La Traversée du Colbert
Chapitre 24 - « Inacceptables »
C H A P I T R E 2 4
« Inacceptables »
E n fin d’après-midi, Lester B. Pearson est assis, seul, à une table devant les représentants des médias. Adossé à un grand rideau noir, il lit dans un français laborieux la déclaration rédigée, retouchée et corrigée au cours des dernières heures :
Je suis sûr que les Canadiens d’un bout à l’autre du pays se sont réjouis du chaleureux accueil
que le président de la France a reçu au Québec.
Cependant, certaines déclarations faites par le président ont tendance à encourager la faible
minorité de notre population qui cherche à détruire le Canada et, comme telles, elles sont
inacceptables pour le peuple canadien et son gouvernement.
Les habitants du Canada sont libres. Toutes les provinces du Canada sont libres. Les Canadiens
n’ont pas besoin d’être libérés. En vérité, des milliers de Canadiens ont donné leur vie durant
deux guerres mondiales pour libérer la France et d’autres pays d’Europe.
Le Canada restera uni et rejettera toute tentative visant à détruire son unité.
Le Canada a toujours eu des relations spéciales avec la France, pays d’origine d’un si grand
nombre de ses citoyens. Nous attachons la plus grande importance à notre amitié envers le
peuple français. Le gouvernement du Canada dans le passé comme maintenant a toujours eu le
vif désir de renforcer cette amitié. J’espère que mes entretiens avec le général de Gaulle, plus
tard cette semaine, montreront qu’il partage ce désir1.
« Inacceptables », le mot est lancé. Tous comprennent que le « Vive le
Québec libre ! » prononcé par Charles de Gaulle est au cœur des « certaines
déclarations […] inacceptables » que lui prête Pearson. Au passage, on
remarque qu’aux yeux du premier ministre, les désirs d’émancipation des
Québécois prêts à faire la souveraineté sont des tentatives pour « détruire » le Canada, rien de moins. Pearson prononce le nom du Québec une seule
fois, au début du texte. Il affirme aussi que les Canadiens – et non les
Canadiens français ou les Québécois – sont libres et n’ont pas besoin d’être
affranchis. Il ne prononce le nom de De Gaulle qu’à la fin du texte, mais il
souligne bien que ce dernier est toujours attendu dans la capitale nationale.
Les journaux du 26 juillet feront tous écho à ce discours qui, après celui
du balcon, est sans doute le plus retentissant de toute cette saga. Au
Québec, la une de La Presse est barrée du titre « C’est inacceptable », et on
ajoute que de Gaulle « poursuit sa tournée triomphale ». Le journaliste
Jacques Pigeon, correspondant à Ottawa, souligne qu’à quelques heures de
son arrivée dans la capitale fédérale, le gouvernement Pearson espère que
de Gaulle profitera de ses activités publiques prévues dans la matinée du 26,
notamment son passage à l’Université de Montréal où il doit prononcer un
important discours, pour « atténuer la portée de ses déclarations2 ».
À l’intérieur, le journal consacre plusieurs autres articles aux réactions et
à la visite qui se poursuit. Une page complète avec photos est consacrée au
passage du président à Expo 67. Le général a « volé le show » aux autres
chefs d’État qui ont visité l’Exposition universelle jusqu’à présent, estime le
journaliste Marcel Adam3.
En page éditoriale, Roger Champoux signe par ailleurs un texte faisant
contrepoids à celui de Guy Cormier (« De Gaulle a été plébiscité ») publié
la veille. Il met en garde le président français quant à son interprétation de
l’accueil reçu le 24 juillet : « Un salut cordial ne doit pas être autre chose
qu’une attestation de courtoisie : lui donner une signification politique,
chavirer dans les extravagances de prises de position définitives – dans le
style de “Québec libre” notamment –, c’est atteindre l’outrance dont on sait
qu’elle ne se maîtrise guère une fois que son flot nous emporte 4. » Cormier
invitait le président français à ne pas se mêler des affaires intérieures du
Canada : « Appartient-il à un homme venu de France, serait-il le plus
prestigieux de l’époque, de nous entraîner vers l’affrontement total ? »
Visiblement pas, selon Champoux, qui ajoute : « La route a été triomphale,
l’accueil au général Charles de Gaulle a atteint le paroxysme, l’événement
rejoint une dimension historique. Fort bien ! Mais que des déclarations
intempestives, des mots flamboyants, des slogans de style martial nous
lancent dans le cauchemar… à cela nous disons : NON 5. »
À CKVL, le commentateur Claude La Vergne s’en prend au premier
ministre du Québec, grand responsable, selon lui, de ce qui vient d’arriver.
« Si Daniel Johnson peut revendiquer la paternité du passage du général
chez nous, doit-il également accepter celle de son cri “Vive le Québec
libre !”, qui fait d’ailleurs si bien écho à son “Égalité ou indépendance” ? »
La Vergne, qui, rappelons-le, s’était prononcé contre la création d’un réseau
radiophonique sous l’autorité de l’OIPQ pour la durée de la visite
présidentielle, ajoute : « À semer le vent on récolte la tempête. C’est
justement l’attitude qu’a choisi de prendre le premier ministre du Québec
depuis quelques semaines, il moissonne maintenant le fruit de sa politique
faite de négativisme et de révolte6. » Le premier ministre canadien ne s’en
tire guère mieux. Contrairement à d’autres collègues, La Vergne est peu
impressionné par le message de riposte de Pearson. Il le qualifie de
« faible » et « peu persuasif ».
Dans Le Devoir, l’éditorial de Claude Ryan, intitulé « Les leçons d’une
journée historique », dénonce les écarts faits de part et d’autre. Écarts du
président français, dit Ryan, qui a émis des propos « excessifs »,
« déplacés », dans une « escalade du verbe ». En se laissant emporter par la
foule alors qu’il se trouvait sur le balcon de l’hôtel de ville, de Gaulle a fait
preuve d’« un manque de connaissance de la réalité locale ». Mais écarts
également dans le reste du Canada. « Autant les applaudissements
prodigués à de Gaulle exprimaient un sentiment profond des Canadiens
français, autant la colère des Canadiens anglais exprime un ressentiment
secret qui est loin d’être le signe d’une attitude adulte7. » Ryan déplore par
ailleurs en partie la réplique de Lester B. Pearson. Le premier ministre
canadien se devait de réagir fermement au coup d’éclat de De Gaulle, mais
il est allé trop loin en employant le mot inacceptables. « Cela veut-il dire
que le gouvernement canadien exige une rétractation formelle ? »
s’interroge-t-il. Et pourquoi Pearson a-t-il apostrophé de Gaulle au sujet du
sacrifice de milliers de jeunes soldats canadiens dans la libération de la
France ? « Comment la fierté du président de la France réagira-t-elle à ce
rappel humiliant ? Nous aurions préféré une déclaration moins brutale8. »
La visite du général aura causé un « électrochoc » dans le Canada anglais
qui, depuis quelques mois, semblait prendre à la légère les désirs
d’émancipation des francophones. Les deux parties feraient mieux d’en discuter franchement, conclut le directeur du Devoir.
Un dîner d’État presque parfait
Quelques heures après le point de presse de Pearson, Charles de Gaulle
reçoit à dîner au pavillon de la France d’Expo 67. Compte tenu de tous les
événements survenus dans les vingt-quatre dernières heures, ce dîner en
l’honneur de Daniel Johnson restera dans les mémoires davantage en raison
de l’absence de nombreux dignitaires et politiciens que par la qualité des
plats ou l’éloquence des discours.
Il y a des « trous » dans la liste des invités et les organisateurs doivent
refaire les plans de table à la hâte. « Nombre d’invités canadiens, et pas
seulement anglophones, s’étaient récusés, et aucun protocole n’était plus
possible, raconte Xavier de la Chevalerie. Nous étions conduits à placer
auprès du général, qui cette fois ne réagit point, des personnalités qui
normalement n’auraient pas pu être au rang où nous les placions 9. » Parmi
ces absents, on note entre autres Louis J. Robichaud, premier ministre du
Nouveau-Brunswick. L’éditorialiste Claude La Vergne, qui a jugé molle la
position de Lester Pearson, se réjouit de cette décision. Pour lui, Robichaud
« garde le nord » en refusant de s’« avilir » à un dîner aussi « malaisant ».
Paul Martin père aussi est absent. Parti à Ottawa le matin même pour le
conseil des ministres, le secrétaire d’État aux Affaires extérieures n’est pas
revenu à Montréal.
La soirée a néanmoins lieu dans la bonne entente. Dans son toast porté à
Daniel Johnson, de Gaulle revient en termes à peine voilés sur sa
déclaration de la veille. « Monsieur le premier ministre, dit-il, je vous
remercie également et par-dessus tout de m’avoir donné l’occasion de cette
visite au Québec. Je crois que ni vous ni moi, pendant ce temps, n’aurons
perdu nos heures. Peut-être s’est-il passé quelque chose ? Si dans cette
occasion le président de la République française a pu, qui sait, être utile aux
Français du Québec, il s’en réjouira profondément et la France aussi,
croyez-le bien. »
Au tour de Daniel Johnson : « La langue et la culture ne sont pas les seuls
dons que nous ait légués la France. Il en est un autre auquel nous attachons
le plus grand prix : c’est le culte de la liberté. Nous ne serions plus français
si nous n’étions épris de libertés : pas seulement de libertés personnelles, mais aussi de libertés collectives. Pour un Français, où qu’il soit dans le
monde, une patrie ne peut être qu’une terre de liberté. » Le lendemain, cette
méditation sur « le culte de la liberté » est reprise dans les titres ou les
premiers paragraphes de nombreux articles.
Durant le dîner, Xavier de la Chevalerie reçoit une note urgente. C’est le
communiqué de presse d’Ottawa faisant état de la déclaration de Pearson
qui qualifie d’« inacceptables » certains propos de son patron. Le chef de
cabinet de De Gaulle fait passer le communiqué à François Flohic. Plus tard
durant la soirée, l’aide de camp le remet en main propre au général. À sa
lecture, celui-ci est ébranlé, choqué.
Lorsque la délégation française rentre à la résidence de Robert Bordaz
autour de minuit, de Gaulle rassemble ses plus proches conseillers. Xavier
de la Chevalerie, Maurice Couve de Murville et l’ambassadeur François
Leduc sont présents. Furieux, Couve de Murville apostrophe la Chevalerie.
« Pourquoi avoir montré la déclaration ? Vous avez allumé l’incendie !
— Tôt ou tard, le président en aurait été informé 10 », réplique le chef de
cabinet.
De Gaulle, lui, veut discuter de la stratégie à adopter. La lecture des
propos de Pearson lui a laissé un goût amer. Son idée semble arrêtée : il
veut partir une fois complété le programme du séjour montréalais. Ses trois
interlocuteurs ont des réactions différentes, selon le témoignage de la
Chevalerie. « M. Couve de Murville resta silencieux. Pour ma part, j’étais
enclin à penser qu’il valait mieux, en effet, ne pas se rendre dans la capitale
fédérale où l’atmosphère risquait d’être glacée, car on ne pouvait concevoir
que le général revînt sur les propos tenus à Montréal, écrit-il. Avec
beaucoup de courage, notre ambassadeur plaida pour le maintien de la visite
à Ottawa en raison des risques que pouvait comporter une rupture avec le
gouvernement fédéral11. »
Au téléphone, de Gaulle s’entretient aussi avec le premier ministre
Georges Pompidou, resté à Paris. La tension est forte dans la maison de
Bordaz. Que fera le général ?
Finalement, ce dernier met fin aux échanges et se range derrière une
opinion : la sienne. Charles de Gaulle n’ira pas à Ottawa.
1.Jean Tainturier (éd.), De Gaulle au Québec. Le dossier des quatre journées, p. 68.
2.Jacques Pigeon, « “C’est inacceptable” – De Gaulle poursuit sa tournée triomphale dans la province », La Presse, 26 juillet 1967.
3.Marcel Adam, « Le général est accueilli sur la Terre des Hommes par une foule enthousiaste », La Presse, 26 juillet 1967.
4.Roger Champoux, « Fierté, OUI ; agitation, NON », La Presse, 26 juillet 1967.
5.Ibid.
6.Claude La Vergne, CKVL, 26 juillet 1967. Texte de l’éditorial trouvé dans le fonds Jean-Lesage, Bibliothèque et Archives nationales du Québec, Québec.
7.Claude Ryan, « Les leçons d’une journée historique », Le Devoir, 26 juillet 1967.
8.Ibid.
9.Xavier de la Chevalerie, « Le voyage du général de Gaulle au Québec en 1967 – Témoignage », p. 12.
10.Ibid. Adaptation de l’auteur.
11.Ibid., p. 12-13.