La Traversée du Colbert
Chapitre 16 - Un orage se prépare
C H A P I T R E 1 4
Des cinéastes sur le Saint-Laurent
C e serait formidable, dit Jean-Claude Labrecque, d’avoir une caméra à bord du Colbert. Mais comment faire ça ? Nous aurions dû y penser avant ! 1 — Attends, lui répond Jacques Laurion, l’œil brillant. J’ai une idée . »
Laurion est un ancien militaire. Il a encore des amis dans l’armée
canadienne. Il sait comment aborder des officiers. Il saute sur le téléphone,
compose un numéro et réussit à se faire mettre en communication par ondes
radio avec le Colbert, maintenant bien engagé sur le fleuve.
« Bonsoir ! Ici le bureau du premier ministre Johnson, lance Laurion sans
gêne. Une de nos équipes fait un film sur le voyage présidentiel et nous
aimerions la faire embarquer sur le Colbert par hélicoptère. Est-ce
possible ? À vous 2. »
Les communications sont beaucoup moins perfectionnées à l’époque.
Après la demande de Laurion, la réponse en provenance du navire se fait
attendre quelques secondes. Dans le groupe de Labrecque, la pression
monte d’un cran.
« Non. Nous ne voulons pas d’hélicoptère au-dessus du Colbert. À
vous. »
Grande déception dans l’équipe ! Mais elle est de courte durée.
Labrecque et Laurion suggèrent une autre solution : envoyer leurs gars dans
une petite embarcation. « Nous avions demandé à ce que trois personnes
montent à bord : le directeur photo, Bernard Gosselin, le preneur de son,
Serge Beauchemin, et moi 3 », se souvient Pierre Mignot, alors assistant-
caméraman. À vingt-trois ans, Mignot est à l’aube d’une brillante carrière
de directeur photo qui va s’étendre sur six décennies. Il sera le directeur
photo de plusieurs films de Robert Altman (dont Prêt-à-porter) et fera la
photo de nombreux films québécois, dont J. A. Martin, photographe de Jean
Beaudin, Nô de Robert Lepage, C.R.A.Z.Y. de Jean-Marc Vallée ou encore
Les Mauvaises Herbes de Louis Bélanger.
À la demande de l’équipe de tournage, les gens du Colbert répondent par
l’affirmative, mais seulement pour deux personnes. « Ça se jouait donc
entre Serge et moi pour savoir qui accompagnerait Bernard, poursuit
Mignot. Serge ne savait pas comment charger la pellicule dans une caméra
alors que j’avais fait un peu de son. La décision a donc été prise :
j’accompagnerais Bernard. »
Un rendez-vous est fixé à la pointe est de l’île d’Orléans durant la nuit. Il
reste maintenant à trouver un bateau. Or, Bernard Gosselin, qui a travaillé
sur le film Pour la suite du monde à l’île aux Coudres, connaît une famille
riveraine possédant un hors-bord. L’équipe de Labrecque prend contact
avec des membres de cette famille, qui acceptent cette singulière aventure.
Vite ! Vite ! Pas une seconde à perdre ! Gosselin et Mignot doivent voir à
tout pour leur rencontre historique, dans quelques heures à peine. Il y a de
la fébrilité dans l’air. « Nous devions être au rendez-vous avant l’aube, se
souvient Pierre Mignot. À titre d’assistant-caméraman, je devais préparer
tout l’équipement. Nous sommes partis pour l’aéroport de L’Ancienne-
Lorette, où nous attendait un hélicoptère. Nous avons décollé en direction
de l’île d’Orléans. »
Lorsque l’appareil s’approche du terrain où il doit se poser, près de la
plage, Pierre Mignot aperçoit quelques petites tentes de campeurs plantées à
quelques encablures du rivage. Le boucan de l’appareil attire
inévitablement l’attention des occupants. « Un des campeurs a eu le
malheur de dézipper la porte de sa tente et de sortir pour voir ce qui se
passait, dit Mignot. En un instant, le souffle des pales a fait gonfler la tente
et le sable s’y est engouffré. C’était comme un gag de bande dessinée. »
Une fois posés, Gosselin et Mignot s’empressent de décharger
l’équipement. L’hélicoptère reprend de l’altitude et s’éloigne dans la nuit.
Une fois chargé, le petit bateau appareille. Au lieu de rendez-vous, il ne fait pas froid, mais il faut attendre. Le Colbert n’est pas encore arrivé. Une
bonne heure s’écoule. L’aube n’est pas encore levée. Mais la brume, elle,
tombe sur le fleuve et commence à s’épaissir.
Soudain, au loin, un bruit très sourd se fait entendre.
« Voum voum voum voum voum. »
Le son se rapproche, s’amplifie à chaque seconde.
« VOUM VOUM VOUM VOUM VOUM. »
Sur le bateau de Mignot et Gosselin, on entend mais on ne voit rien. La
brume est trop épaisse.
« VOUM VOUM VOUM VOUM VOUM. »
Tout à coup, une énorme masse grise, haute comme un immeuble de
plusieurs étages, s’extirpe de la brume et apparaît tout près de leur frêle
esquif. Pierre Mignot entend des ordres criés depuis le pont. « Stoppez les
moteurs ! » « Marche arrière ! » Le Colbert s’immobilise. La manœuvre est
parfaitement réussie. Cependant, les deux collaborateurs de Jean-Claude
Labrecque ne sont pas au bout de leurs peines. Ils doivent maintenant
grimper le long d’un des hauts flancs du navire avec tout leur attirail sur le
dos. Gosselin, qui, selon Mignot, a le vertige, se fait prophète de malheur :
« Tu vas voir, les tab…, ils vont nous faire le coup de l’échelle de corde ! »
De fait… Quelques secondes plus tard, une grande échelle de corde est
balancée par-dessus bord. Aux deux jeunes hommes de cinéma québécois
de montrer leurs habiletés de grimpeurs et de se débrouiller pour monter. La
manœuvre est éprouvante, mais ils viennent à bout de ce défi non prévu à
l’horaire. Le lourd équipement – caméra Arriflex (Arri 2) de 35 mm,
chargeurs, pellicule, trépied, enregistreur Nagra, micros – est hissé à bord.
Ils ont à peine le temps de souffler et de se remettre de leurs émotions qu’un
officier vient à la rencontre de Bernard Gosselin.
« Le capitaine demande à vous voir. »
« On nous avait aménagé un petit abri sur le pont pour ranger notre
équipement. Bernard me dit d’attendre là, se souvient Pierre Mignot. Il me
dit qu’il va revenir tout de suite. Une demi-heure passe, puis 45 minutes,
puis une heure. » L’humidité s’en mêle… « Je commençais à avoir froid.
Personne ne vient me voir. Seul un matelot me salue en passant sur le pont.
Bernard n’est revenu qu’au bout de deux heures ! Il s’excuse et me dit qu’il
était trop gêné pour parler de moi ! Il avait déjeuné avec le capitaine et
l’aide de camp du général. Alors que moi, je suis resté dans mon petit coin à geler ! » Il faut dire que Gosselin s’est fait instantanément un tas de
nouveaux amis en lançant aux marins français : « Les gars ! Avec la
réputation que vous avez, les filles vous attendent à Québec 4 ! »
Lorsque Gosselin retrouve Mignot sur le pont, le jour s’est levé. Le
Colbert, qui a mis dix heures pour franchir la distance séparant Les
Escoumins de Québec, a de l’avance sur l’horaire. Il se déplace très
lentement vers l’anse au Foulon en vue de l’accostage. Les deux cinéastes
font leurs derniers préparatifs. Ils prennent des images de marins nettoyant
le pont arrière du navire, au centre duquel flotte un grand drapeau de la
France. Ce seront les images d’ouverture du film de Labrecque.
Pendant ce temps, le soleil grimpant dans le ciel, des dizaines, voire des
centaines de petits bateaux arborant des drapeaux du Québec et de la France
vont à la rencontre du Colbert. À terre, des centaines de personnes, petits
drapeaux en main, se massent aux alentours de l’anse au Foulon. Des
cordons de sécurité limitent l’accès aux quais. Qu’à cela ne tienne : le
peuple est là, enthousiaste. Plusieurs citoyens ont même trouvé une place
sur l’escarpement.
À 7 h 30, Gilles Lamontagne, maire de Québec depuis la fin de 1965, fait
parvenir au Colbert un message en morse envoyé depuis le Château
Frontenac : « Vive la France ! Bienvenue à son président, à Mme de Gaulle
et à l’équipage du Colbert. Ici bat le cœur du Québec et il s’ouvre tout
grand à la France, sa mère patrie. Soyez chez vous et soyez chez nous
comme chez vous 5 ! » M. Lamontagne réussit ainsi, et sans faire d’éclat, ce
que les diplomates fédéraux et provinciaux se disputaient depuis des
semaines : être le premier élu à souhaiter la bienvenue à Charles de Gaulle à
Québec.
Accompagné par le Bouvet, le Skeena et le Terra Nova, le Colbert arrive
enfin. Lentement, avec l’aide de deux remorqueurs, les dernières
manœuvres d’accostage sont entreprises. Il est 7 h 46 lorsque l’amarrage est
complété, note-t-on dans le journal du Colbert qui, avec le Bouvet, a accosté
le premier. Les destroyers Skeena et Terra Nova vont accoster plus loin. Les
contre-torpilleurs Chevalier Paul et Du Chayla poursuivent leur route
jusqu’à Montréal, où ils s’arrêteront au quai Mark-Drouin.
Avant de passer aux affaires du jour, de Gaulle exerce ses fonctions
présidentielles. Il signe une dizaine de décrets portant la mention « Fait à
bord du 6 Colbert, le 23 juillet 1967. C. de Gaulle ». Ces documents portent
sur des questions très techniques, notamment la rémunération des
magistrats et fonctionnaires dans les territoires d’outre-mer ou encore les
indemnités de certaines classes de travailleurs militaires pour l’exécution de
travaux dangereux. Ils seront publiés les 28 et 29 juillet dans le Journal
officiel de la République française. Ils ont ceci de particulier qu’ils sont les
premiers décrets de la présidence française à avoir été signés à bord d’un
navire.
À 8 h 30, l’ambassadeur de France au Canada, François Leduc, monte à
bord. Sur le quai, dignitaires, politiciens et journalistes se rassemblent par
dizaines. Un détachement du Royal 22 e Régiment se prépare. De plus en
plus de curieux sont massés derrière les barrières érigées en retrait du quai.
Michel Brault s’installe sur la falaise afin de prendre des plans larges.
Labrecque file à l’aéroport et monte dans un hélicoptère. Il veut capter des
images aériennes des cérémonies.
Sur les ondes de la radio de Radio-Canada, l’animatrice Janine Paquet
annonce le premier d’une longue série de reportages qui seront consacrés à
la visite présidentielle au cours des prochains jours. Elle donne ensuite la
parole à son collègue Gérald Lachance. Ce dernier s’emploie à raconter
l’accostage en détail. « La marée est pleine. Les manœuvres auraient pu être
difficiles, mais tout s’est fort bien déroulé. Il y avait une quantité
impressionnante de bateaux à cette heure très matinale, ici à l’anse au
Foulon. J’ai dénombré quelque 35 canots automobiles, arborant eux aussi
les drapeaux de la France et du Québec7. »
Après quelques minutes, Janine Paquet, qui se trouve à l’hôtel de ville de
Québec, reprend l’antenne. Elle interroge le journaliste Rosaire Pelletier,
habitant de la Vieille Capitale : « Québec vit depuis quelques instants des
minutes d’enthousiasme et d’émotion d’une intensité que l’histoire
désignera peut-être comme un phénomène sans précédent, affirme Pelletier.
Si on veut vraiment établir un point de comparaison, il faudrait paraît-il
remonter à 1939 pour retrouver un branle-bas qui s’apparente un peu à celui
que connaîtra dans les prochaines heures la cité de Champlain. Cette année-
là, Québec avait accueilli avec faste et enthousiasme aussi le roi et la reine
d’Angleterre8. » Au cours des dernières heures, les rues du Vieux-Québec
ont été nettoyées et lavées, ajoute-t-il.
De retour à l’anse au Foulon, Gérald Lachance s’entretient avec
Raymond Tortora, correspondant radiophonique de l’ORTF. Ce dernier est
un des journalistes de la « presse française métropolitaine » accompagnant
le général. Les deux hommes échangent sur l’importance du voyage, les
dimensions du navire, etc.
Dans son ouvrage Le Général et le Journaliste, Jean Mauriac,
correspondant de l’AFP qui couvre toutes les activités de De Gaulle depuis
la libération de Paris, en août 1944, raconte qu’avant de débarquer, le
président français le fait demander dans sa cabine par son aide de camp.
Mauriac trouve un de Gaulle détendu et reposé. « Alors, lance le président,
que pensez-vous de la situation ? » Mauriac bredouille « quelques banalités
sur l’attachement des Québécois à la France ». « Pensez-vous, ces gens-là
vont à l’indépendance9 », l’interrompt de Gaulle, provocateur. Les deux
hommes se quittent là-dessus.
Il est tout près de 9 heures. Le moment tant attendu est arrivé. Charles de
Gaulle va débarquer au Québec.
1.Adaptation d’une entrevue avec l’auteur ; et Jean-Claude Labrecque, Souvenirs d’un cinéaste libre, p. 43.
2.Ibid.
3.Entrevue avec l’auteur.
4.Entrevue de Jean-Claude Labrecque avec l’auteur ; et Jean-Claude Labrecque, Souvenirs d’un cinéaste libre, p. 44.
5.Émission radiophonique spéciale sur l’arrivée de Charles de Gaulle, Radio-Canada, 23 juillet 1967.
6.Légifrance, Journal officiel de la République française, 23 juillet 1967, p. 7583 et suivantes.
7.Émission radiophonique spéciale sur l’arrivée de Charles de Gaulle, Radio-Canada, 23 juillet 1967.
8.Ibid.
9.Jean Mauriac, Le Général et le Journaliste. Conversations avec Jean-Luc Barré, p. 215.