La Traversée du Colbert

André Duchesne · Chapitre 31 sur 41

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La Traversée du Colbert

Chapitre 31 - Dernières salves

C H A P I T R E 3 1

 

Dernières salves

 

D ans les minutes qui suivent son arrivée en France, la nuit du 27 juillet, Charles de Gaulle s’adresse aux membres de son conseil des ministres. Suivant la directive du premier ministre, Georges Pompidou, ceux-ci ont attendu le général sur le tarmac de

l’aéroport d’Orly au milieu de la nuit. Feignant la surprise en les voyant

rassemblés, de Gaulle les réunit quelques minutes dans l’isba, le salon

d’honneur des lieux, et leur parle de ses interventions :

 

Je me suis rendu au Québec pour aider les Québécois à échapper à leur situation subordonnée.

Le Québec s’est réveillé, la France s’est redressée. Il fallait bien que les Français s’éveillent à

leur tour à la question québécoise. […] L’essentiel, c’était d’aller au fond des choses ; nous y

sommes allés. On ne pouvait pas se contenter de périphrases. Il ne fallait pas tourner autour du

pot. Nous avons dissipé les arrière-pensées. Il fallait répondre à l’appel de ce peuple. Je

n’aurais pas été moi-même si je ne l’avais pas fait1.

 

Le fait d’être là pour saluer le retour du président envoie un signal de

solidarité. Il n’empêche que plusieurs ministres maugréent sous cape.

Couve de Murville, on l’a vu, n’est pas à l’aise avec ce qui s’est passé. On

murmure que Georges Pompidou a évoqué « une folie ». Quant à Edgar

Faure, ministre de l’Agriculture, il est resté chez lui en signe de

protestation.

Les médias français continuent durant plusieurs jours à désapprouver de

Gaulle. Le 28 juillet, André-François Poncet évoque dans Le Figaro

« l’extraordinaire et humiliante mésaventure survenue, par sa faute, au chef de l’État français ». Déchaîné, il écrit :

 

Dans les discours et les toasts prononcés par le général, on trouve, il est vrai, l’affirmation

d’une volonté de respecter l’unité canadienne. Mais plus insistante, plus véhémente, plus

pressante est l’exhortation à s’émanciper, à s’affranchir, à se libérer adressée aux habitants du

Québec, aux Français du Canada. Ces passages ont incontestablement l’accent, l’élan d’une

incitation de caractère révolutionnaire. […]

L’opinion publique, elle, ne s’y trompera pas. Elle est unanime dans son regret et dans sa gêne.

La politique extérieure, je l’ai souvent écrit, est la partie la plus contestable du régime actuel.

N’en déplaise à notre « Cavalier seul », c’est la pierre à laquelle il achoppera 2.

 

Jacques Foccart se désole de la position de la presse française. « Je

constate, comme toujours, un grand divorce entre l’opinion du général –

ravi de ce qui avait été fait, n’en rajoutant pas, mais convaincu que c’était le

seul comportement envisageable – et l’opinion de la presse, disons

l’opinion française moyenne, qui est un peu ennuyée, pas très fière de ce

qui a été fait », écrit ce fidèle du général 3.

Le matin du 27, après quelques heures de repos, le président est déjà de

retour à l’Élysée. Les affaires courantes reprennent. Plusieurs dossiers

l’attendent sur son bureau. Par la suite, c’est le silence radio durant trois

jours. Officiellement, il est passé à autre chose. En privé, il fait part de ses

réflexions à Foccart. Pour lui, il était impératif que la France prenne une

position stratégique dans un Québec engagé sur la voie de l’autonomie

politique :

Le fait est qu’un jour le Canada français deviendra une grande puissance et que nous y aurons

aidé et que la France en tirera un bénéfice. Bien sûr, pas moi. Ce n’est pas pour tout de suite,

bien que, du fait de notre attitude, nous ayons considérablement accéléré le processus. C’est

une affaire dont l’avenir est inscrit d’avance, et de manière certaine depuis notre action, et le

développement, croyez-moi, sera beaucoup plus rapide qu’on ne le croit. Et ce sera très

important pour la France d’avoir un pied là-bas4.

 

Fuite autorisée et réaction officielle

 

Une réunion du conseil des ministres est inscrite à l’agenda du lundi 31

juillet, une semaine après le VLQL. En coulisse, on s’attend à ce que de

Gaulle revienne sur l’affaire. Mais en attendant, l’Élysée a laissé fuiter une

première réaction dite autorisée, le 28 juillet, par l’entremise de l’Agence

France-Presse. Preuve que le gouvernement est au courant de cette dépêche, Maurice Couve de Murville en envoie une copie à l’ambassadeur Charles

Lucet à Washington, indiquant que celle-ci « sera diffusée par l’AFP ».

L’usage du futur « sera » est éloquent… En substance, la dépêche fait un

constat : tout ça, c’est la faute… du Canada.

Il n’y a pas de problème de Gaulle, mais un problème du Canada. Tout le monde savait que, le

général de Gaulle allant au Canada, il se passerait quelque chose, car on assiste depuis quelques

années à un réveil extraordinaire des Canadiens français, et on s’attendait aussi à ce que ce

voyage fût l’occasion de révéler ce réveil. Telles sont les indications que l’on recueille dans les

milieux autorisés à la suite des remous provoqués par la visite que le général de Gaulle a faite

au Canada, remous qui indiquent bien qu’il y a eu un problème indéniable.

Les autorités canadiennes étaient d’ailleurs au courant de ce fait. Elles ont néanmoins insisté

pour que le général de Gaulle se rende au Canada. Le président de la République s’est laissé

convaincre et dès lors le problème était posé 5.

 

C’est le Canada qui aurait insisté pour la venue du général ? Et celui-ci se

serait laissé convaincre ? En réalité, si de Gaulle s’est laissé convaincre

d’une chose, c’est de venir en bateau, comme le lui avait suggéré Jean

Chapdelaine, afin de débarquer non pas à Ottawa mais au Québec, le cœur

de son voyage. Et on se rappellera aussi en relisant la correspondance entre

Jean Chapdelaine et Claude Morin que c’est d’abord l’invitation du Québec

qu’il a acceptée.

La dépêche de l’AFP ajoute qu’il y a au Canada deux communautés au

statut inégal et que de Gaulle, faisant le constat de la lutte des Canadiens

français pour être égaux aux anglophones, a cherché « délibérément » à leur

venir en aide. « Les propos qu’il a tenus étaient conformes à cette évidence.

Ils n’ont rien de surprenant ; on a toujours le droit de parler de liberté,

ajoute-t-on dans les mêmes milieux6. »

Ce même jour, François Leduc envoie un câble au Quai d’Orsay. Faisant

le résumé des dernières nouvelles canadiennes, l’ambassadeur écrit qu’à

Ottawa l’attitude du gouvernement est teintée par deux consignes : « la

discrétion et le désir d’apaisement ». « Derrière cette attitude qui est bien

plus dans la manière du premier ministre [Pearson] et de M. Martin que son

communiqué tranchant, il n’en existe pas moins une profonde blessure et il

restera à savoir combien de temps elle mettra à se cicatriser7. » Le câble

arrive sur le bureau de De Gaulle qui, après l’avoir lu, prend la plume et,

cinglant, écrit dans la marge : « La question n’est pas que la blessure de

M. Lester Pearson soit cicatrisée. La question est que le peuple français du

Canada ait la pleine disposition de lui-même 8. »

Arrive le 31 juillet. Le conseil des ministres se réunit à 15 heures.

L’Élysée fait savoir qu’après la réunion, une déclaration officielle sera

rendue publique au sujet du voyage présidentiel au Québec. La rencontre

s’étire durant quatre heures et demie. De Gaulle s’attarde longuement sur le

Québec. Selon son fidèle ministre Alain Peyrefitte, il défend la position

qu’il a prise. « Je n’ai pas dit : “Révoltez-vous”, proteste le président. Il

faudra qu’ils fassent des arrangements avec les Anglais. Il y a la proximité

des Américains. Ils doivent faire partie d’un ensemble, et qui s’entende

avec ses voisins. Mais sur la base de la liberté, de l’indépendance. Ils vont

vers la constitution d’un État. Après quoi il y aura des arrangements,

confédéraux ou autres 9. » Si ce que rapporte Peyrefitte est vrai, ces

réflexions font contrepoids au VLQL, que plusieurs ont considéré comme

un appel pur et simple à l’indépendance du Québec. Elles replacent le

Québec dans un contexte nord-américain.

Et pourtant, lorsque les portes de la salle de réunion s’ouvrent et que le

ministre de l’Information, Georges Gorse, s’avance au micro, certains

passages de la déclaration officielle allument une autre controverse :

 

Le général de Gaulle a constaté l’immense ferveur française manifestée partout à son passage.

Il a noté chez les Français canadiens la conviction unanime qu’après le siècle d’oppression qui

suivit pour eux la conquête anglaise, un second siècle écoulé sous le système défini par l’« Acte

de l’Amérique du Nord britannique » de 1867 ne leur avait pas assuré, dans leur propre pays, la

liberté, l’égalité et la fraternité.

Il a été amené à mesurer leur volonté de parvenir, grâce si possible à l’évolution

qu’accomplirait éventuellement l’ensemble canadien, à disposer d’eux-mêmes à tous égards et,

en particulier, à devenir maîtres de leur propre progrès. […]

Il va de soi, a conclu le président de la République, que la France n’a aucune visée de direction,

ni a fortiori de souveraineté, sur tout ou partie du Canada d’aujourd’hui. Mais, étant donné

qu’elle a fondé le Canada, qu’elle l’a, seule, pendant deux siècles et demi, administré, peuplé,

mis en valeur, qu’elle y constate l’existence et l’ardente personnalité d’une communauté

française comprenant 6 millions et demi d’habitants, dont 4 millions et demi dans le Québec,

elle ne saurait, à coup sûr, ni se désintéresser du sort présent et futur d’une population venue de

son propre peuple et admirablement fidèle à sa patrie d’origine, ni considérer le Canada comme

un pays qui lui serait étranger au même titre que tout autre10.

 

Une fois la rencontre du conseil des ministres terminée, de Gaulle va

passer quelques jours de vacances dans sa maison de Colombey-les-Deux-

Églises. Il reviendra à Paris le 9 août pour présider une autre rencontre du cabinet, le lendemain, et faire une importante intervention sur les affaires

intérieures françaises à la télévision. Il préparera également son prochain

voyage, en Pologne, du 6 au 12 septembre.

Pendant ce temps à Ottawa, la déclaration de Paris, dans laquelle on

affirme que la France n’a « aucune visée de direction » sur l’évolution

politique du Canada et de ses provinces, ne passe pas. Le gouvernement de

Lester B. Pearson y répond par un communiqué laconique : « Le

gouvernement du Canada a pris note de la déclaration du président de la

République française concernant son récent voyage au Canada. Le

gouvernement canadien a déjà clairement établi qu’il ne saurait accepter

aucune intervention étrangère dans les affaires intérieures du pays. Aucun

commentaire additionnel ne semble nécessaire dans les circonstances

actuelles11. »

Pour le ministre Paul Martin, de Gaulle vient de se peinturer dans un

coin. « Je ne crois pas que sa déclaration de Montréal était préméditée mais,

comme il s’était engagé personnellement, son orgueil a fait en sorte qu’il

s’est campé sur ses positions », écrira-t-il dans ses mémoires 12.

Des deux côtés de l’Atlantique, les médias réagissent en masse. « La

France aidera le Canada français à atteindre ses buts “libérateurs” », déclare

L’Action de Québec sur toute la largeur de sa une. « De Gaulle : la France

renouvelle son appui aux Canadiens français et au gouvernement du

Québec », titre Le Devoir. En surtitre, on annonce que le président maintient

ses positions. Dans son éditorial, Claude Ryan trouve cependant matière à

se réjouir. Il qualifie de positifs les propos du président qui, selon lui,

« épouse à fond la position constitutionnelle du gouvernement québécois »,

peu importe qu’il soit rouge ou bleu. De fait, ajoute le directeur du Devoir,

le président s’éloigne de l’impression laissée à Montréal qu’il cautionnait

les mouvements séparatistes13.

Télévision de Québec, un organisme de la Vieille Capitale regroupant les

stations francophone CFCM et anglophone CKMI, formule un avis

diamétralement opposé. Dans un communiqué (bilingue) virulent, ses

dirigeants dénoncent cette nouvelle salve gaulliste : « Le communiqué émis

lundi [31 juillet] par le gouvernement français a confirmé que le général de

Gaulle s’est ingéré dans nos propres affaires et fait l’impossible pour

exacerber le nationalisme canadien-français pour des motifs sur lesquels l’histoire fera toute la lumière. » S’appuyant sur les fondements de la

réussite d’Expo 67, les auteurs du texte en appellent aux Canadiens, quel

que soit leur héritage culturel, à travailler ensemble : « Si la visite du

général de Gaulle fait réfléchir davantage les Canadiens sur leurs problèmes

internes et stimule suffisamment leur imagination pour qu’ils les

solutionnent, vraiment, cet événement aura tout de même servi le

Canada 14. »

Si, dans leur Central Intelligence Bulletin du 26 juillet, les analystes de la

CIA avaient tempéré la portée du VLQL, ils sont beaucoup plus durs à

l’égard de la déclaration de l’Élysée du 31 juillet, qu’ils qualifient de

« geste délibéré ». « De Gaulle semble résolu à exploiter le Canada pour

dramatiser la campagne qu’il a lancée contre l’“hégémonie” américaine

dans le monde15 er », lit-on en tête du bulletin daté du 1 août 1967. Les

analystes confrontent le contenu du communiqué du 31 juillet aux

affirmations faites quelques jours plus tôt par des membres de la garde

rapprochée du président selon lesquelles ce dernier n’était pas au fait de la

signification précise de son exclamation au balcon. « La déclaration

du 31 juillet du gouvernement français démontre que de Gaulle a choisi

délibérément son slogan [du 24 juillet] pour utiliser le Canada français

comme moyen de résistance au pouvoir dominant anglo-saxon16. »

Plus loin, les auteurs s’attardent aux propos de De Gaulle saluant la

multiplication d’accords avec le Québec dans différents domaines (sciences,

culture, économie). Ce faisant, le général place les pions de la France

advenant que les rêves d’indépendance du Québec se réalisent. « En louant

la détermination du Canada français à gérer ses propres affaires, si possible

à l’intérieur du Canada, il a fait un geste définitif en faveur des séparatistes

québécois », affirme-t-on. L’analyse se termine avec un coup d’œil sur les

deux principaux partis politiques du Québec, maintenant bien campés sur

leurs positions. « Le régime de Daniel Johnson a soutenu la déclaration

publique de De Gaulle, rejetant seulement le passage voulant que la liberté

implique nécessairement l’indépendance, alors que le Parti libéral a pris une

position forte contre les implications séparatistes des propos du

président 17. »

 

Dans l’arène D’autres acteurs et témoins des événements sautent dans l’arène. C’est le

cas notamment de Jacques-Yvan Morin. En vertu de son titre de président

des États généraux du Canada français, celui qui sera plus tard ministre

dans le gouvernement de René Lévesque se sent évidemment interpellé.

Le 31 juillet, M. Morin rédige une déclaration manuscrite à remettre à la

« Radiodiffusion française » (l’ORTF) par l’intermédiaire de Pierre-Louis

Mallen. L’auteur rappelle d’abord que le « problème canadien » existait

avant la visite de Charles de Gaulle. Et problème il y a, insiste Morin, qui

allègue que les Canadiens français se font « exproprier peu à peu » leur

patrimoine 18. À ses yeux, les déclarations de De Gaulle affirmant que les

Québécois ont le droit de disposer d’eux-mêmes sont secondaires, car « ils

le savaient ».

 

Mais noyés par une propagande intense et insidieuse, pour laquelle l’État fédéral dépense des

millions de dollars, beaucoup hésitaient à croire qu’il fût possible à un peuple de 5 millions

d’habitants, perdu dans l’océan américain, de reprendre en mains les rênes de [son] destin, sans

nécessairement rompre tous les liens avec le Canada. […]

Les Canadiens français savent désormais que leur volonté d’affirmation et d’épanouissement

ne constitue pas un recul, comme on tente sans cesse de [le] leur faire croire, mais au contraire

un élan naturel de leur être et une revanche nécessaire du vital sur l’immense mécanique qui les

entoure. Cela ne signifie pas qu’ils veulent s’isoler – cela est impossible aujourd’hui – mais

qu’ils entendent participer à la vie du Canada, de la France, de l’Amérique et du monde dans

des conditions nouvelles, choisies par eux-mêmes, compte tenu de toutes les réalités qui les

entourent 19.

 

Près de cinquante ans plus tard, M. Morin nous a confié qu’à son

souvenir, ce texte était le fruit d’une réflexion collective. « Nous étions cinq

ou six personnes, je crois, à nous pencher sur la question. Moi, j’ai pris des

notes et rédigé le texte. » Pour lui, il était alors primordial de comprendre le

sens du mot libre dans le fameux appel du balcon. « De Gaulle n’a pas dit :

“Vive le Québec libéré !” Il a dit : “Vive le Québec libre de choisir !”20 »

argue l’ancien ministre péquiste.

À l’époque, Morin est invité à exprimer son opinion à l’émission

Viewpoint présentée sur les ondes de la CBC, ce qu’il fait le soir

du 1er août 1967. Il y affirme que les événements de la dernière semaine

constituent un choc pour les Canadiens, tant francophones qu’anglophones,

parce que ceux-ci n’aiment pas admettre qu’ils ont des problèmes à régler à

l’intérieur de leurs frontières. Au contraire, dit-il, les Canadiens aiment être perçus comme des gens qui aident les autres peuples à régler leurs

différends (probablement une allusion aux Casques bleus de l’ONU, que

Pearson a contribué à mettre sur pied). Dans un Canada où le français a de

plus en plus de difficulté à conserver une place, le Québec est perçu comme

le dernier bastion de culture francophone. Résultat : cette survie culturelle

passe par une prise en charge par les francophones du Québec des leviers

politiques et économiques de leur province. M. Morin conclut en affirmant

qu’une des leçons à tirer des événements est la nécessité pour les Canadiens

anglais et français de s’attaquer à leurs problèmes. Et cela doit se faire

rapidement, dit-il, car les deux peuples ont peu de temps à leur disposition

pour en venir à se comprendre.

Cette intervention obtient des échos favorables dans le reste du Canada.

Dans les archives de M. Morin, nous avons en effet trouvé quelques lettres

de Canadiens anglais qui lui ont écrit pour le remercier de son analyse. « Ce

ne sont que quelques lettres », a dit avec modestie ce dernier en entrevue.

N’empêche, le ton employé vaut la peine qu’on s’y arrête. Le meilleur

exemple nous vient d’une anglophone qui lui écrit le soir même de son

passage à la télévision nationale : « Votre déclaration, modérée, a permis de

mettre en contexte les remarques du général », dit la dame, qui ne cache pas

son admiration pour de Gaulle. Elle qualifie d’« emportement violent 21 » la

réaction de ses pairs anglophones.

Pendant ce temps, à Québec, André Patry écrit à Lester B. Pearson pour

lui exprimer son mécontentement. S’adressant au premier ministre canadien

en tant que professeur de droit et de science politique à l’Université Laval et

non comme commissaire du gouvernement du Québec pour les visites

d’État, Patry n’est pas tendre envers son interlocuteur :

 

Il y a une semaine 22, après un voyage à travers le Québec qui souleva un enthousiasme

indescriptible, le général de Gaulle tint à l’hôtel de ville de Montréal des propos qui furent

immédiatement interprétés dans un sens contraire aux intérêts du Canada et condamnés par

vous de la façon la plus cavalière. Vous avez poussé le mauvais goût jusqu’à rappeler que des

Canadiens étaient morts pour la France, alors que, lors des deux guerres mondiales,

l’intervention canadienne fut essentiellement déterminée par l’attitude de la Grande-Bretagne.

 

Plus loin, Patry s’insurge, comme d’autres l’ont fait, contre la couverture

médiatique anglophone : « Dans leur grande majorité, les organes

d’information de langue anglaise ont fait éclater leurs sentiments à l’égard de tout ce qui est français ; et ces sentiments ont trouvé leur expression

suprême dans les cris de haine raciale qu’un commentateur de la radio

montréalaise, nommé Pat Burns – étrangement toléré par le B.G.R. [le

Bureau des gouverneurs de la radiodiffusion] – ne cesse de lancer depuis

quelque temps à l’endroit de ses compatriotes francophones23. » Bien qu’il

dise avoir encore de l’admiration pour Pearson, M. Patry affirme que, dans

toute cette histoire, le premier ministre canadien s’est transformé en

« héraut courroucé des Anglo-Canadiens » et que peu de Canadiens français

pourraient « reconnaître en [lui] le chef de leur gouvernement fédéral ».

Une copie de la lettre est envoyée à Daniel Johnson, Maurice Sauvé, Jean-

Luc Pépin, Jean Marchand, Jean Drapeau et Claude Ryan.

Le jeudi 3 août, l’Assemblée législative du Québec reprend ses travaux.

Peu après l’ouverture de la séance, à 15 heures, François Aquin, député de

Dorion (Montréal), demande la parole au président de la Chambre, Rémi

Paul, pour soulever une « question de privilège ». Aquin explique sa

démission du Parti libéral en se disant incapable d’approuver la position de

son ancienne formation à la suite des événements de juillet. « Le voyage du

président, les propos qu’il a tenus, la franchise avec laquelle il est allé au

fond des choses constituent un événement historique et un pas en avant

dans l’accomplissement de notre destin 24 », déclare-t-il. Estimant que de

Gaulle n’est pas venu dire aux Québécois quoi faire ou penser mais

simplement leur tendre la main, il se dit du camp de ceux qui acceptent cet

appui. « Charles de Gaulle a compris les aspirations profondes du peuple

québécois désireux de libération et d’affranchissement. Il a saisi le tréfonds

du drame vécu par nos compatriotes qui sont pauvres dans un pays riche,

citoyens de seconde classe dans leur propre cité, forcés de travailler dans la

langue des maîtres, étrangers sur le sol même de leur patrie, déchirés entre

ce qu’ils sont et ce qu’ils voudraient être25. »

Aquin revient sur la déclaration du « parti de l’opposition » – il évite

ainsi de nommer le PLQ et son chef, Jean Lesage : « Reproche voilé mais

direct au président de la République française, attaque partisane contre le

chef de l’État du Québec, surenchère électorale, la déclaration dont je me

suis dissocié avait de plus l’effet de cautionner le geste du gouvernement

fédéral et de rassurer par le gel antidémocratique des options

constitutionnelles du parti, de rassurer la réaction américaine et

canadienne 26. » Sa déclaration faite, Aquin, maintenant député indépendant

et indépendantiste, change de place avec son collègue libéral et député

d’Ahuntsic Jean-Paul Lefebvre, celui-là même dont un des organisateurs a

branché le micro utilisé par le général au balcon de l’hôtel de ville de

Montréal.

Après cette sortie, la pression des derniers jours va peu à peu commencer

à retomber. Certes, il y aura d’autres déclarations, rebondissements et coups

de gueule. Au Québec, les répercussions provoquées par la déclaration

du 24 juillet vont lentement s’atténuer et migreront vers une nouvelle crise :

la démission de René Lévesque du PLQ, le 14 octobre 1967, et la fondation,

quatre jours plus tard, du Mouvement souveraineté-association. En

revanche, les salves en provenance de Paris cessent, du moins jusqu’à une

célèbre conférence de presse tenue par de Gaulle le 27 novembre, au cours

de laquelle il ne laissera place à aucune équivoque quant au sens de son

« Vive le Québec libre ! » 27. Ailleurs dans le monde, l’actualité

internationale reprend ses droits, chassant l’affaire du balcon de la une des

journaux et de l’ouverture des bulletins de nouvelles. En somme, le reste de

l’été 1967 sera moins agité. Sans doute soulagés de pouvoir passer à autre

chose après cette tempête, les dirigeants de l’Exposition universelle de

Montréal ainsi que ceux d’Ottawa, de Québec et de Montréal accueilleront

de nouveaux chefs d’État beaucoup plus discrets que le président français.

Selon nos recherches, jamais personne ne s’était adressé à une foule

depuis le balcon de l’hôtel de ville de Montréal avant le passage de Charles

de Gaulle à Montréal. Et personne, du moins personne de son envergure, ne

l’a fait depuis. Ce qui laisse de Gaulle seul face à l’histoire. Et c’est très

bien ainsi. Dans le contexte où il a été prononcé, dans ce Québec qui voulait

tellement vivre au lieu d’exister, son « Vive le Québec libre ! » fut, reste et

sera toujours un immense appel rassembleur et un vecteur de fierté

nationale.

Que cet appel résonne encore aussi fort dans la mémoire collective

cinquante ans après avoir été lancé constitue la meilleure preuve qu’il a eu

une influence, peu importe sa nature ou la définition qu’on voudra lui

donner, tant dans l’histoire du Québec que dans nos vies.

1.Alain Peyrefitte, C’était de Gaulle, t. 3, p. 339.

2.André-François Poncet, « Un faux pas », Le Figaro, 28 juillet 1967.

3.Jacques Foccart, Journal de l’Élysée, t. 1 : Tous les soirs avec de Gaulle (1965-1967), p. 683.

4.Ibid., p. 685. Jacques Foccart affirme avoir eu cette conversation le 27 juillet 1967.

5.Document no 55, dans Ministère des Affaires étrangères, Documents diplomatiques français. 1967, t. 2 : er 1 juillet-29 décembre.

6.Ibid.

7.Charles de Gaulle, Lettres, notes et carnets, vol. 3 : Juin 1958-novembre 1970, p. 908.

8.Ibid.

9.Alain Peyrefitte, C’était de Gaulle, t. 3, p. 347.

10.« Le général de Gaulle au conseil des ministres », er Le Devoir, 1 août 1967.

11.Pierre-C. O’Neil « Pearson : nous avons déjà dit que toute ingérence est inacceptable », Le Devoir, 2 août 1967.

12.Paul Martin, A Very Public Life, vol. 2 : So Many Worlds, p. 597. Traduction de l’auteur.

13.Claude Ryan, « La relation du général de Gaulle », er Le Devoir, 1 août 1967.

14.Document trouvé dans le fonds du Mouvement national des Québécoises et Québécois, Bibliothèque et Archives nationales du Québec, Montréal.

15. er Central Intelligence Bulletin, 1 août 1967, Freedom of Information Act Electronic Reading

Room [www.cia.gov/library/readingroom/docs/CIA-RDP79T00975A010200010001-6.pdf].

Traduction de l’auteur.

16.Ibid.

17.Ibid.

18.Fonds Jacques-Yvan Morin, Bibliothèque et Archives nationales du Québec, Montréal.

19.Ibid.

20.Entrevue avec l’auteur.

21.Ibid. Traduction de l’auteur.

22.La lettre est datée du 31 août 1967, mais ce début de paragraphe laisse plutôt croire que l’auteur l’a écrite à chaud, le 31 juillet, une semaine après le « Vive le Québec libre ! ». Fonds André Patry, Bibliothèque et Archives nationales du Québec, Québec.

23.Ibid.

24. o Journal des débats de l’Assemblée législative, vol. 5, n 98, 3 août 1967.

25.Ibid.

26.Ibid.

27.Voir l’annexe 4.

 

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