charles-de-Gaulle, Paris.

11.Ibid. L’auteur qui a fait cet ajout n’est pas nommé, mais il s’agit de la même écriture dans les deux cas.

12.Ibid.