La Traversée du Colbert

André Duchesne · Chapitre 16 sur 41

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La Traversée du Colbert

Chapitre 16 - Un orage se prépare

C H A P I T R E 1 4

 

Des cinéastes sur le Saint-Laurent

 

C e serait formidable, dit Jean-Claude Labrecque, d’avoir une caméra à bord du Colbert. Mais comment faire ça ? Nous aurions dû y penser avant ! 1 — Attends, lui répond Jacques Laurion, l’œil brillant. J’ai une idée . »

Laurion est un ancien militaire. Il a encore des amis dans l’armée

canadienne. Il sait comment aborder des officiers. Il saute sur le téléphone,

compose un numéro et réussit à se faire mettre en communication par ondes

radio avec le Colbert, maintenant bien engagé sur le fleuve.

« Bonsoir ! Ici le bureau du premier ministre Johnson, lance Laurion sans

gêne. Une de nos équipes fait un film sur le voyage présidentiel et nous

aimerions la faire embarquer sur le Colbert par hélicoptère. Est-ce

possible ? À vous 2. »

Les communications sont beaucoup moins perfectionnées à l’époque.

Après la demande de Laurion, la réponse en provenance du navire se fait

attendre quelques secondes. Dans le groupe de Labrecque, la pression

monte d’un cran.

« Non. Nous ne voulons pas d’hélicoptère au-dessus du Colbert. À

vous. »

Grande déception dans l’équipe ! Mais elle est de courte durée.

Labrecque et Laurion suggèrent une autre solution : envoyer leurs gars dans

une petite embarcation. « Nous avions demandé à ce que trois personnes

montent à bord : le directeur photo, Bernard Gosselin, le preneur de son,

Serge Beauchemin, et moi 3 », se souvient Pierre Mignot, alors assistant-

caméraman. À vingt-trois ans, Mignot est à l’aube d’une brillante carrière

de directeur photo qui va s’étendre sur six décennies. Il sera le directeur

photo de plusieurs films de Robert Altman (dont Prêt-à-porter) et fera la

photo de nombreux films québécois, dont J. A. Martin, photographe de Jean

Beaudin, Nô de Robert Lepage, C.R.A.Z.Y. de Jean-Marc Vallée ou encore

Les Mauvaises Herbes de Louis Bélanger.

À la demande de l’équipe de tournage, les gens du Colbert répondent par

l’affirmative, mais seulement pour deux personnes. « Ça se jouait donc

entre Serge et moi pour savoir qui accompagnerait Bernard, poursuit

Mignot. Serge ne savait pas comment charger la pellicule dans une caméra

alors que j’avais fait un peu de son. La décision a donc été prise :

j’accompagnerais Bernard. »

Un rendez-vous est fixé à la pointe est de l’île d’Orléans durant la nuit. Il

reste maintenant à trouver un bateau. Or, Bernard Gosselin, qui a travaillé

sur le film Pour la suite du monde à l’île aux Coudres, connaît une famille

riveraine possédant un hors-bord. L’équipe de Labrecque prend contact

avec des membres de cette famille, qui acceptent cette singulière aventure.

Vite ! Vite ! Pas une seconde à perdre ! Gosselin et Mignot doivent voir à

tout pour leur rencontre historique, dans quelques heures à peine. Il y a de

la fébrilité dans l’air. « Nous devions être au rendez-vous avant l’aube, se

souvient Pierre Mignot. À titre d’assistant-caméraman, je devais préparer

tout l’équipement. Nous sommes partis pour l’aéroport de L’Ancienne-

Lorette, où nous attendait un hélicoptère. Nous avons décollé en direction

de l’île d’Orléans. »

Lorsque l’appareil s’approche du terrain où il doit se poser, près de la

plage, Pierre Mignot aperçoit quelques petites tentes de campeurs plantées à

quelques encablures du rivage. Le boucan de l’appareil attire

inévitablement l’attention des occupants. « Un des campeurs a eu le

malheur de dézipper la porte de sa tente et de sortir pour voir ce qui se

passait, dit Mignot. En un instant, le souffle des pales a fait gonfler la tente

et le sable s’y est engouffré. C’était comme un gag de bande dessinée. »

Une fois posés, Gosselin et Mignot s’empressent de décharger

l’équipement. L’hélicoptère reprend de l’altitude et s’éloigne dans la nuit.

Une fois chargé, le petit bateau appareille. Au lieu de rendez-vous, il ne fait pas froid, mais il faut attendre. Le Colbert n’est pas encore arrivé. Une

bonne heure s’écoule. L’aube n’est pas encore levée. Mais la brume, elle,

tombe sur le fleuve et commence à s’épaissir.

Soudain, au loin, un bruit très sourd se fait entendre.

« Voum voum voum voum voum. »

Le son se rapproche, s’amplifie à chaque seconde.

« VOUM VOUM VOUM VOUM VOUM. »

Sur le bateau de Mignot et Gosselin, on entend mais on ne voit rien. La

brume est trop épaisse.

« VOUM VOUM VOUM VOUM VOUM. »

Tout à coup, une énorme masse grise, haute comme un immeuble de

plusieurs étages, s’extirpe de la brume et apparaît tout près de leur frêle

esquif. Pierre Mignot entend des ordres criés depuis le pont. « Stoppez les

moteurs ! » « Marche arrière ! » Le Colbert s’immobilise. La manœuvre est

parfaitement réussie. Cependant, les deux collaborateurs de Jean-Claude

Labrecque ne sont pas au bout de leurs peines. Ils doivent maintenant

grimper le long d’un des hauts flancs du navire avec tout leur attirail sur le

dos. Gosselin, qui, selon Mignot, a le vertige, se fait prophète de malheur :

« Tu vas voir, les tab…, ils vont nous faire le coup de l’échelle de corde ! »

De fait… Quelques secondes plus tard, une grande échelle de corde est

balancée par-dessus bord. Aux deux jeunes hommes de cinéma québécois

de montrer leurs habiletés de grimpeurs et de se débrouiller pour monter. La

manœuvre est éprouvante, mais ils viennent à bout de ce défi non prévu à

l’horaire. Le lourd équipement – caméra Arriflex (Arri 2) de 35 mm,

chargeurs, pellicule, trépied, enregistreur Nagra, micros – est hissé à bord.

Ils ont à peine le temps de souffler et de se remettre de leurs émotions qu’un

officier vient à la rencontre de Bernard Gosselin.

« Le capitaine demande à vous voir. »

« On nous avait aménagé un petit abri sur le pont pour ranger notre

équipement. Bernard me dit d’attendre là, se souvient Pierre Mignot. Il me

dit qu’il va revenir tout de suite. Une demi-heure passe, puis 45 minutes,

puis une heure. » L’humidité s’en mêle… « Je commençais à avoir froid.

Personne ne vient me voir. Seul un matelot me salue en passant sur le pont.

Bernard n’est revenu qu’au bout de deux heures ! Il s’excuse et me dit qu’il

était trop gêné pour parler de moi ! Il avait déjeuné avec le capitaine et

l’aide de camp du général. Alors que moi, je suis resté dans mon petit coin à geler ! » Il faut dire que Gosselin s’est fait instantanément un tas de

nouveaux amis en lançant aux marins français : « Les gars ! Avec la

réputation que vous avez, les filles vous attendent à Québec 4 ! »

Lorsque Gosselin retrouve Mignot sur le pont, le jour s’est levé. Le

Colbert, qui a mis dix heures pour franchir la distance séparant Les

Escoumins de Québec, a de l’avance sur l’horaire. Il se déplace très

lentement vers l’anse au Foulon en vue de l’accostage. Les deux cinéastes

font leurs derniers préparatifs. Ils prennent des images de marins nettoyant

le pont arrière du navire, au centre duquel flotte un grand drapeau de la

France. Ce seront les images d’ouverture du film de Labrecque.

Pendant ce temps, le soleil grimpant dans le ciel, des dizaines, voire des

centaines de petits bateaux arborant des drapeaux du Québec et de la France

vont à la rencontre du Colbert. À terre, des centaines de personnes, petits

drapeaux en main, se massent aux alentours de l’anse au Foulon. Des

cordons de sécurité limitent l’accès aux quais. Qu’à cela ne tienne : le

peuple est là, enthousiaste. Plusieurs citoyens ont même trouvé une place

sur l’escarpement.

À 7 h 30, Gilles Lamontagne, maire de Québec depuis la fin de 1965, fait

parvenir au Colbert un message en morse envoyé depuis le Château

Frontenac : « Vive la France ! Bienvenue à son président, à Mme de Gaulle

et à l’équipage du Colbert. Ici bat le cœur du Québec et il s’ouvre tout

grand à la France, sa mère patrie. Soyez chez vous et soyez chez nous

comme chez vous 5 ! » M. Lamontagne réussit ainsi, et sans faire d’éclat, ce

que les diplomates fédéraux et provinciaux se disputaient depuis des

semaines : être le premier élu à souhaiter la bienvenue à Charles de Gaulle à

Québec.

Accompagné par le Bouvet, le Skeena et le Terra Nova, le Colbert arrive

enfin. Lentement, avec l’aide de deux remorqueurs, les dernières

manœuvres d’accostage sont entreprises. Il est 7 h 46 lorsque l’amarrage est

complété, note-t-on dans le journal du Colbert qui, avec le Bouvet, a accosté

le premier. Les destroyers Skeena et Terra Nova vont accoster plus loin. Les

contre-torpilleurs Chevalier Paul et Du Chayla poursuivent leur route

jusqu’à Montréal, où ils s’arrêteront au quai Mark-Drouin.

Avant de passer aux affaires du jour, de Gaulle exerce ses fonctions

présidentielles. Il signe une dizaine de décrets portant la mention « Fait à

bord du 6 Colbert, le 23 juillet 1967. C. de Gaulle ». Ces documents portent

sur des questions très techniques, notamment la rémunération des

magistrats et fonctionnaires dans les territoires d’outre-mer ou encore les

indemnités de certaines classes de travailleurs militaires pour l’exécution de

travaux dangereux. Ils seront publiés les 28 et 29 juillet dans le Journal

officiel de la République française. Ils ont ceci de particulier qu’ils sont les

premiers décrets de la présidence française à avoir été signés à bord d’un

navire.

À 8 h 30, l’ambassadeur de France au Canada, François Leduc, monte à

bord. Sur le quai, dignitaires, politiciens et journalistes se rassemblent par

dizaines. Un détachement du Royal 22 e Régiment se prépare. De plus en

plus de curieux sont massés derrière les barrières érigées en retrait du quai.

Michel Brault s’installe sur la falaise afin de prendre des plans larges.

Labrecque file à l’aéroport et monte dans un hélicoptère. Il veut capter des

images aériennes des cérémonies.

Sur les ondes de la radio de Radio-Canada, l’animatrice Janine Paquet

annonce le premier d’une longue série de reportages qui seront consacrés à

la visite présidentielle au cours des prochains jours. Elle donne ensuite la

parole à son collègue Gérald Lachance. Ce dernier s’emploie à raconter

l’accostage en détail. « La marée est pleine. Les manœuvres auraient pu être

difficiles, mais tout s’est fort bien déroulé. Il y avait une quantité

impressionnante de bateaux à cette heure très matinale, ici à l’anse au

Foulon. J’ai dénombré quelque 35 canots automobiles, arborant eux aussi

les drapeaux de la France et du Québec7. »

Après quelques minutes, Janine Paquet, qui se trouve à l’hôtel de ville de

Québec, reprend l’antenne. Elle interroge le journaliste Rosaire Pelletier,

habitant de la Vieille Capitale : « Québec vit depuis quelques instants des

minutes d’enthousiasme et d’émotion d’une intensité que l’histoire

désignera peut-être comme un phénomène sans précédent, affirme Pelletier.

Si on veut vraiment établir un point de comparaison, il faudrait paraît-il

remonter à 1939 pour retrouver un branle-bas qui s’apparente un peu à celui

que connaîtra dans les prochaines heures la cité de Champlain. Cette année-

là, Québec avait accueilli avec faste et enthousiasme aussi le roi et la reine

d’Angleterre8. » Au cours des dernières heures, les rues du Vieux-Québec

ont été nettoyées et lavées, ajoute-t-il.

De retour à l’anse au Foulon, Gérald Lachance s’entretient avec

Raymond Tortora, correspondant radiophonique de l’ORTF. Ce dernier est

un des journalistes de la « presse française métropolitaine » accompagnant

le général. Les deux hommes échangent sur l’importance du voyage, les

dimensions du navire, etc.

Dans son ouvrage Le Général et le Journaliste, Jean Mauriac,

correspondant de l’AFP qui couvre toutes les activités de De Gaulle depuis

la libération de Paris, en août 1944, raconte qu’avant de débarquer, le

président français le fait demander dans sa cabine par son aide de camp.

Mauriac trouve un de Gaulle détendu et reposé. « Alors, lance le président,

que pensez-vous de la situation ? » Mauriac bredouille « quelques banalités

sur l’attachement des Québécois à la France ». « Pensez-vous, ces gens-là

vont à l’indépendance9 », l’interrompt de Gaulle, provocateur. Les deux

hommes se quittent là-dessus.

Il est tout près de 9 heures. Le moment tant attendu est arrivé. Charles de

Gaulle va débarquer au Québec.

 

1.Adaptation d’une entrevue avec l’auteur ; et Jean-Claude Labrecque, Souvenirs d’un cinéaste libre, p. 43.

2.Ibid.

3.Entrevue avec l’auteur.

4.Entrevue de Jean-Claude Labrecque avec l’auteur ; et Jean-Claude Labrecque, Souvenirs d’un cinéaste libre, p. 44.

5.Émission radiophonique spéciale sur l’arrivée de Charles de Gaulle, Radio-Canada, 23 juillet 1967.

6.Légifrance, Journal officiel de la République française, 23 juillet 1967, p. 7583 et suivantes.

7.Émission radiophonique spéciale sur l’arrivée de Charles de Gaulle, Radio-Canada, 23 juillet 1967.

8.Ibid.

9.Jean Mauriac, Le Général et le Journaliste. Conversations avec Jean-Luc Barré, p. 215.