La Traversée du Colbert
Chapitre 18 - « On va chanter le Canada ! »
C H A P I T R E 1 6
Un orage se prépare
D ans son édition des dimanche 23 et lundi 24 juillet, le quotidien France-Soir publie une caricature de Charles de Gaulle arrivant au Canada. On y voit un président décontracté se présenter devant un douanier.
« Rien à déclarer ? demande ce dernier.
— Vous me connaissez mal… », répond le président.
Voilà qui est bien dit. En France, on connaît de Gaulle pour ses
déclarations fracassantes. Depuis son arrivée à Québec, une douzaine
d’heures plus tôt, l’homme du 18 juin n’a pas encore fait de coups d’éclat.
Les choses vont radicalement changer le soir du 23 juillet, durant le grand
dîner officiel que le gouvernement québécois tient en son honneur au
Château Frontenac.
Tout le gratin politique de la province est réuni dans la grande salle de bal
du célèbre hôtel. Un peu plus de 350 personnes ont été invitées. Au menu :
consommé en tasse de Frontenac, queue de homard de Gaspé à la Nouvelle-
France, caille au nid à la vigneronne, cœur de filet de bœuf de Champlain,
etc. « Le choix des vins était excellent, un bon riesling, un remarquable clos
de Vougeot, un très acceptable champagne 1 », écrit le conseiller du premier
ministre Jean Loiselle dans ses mémoires. Parlant de vin, aucun toast n’est
porté à la reine. La note du banquet, elle, sera royale : 16 668 dollars.
À l’origine, la réception devait avoir lieu au Café du Parlement. Mais vu
le nombre de convives, les autorités l’ont déplacée. En dépit de l’espace ainsi gagné, on n’a pas prévu de place pour un représentant du
gouvernement canadien à la table d’honneur. Comme c’est curieux !
Pourtant, le ministre Paul Martin père compte bien parmi les invités. Tout
comme son collègue Jean Marchand, finalement revenu sain et sauf des
brumes de Sept-Îles. On finit par caser Paul Martin au bout de la table
d’honneur, à côté du ministre québécois de la Justice – et futur premier
ministre – Jean-Jacques Bertrand. Martin n’est pas content du traitement
qu’on lui réserve. Il qualifiera l’événement de « désagréable2 » dans ses
mémoires.
Il n’a sans doute pas non plus apprécié le discours de De Gaulle : « On
assiste ici, comme en maintes régions du monde, à l’avènement d’un peuple
qui, dans tous les domaines, veut disposer de lui-même et prendre en mains
ses destinées. Qui donc pourrait s’étonner ou s’alarmer d’un tel mouvement
aussi conforme aux conditions modernes de l’équilibre de notre univers et à
l’esprit de notre temps 3 ? » Bang ! Les paroles de De Gaulle résonnent
comme autant de coups de canon du Colbert. Le discours fait mouche. Les
nationalistes sont radieux. Les fédéraux digèrent mal leur queue de homard
de Gaspé.
« Aux Français canadiens, de Gaulle suggère l’affranchissement total »,
titre La Presse du lendemain sur toute la largeur de sa une. « Dans un
discours retentissant qui a révolté tous les fédéralistes en vue, [de Gaulle] a
vu le Québec comme une “entité politique”, un peuple qui veut se diriger,
prendre en mains ses destinées, relate le journaliste Jacques Pigeon.
Plusieurs y ont lu l’indépendance ; d’autres, le statut d’État associé. Chose
certaine, des fédéralistes hurlaient de rage. Un chef d’État étranger, disait-
on, n’a pas hésité à prendre parti dans une querelle intérieure, au cours d’un
dîner d’État4. »
Dans Le Devoir, un texte de Jean Tainturier publié à la une affirme que
« l’équivoque n’est pas possible » et que de Gaulle, par ses premières
paroles prononcées en terre québécoise, « tient par-dessus tout à cautionner
de sa présence le rapprochement entre le Québec et la France ». Tainturier
enchaîne : « La signification politique de ce voyage n’échappe à
personne 5. » Questionnés à chaud par Le Devoir, les ministres Paul Martin
et Jean Marchand refusent de commenter. Pierre Marc Johnson se souvient
très bien de la réaction de Marchand : « Avant le début du dîner, mon père m’avait dit de m’occuper de lui. À la fin de la soirée, j’ai compris pourquoi.
Je lisais dans son regard et son langage non verbal qu’il s’arrachait les
cheveux. Ce n’était pas de la colère, c’était un : “Mon Dieu, Seigneur,
qu’est-ce qui est en train d’arriver !” Je pense qu’il y avait de l’anticipation.
Lui aussi voyait venir la crise6. »
Le Montreal Star se demande de son côté si les propos de De Gaulle au
Château Frontenac ont fait sursauter Lester B. Pearson. Or, il semble que
non. C’est du moins ce que laisse entendre son porte-parole. L’article du
Star, signé par W. A. Wilson, indique que le premier ministre canadien n’a
pas l’intention de commenter les propos tenus par le président français.
Pearson estime que le discours de la veille s’apparente à des commentaires
émis par de Gaulle lors de précédentes visites, selon ce porte-parole jamais
nommé. Ce dernier s’empresse toutefois de nuancer : le contexte de 1967
est très différent7. Ah !
Du côté des politiciens provinciaux, le député libéral René Lévesque
affirme que ce discours est « un chef-d’œuvre du brinkmanship
intercanadien ». Brinkmanship, quel joli mot ! Si joli d’ailleurs que
plusieurs médias, français comme anglais, le reprennent le lendemain,
parfois en titre. Mais que signifie-t-il au juste ? Il s’agit d’une « stratégie du
bord de l’abîme » par laquelle on commet une action très dangereuse dans
l’espoir de faire reculer son adversaire et d’atteindre le meilleur résultat
possible. Aux journalistes recueillant ses commentaires, Lévesque déclare :
« Il est exceptionnel qu’un homme de 77 ans [76, en fait] puisse réussir
ainsi en quelques phrases à souligner toute l’ambiguïté de notre situation de
francophones au Canada8. » « Ce qu’il a dit à Québec à l’hôtel de ville et
partout ailleurs était presque aussi fort que le “Vive le Québec libre !”, se
remémore Gilles Loiselle. Pour moi, le cri du balcon n’a donc pas été une
surprise 9. »
Échappée belle
Ce qu’on ne sait pas, ou très peu, c’est que dans la première version de ce
discours déjà très percutant, de Gaulle lançait une phrase encore plus
sensationnelle : « Que votre révolution soit plus ou moins tranquille10. »
Xavier de la Chevalerie fait la découverte de ce passage quelques jours avant le début du voyage en relisant les discours écrits par le président. Il
manque tomber de sa chaise. Pour le directeur du cabinet présidentiel, ces
propos sont explosifs, voire « une incitation à la violence des éléments les
plus extrémistes11 ». Il va donc voir un de Gaulle un peu boudeur et réussit
à faire changer ce passage pour une formule signifiant à peu près la même
chose mais plus alambiquée :
Votre résolution de survivre en tant qu’inébranlable et compacte collectivité, après avoir
longtemps revêtu le caractère d’une sorte de résistance passive opposée à tout ce qui risquait de
compromettre votre cohésion, a pris maintenant une vigueur active en devenant l’ambition de
vous saisir de tous les moyens d’affranchissement et de développement que l’époque moderne
offre à un peuple fort et entreprenant12.
Peu de journalistes ont relevé. Ils avaient déjà de quoi se mettre sous la
dent avec cet « avènement d’un peuple qui, dans tous les domaines, veut
disposer de lui-même ». Xavier de la Chevalerie pousse un soupir de
soulagement. On l’a échappé belle.
La soirée s’achève ainsi au Château Frontenac. À l’extérieur, l’orage
gronde. Le feu d’artifice préparé en l’honneur du président est devancé de
22 h 30 à 22 heures. La pluie se met à tomber avec force. Tout le monde,
dignitaires comme simples citoyens, rentre chez soi. « La fête populaire
monstre, préparée pour souligner le passage à Québec du général de Gaulle,
hier, s’est soldée par un échec alors qu’un ciel lourd de nuages a déversé
des tonnes de pluie sur des milliers de personnes 13 », rapporte L’Action.
Peu après 23 heures, Charles et Yvonne de Gaulle retournent sur le
Colbert, où il a été décidé qu’ils passeront la nuit. Le lieutenant-gouverneur
du Québec, Hugues Lapointe, les raccompagne jusqu’au port.
L’orage qui vient d’éclater ne sera pas le dernier.
1.Jean Loiselle, Daniel Johnson. Le Québec d’abord, p. 144.
2.Paul Martin, A Very Public Life, vol. 2 : So Many Worlds, p. 594.
3.Office de l’information et de la publicité du Québec ; et Jean Tainturier (éd.), De Gaulle au Québec. Le dossier des quatre journées, p. 20-24.
4.Jacques Pigeon, « Aux Français canadiens, de Gaulle suggère l’affranchissement total », La Presse, 24 juillet 1967.
5.Jean Tainturier, « Accueilli en triomphe, de Gaulle déclare au Québec : “Nous sommes liés par notre avenir !” », Le Devoir, 24 juillet 1967.
6.Entrevue avec l’auteur.
7.W. A. Wilson, « PM Won’t Comment », The Montreal Star, 24 juillet 1967.
8.« Premières réactions à la visite du général », Le Devoir, 25 juillet 1967.
9.Entrevue avec l’auteur.
10.Xavier de la Chevalerie, « Le voyage du général de Gaulle au Québec en 1967 – Témoignage », p. 11.
11.Ibid.
12.Ibid.
13.« La pluie atténue le succès des fêtes préparées en l’honneur de De Gaulle », L’Action, 24 juillet 1967.