La Traversée du Colbert
Chapitre 10 - Une guerre des ondes
C H A P I T R E 1 0
Une guerre des ondes
E t comment vont les affaires sur la terre ferme tandis qu’on semble s’amuser sur l’océan ? Mais très mal, voyons ! Pendant le voyage du Colbert sur l’Atlantique, pendant que les deux destroyers canadiens se préparent à l’accueillir, les relations Ottawa-Québec s’enveniment un peu plus chaque jour. Mieux encore, les deux capitales trouvent un nouveau terrain afin de
poursuivre leurs chamailleries : les ondes radiophoniques.
Quelques jours avant l’arrivée du président français, le gouvernement québécois annonce en effet la création d’un réseau radiophonique temporaire. Sa mission : retransmettre et commenter durant quelques heures le défilé du cortège de Gaulle-Johnson sur le chemin du Roy. Ce réseau sera administré par l’Office d’information et de publicité du Québec (OIPQ) et une de ses filiales, la Société de publicité du Québec (SOPEC). L’organisme entend offrir ce service aux stations radiophoniques indépendantes dans toute la province.
Pour concrétiser son projet, l’OIPQ loue les services de la station CKLM de Montréal et embauche des « annonceurs » qui seront postés le long du chemin du Roy. À l’époque, le 1570 AM s’enorgueillit de son statut de « seule station unilingue francophone au monde ». Roger Baulu en est le président et sera d’ailleurs le présentateur de l’émission spéciale.
À Ottawa, le projet est très mal accueilli, notamment au Bureau des
gouverneurs de la radiodiffusion, ancêtre du Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes (CRTC). À leurs yeux, les gens de Québec ne font preuve d’aucune retenue. Pour se donner plus de crédibilité, ils empiètent un champ de compétences réservé au fédéral. C’est d’autant plus choquant que plusieurs des stations radiophoniques indépendantes qu’entend courtiser l’OIPQ ont des ententes de service avec Radio-Canada.
L’affaire rebondit sur les ondes de… Radio-Canada, créature fédérale, faut-il le rappeler, le lundi 17 juillet à l’émission Présent. La journaliste Andréanne Lafond révèle toute l’histoire, affirmant que, par crainte d’un manque d’objectivité de la part de Radio-Canada, dont les reportages pourraient prendre un angle trop
fédéraliste, l’OIPQ a décidé de monter son propre réseau radiophonique. Le journaliste Bernard Derome en discute avec Roger Baulu, Guy d’Arcy, vice-président de CKLM, et l’éditorialiste de Dimanche-Matin, Claude La Vergne. Beau joueur, La Vergne rappelle d’abord qu’un projet de loi visant la création d’une radio d’État pour le Québec est sur les planches à dessin depuis 1945. Cela dit, il se déclare peu impressionné par l’initiative du gouvernement Johnson qui, selon lui, fait double emploi : « [Québec] veut glorifier ni plus ni moins la présence du général aux côtés de M. Johnson, qui fera le voyage avec lui. On veut
créer un mythe et le Québec a trop vécu sur des mythes, je crois1. » Roger Baulu n’y voit pas de quoi fouetter un chat et défend énergiquement le projet : « Je pense que le premier ministre de la province de Québec se devait d’entourer la visite du général de Gaulle en terre québécoise d’un certain éclat, dit-il. Je pense qu’il a pris les moyens [pour ce faire] et je trouve ça tout à fait normal.
Maintenant, les postes privés ont un droit souverain de faire ce qu’ils veulent pour ce qui est des reportages, […] ils ont parfaitement le droit de choisir l’un ou
l’autre [réseau]2. »
Des médias écrits s’emparent du conflit. « Québec crée une station d’émission pour la visite du général de Gaulle », titre La Presse dans son édition du 19 juillet. Le quotidien de la rue Saint-Jacques cite Roger Cyr, directeur de l’OIPQ, selon qui le gouvernement « fera le reportage » parce que tous les Québécois ont droit à l’information « et que nous devons la [leur] procurer ». Cyr argue aussi que pour des raisons de sécurité, les autorités ne peuvent pas laisser toutes les voitures des médias entrer dans le cortège. « Vous savez de quelle façon ils conduisent », lance-t-il, cabotin, en parlant des journalistes. Seules les voitures du réseau de l’OIPQ et de Radio-Canada seront autorisées à suivre les limousines des
dignitaires3.
Les journaux rapportent aussi que Radio-Canada se braque. « Radio-Canada refuse à ses postes affiliés de se brancher au réseau provisoire de Québec », titre Le Devoir dans un article publié à la une. On explique que la loi ne permet pas à une station radiophonique de se détacher de son réseau habituel pour se joindre à
un autre, à moins d’avoir obtenu une autorisation. Ce qui n’est pas le cas4.
L’histoire est reprise au Canada anglais, où le Globe and Mail publie un article intitulé « A Step Back ? ». L’auteur, Dennis Braithwaite, estime que la manœuvre de l’OIPQ ressemble à une vieille tactique duplessiste de manipulation des
médias5.
Le Devoir revient sur le sujet dans son édition du vendredi 21 juillet. Un texte de Pierre-C. O’Neil révèle que l’initiative gouvernementale ne sera ni la première
ni la dernière du genre. Québec l’a fait, dit O’Neil, à l’ouverture de son pavillon à Expo 67 en obtenant sans problème les autorisations nécessaires des autorités fédérales. Tiens donc… Deux poids, deux mesures ? En fait, relate le journaliste en citant des sources gouvernementales québécoises, ces essais constituent la première étape d’un projet cher à Québec de se doter de son propre « service
d’information moderne6 ». Même constat dans Le Soleil qui, citant le ministre Marcel Masse, fait voir que l’OIPQ s’achemine « de toute nécessité » vers la création d’un réseau permanent. Le réseau temporaire du chemin du Roy
constituera le modèle à suivre7. En l’occurrence, c’était vrai. Sept mois plus tard, le 22 février 1968, l’organisme Radio-Québec, aujourd’hui Télé-Québec, était
créé8.
Afin de bien alimenter son réseau éphémère, l’OIPQ prépare une série de « flashs radio » visiblement destinés à être lus sur les ondes. Ces nouvelles brèves et dépourvues d’objectivité abordent la visite du général de Gaulle sous tous les angles imaginables. Dans un de ces flashs, par exemple, il est question de Charles de Gaulle l’écrivain. Dans un autre, on évoque le rôle du président français dans la francophonie. Un troisième rappelle qu’un Québécois, Roger Grégoire, prendra les commandes du Colbert pour le piloter entre les Escoumins et l’anse au Foulon. On omet toutefois de préciser que cette décision relève des compétences fédérales…
Un plus long document est coiffé du titre « De Québec à Sainte-Anne-de-Beaupré, la jeunesse salue le général de Gaulle ». On y soutient que sur le parcours de la première journée du général en sol québécois, le 23 juillet, des centaines d’enfants seront massés le long des routes pour agiter de petits drapeaux
de la France et du Québec. Ce sera entre autres le cas lorsque le général se rendra à Sainte-Anne pour assister à une messe. Tout cela est bien gentil. Ce qui surprend, ce sont les approximations de certains éléments d’information. Le troisième paragraphe du document en fournit une illustration : « Sur le chemin du retour, le cortège empruntera l’avenue Royale dont la section comprise entre Sainte-Anne et Montmorency aurait été tracée, à la demande de Monseigneur de Laval, en 1683. Bien qu’on ne dispose d’aucuns documents officiels, on suppose que le prolongement de cette voie jusqu’à Québec aurait été réalisé à peu près à la
même époque9. » On peut saluer la franchise du message, mais il serait étonnant qu’une communication gouvernementale produite de nos jours véhicule autant d’incertitudes.
Comme larrons en foire
Si ses rapports avec Ottawa sont houleux, Québec est en revanche en parfaite harmonie avec la Fédération des SSJB, à laquelle, on l’a vu, le gouvernement Johnson a donné le mandat de mobiliser les foules partout où le général de Gaulle passera. Or, les préparatifs entraînent pour cet organisme des dépenses importantes et imprévues. Afin d’amortir le coup, la Fédération s’est tournée vers ses sections locales, mais ça ne suffit pas. Ses dirigeants sollicitent donc une subvention de 8 000 dollars du gouvernement du Québec. La somme est modeste, mais la vitesse avec laquelle la subvention est accordée étonne. Entre la SSJB et Québec, la négociation est… expéditive.
Le mercredi 19 juillet, le directeur Léo Gagné écrit à Paul Chouinard, secrétaire du cabinet du premier ministre Daniel Johnson. Il réclame une aide financière en raison des « dépenses considérables » occasionnées par la visite. La Fédération a « offert son entière collaboration à l’organisation de ce voyage », plaide Gagné. Il fait part des initiatives de son organisme, telle la préparation des feux de joie qui seront allumés en dix endroits le long du Saint-Laurent afin de « souhaiter de façon pittoresque la bienvenue à l’illustre visiteur ». Sa lettre est accompagnée d’un budget détaillé. Les frais d’organisation atteignent 9 050 dollars, dont 4 000 dollars pour les feux de joie.
Très favorable, la réponse du cabinet du premier ministre arrive le jour même. Elle est signée par Mario Beaulieu, chef de cabinet de Daniel Johnson. : « Par suite des dépenses qu’occasionnera à la Fédération des Sociétés Saint-Jean-Baptiste du Québec son active participation à l’organisation de la visite du président de la République française, le conseil exécutif a décidé de verser à votre
organisme une subvention spéciale de $8,000.0010 », écrit Beaulieu avant de conclure avec les formules de politesse d’usage. Un autre document découvert dans les archives du Mouvement national des Québécois, une feuille jaune lignée couverte de notes griffonnées et elle aussi datée du 19 juillet, indique que la Fédération des SSJB a, ce jour-là, reçu un appel téléphonique du ministre Marcel Masse confirmant l’octroi de la subvention.
Outre les feux de joie, une bonne partie des dépenses de la Fédération est consacrée à la réception qui sera donnée pour les journalistes lors de l’arrêt à Trois-Rivières le 24 juillet. Celle-ci aura lieu au Yacht Club Saint-Maurice. Toujours le 19, Léo Gagné écrit au « commodore » du club afin de mettre au
point les derniers arrangements. Dans sa lettre11, il lui rappelle que le service de
buffet a été confié au restaurant Blue Bird et que la marina est responsable d’acheter et d’offrir le vin, à savoir 60 bouteilles de pouilly-fuissé 1962 à 5,70 dollars pièce et 60 bouteilles de bordeaux rouge Prince noir à 4 dollars pièce. Les responsables de la marina doivent aussi respecter scrupuleusement un protocole négocié d’avance quant à l’installation des drapeaux. Comme de coutume, le fanion du Yacht Club flottera au mât principal. Aux trois mâts attenants, on mettra un drapeau de la France entre deux autres du Québec, « aucun
autre drapeau ne devant être hissé pour la circonstance12 », rappelle le directeur général de la Fédération des SSJB. On aura compris que le drapeau canadien n’est pas du tout le bienvenu dans ces agapes franco-québécoises.
Le lendemain, 20 juillet, Gagné écrit aux responsables des SSJB locales pour leur remettre des « boutons officiels » du comité organisateur, afin de faciliter leurs déplacements. « En portant ce bouton, les policiers pourront plus facilement
vous permettre de vous déplacer13 », assure-t-il. Gagné règle enfin les derniers détails du déjeuner de Trois-Rivières. Il annonce au responsable du restaurant Blue Bird de la rue des Forges que son offre de service pour la préparation du buffet froid a été retenue. La Fédération, assure Gagné, garantit au restaurant le paiement de 350 couverts au coût unitaire de 3,25 dollars, taxes et service inclus. Parmi différents menus proposés par le Blue Bird, la Fédération retient le
numéro 2, qui comprend saumon norvégien, jambon de Virginie et salade russe. Singulière nomenclature gastronomique pour un repas servi à l’occasion du passage du président… français ! Mais continuons la liste : pâté de foie gras maison, jeune dinde rôtie, côte de bœuf rôtie. « Vous ajouterez toutefois des aspics aux crevettes et aux légumes ainsi que du céleri, des olives et des marinades », demande Gagné. Il réclame aussi des « fleurs naturelles » aux tables et « une décoration appropriée » à la table du buffet.
Autre lettre de Gagné, cette fois à René Matteau, maire de Trois-Rivières, pour lui rappeler que les nombreux invités de la Fédération doivent avoir accès à la marina de la municipalité sans payer le droit d’entrée : « Nous comptons sur votre habituelle collaboration, monsieur le Maire, pour donner les instructions nécessaires à cette fin aux préposés à la barrière d’entrée de l’île Saint-Quentin. »
Le zèle de la Fédération des SSJB et de son directeur général fait plaisir à voir. Ils seront toutefois moins empressés d’acquitter la facture, comme le prouve une
lettre d’excuses datée du 3 novembre 1967 – plus de trois mois après l’événement – dans laquelle Gagné écrit à l’administration du Yacht Club pour se confondre en excuses : « Je vous fais parvenir sous pli notre chèque au montant de 639,35 $ en paiement des frais de la réception offerte aux journalistes lors de la visite à Trois-Rivières du général Charles de Gaulle. Nous vous prions de nous excuser pour le retard que nous avons mis à vous faire parvenir ce paiement. Je tiens à vous réitérer notre satisfaction pour l’excellente réception que vous avez réservée à nos hôtes. »
Une dissidence
En dépit de tous ses efforts, la Fédération fait un triste constat : la Société Saint-Jean-Baptiste de la ville de Québec fait dissidence. C’est qu’entre la Fédération et son antenne de la capitale, les relations sont orageuses depuis un bon moment. Nombreuses, les divergences de vues tournent notamment autour des idéaux nationalistes de la Fédération. La SSJB de Québec rejette par exemple l’idée de boycotter les fêtes du centenaire du Canada comme l’a annoncée la Fédération au début de l’année. En entrevue, René Charrette, un militant qui était à l’époque directeur général de la SSJB de Joliette, confirme ces tensions : « Il y avait distanciation sur des questions d’orientations politiques et constitutionnelles. La
Fédération devenait de plus en plus indépendantiste alors que [la section de] Québec ne l’était pas. »
Le 20 décembre 1966, les différends sont devenus si importants que la SSJB de Québec met fin à son affiliation. Le président de la section québécoise, Guy Lefebvre, écrit une lettre à son homologue de la Fédération, Georges-É. Malenfant, pour lui faire part de cette décision. Malenfant communique la nouvelle aux membres du conseil exécutif de la Fédération le 13 janvier 1967 à l’hôtel Le Reine Elizabeth de Montréal.
Les mois passent et les deux parties ne se rapprochent pas. En mars, des médias font d’ailleurs état de ces différends, et la SSJB de Québec sent le besoin d’affirmer qu’il « n’y a pas de chicane avec Montréal ». À l’approche de la visite de De Gaulle, la Fédération tente un dernier rapprochement et propose à la SSJB de Québec de serrer les rangs. Mais dans une lettre du 20 juillet, les dirigeants de Québec refusent poliment et fermement l’invitation. Qualifiant la suggestion de
Léo Gagné d’« aimable » et assurant à ce dernier que la SSJB de Québec apportera « la participation qu’il convient aux manifestations publiques », son homologue de la section de Québec, Jean Hubert, l’informe que la visite du président français n’entraînera pas de réconciliation : « Étant donné les relations entre notre société et la Fédération, il lui serait mal séant de se présenter devant la presse sans établir les distinctions qui s’imposent, ce qui comporterait sans doute
plus de désavantages que d’avantages pour tous14. » M. Hubert va jusqu’à formuler le souhait que la Fédération indique, dans ses communications publiques, que la SSJB de Québec ne fait pas partie de ses membres.
Voilà une situation bien embêtante à quelques jours de la visite. Mais cela n’empêchera pas les foules de se mobiliser. Loin de là ! La SSJB a bien travaillé.
1.Présent (émission radiophonique), Radio-Canada, 17 juillet 1967.
2.Ibid.
3.« Québec crée une station d’émission pour la visite du général de Gaulle », La Presse, 19 juillet 1967, p. 1-2.
4.« Radio-Canada refuse à ses postes affiliés de se brancher au réseau provisoire de Québec », Le Devoir, 19 juillet 1967, p. 1.
5.Dennis Braithwaite, « A Step Back ? », The Globe and Mail, 20 juillet 1967.
6.Pierre-C. O’Neil, « Radio québécoise pour de Gaulle : l’initiative n’est pas la première du genre et ne sera pas la dernière », Le Devoir, 21 juillet 1967.
7.Gérard Alarie, « Masse : le Québec aura son réseau de radiotélédiffusion », Le Soleil, 21 juillet 1967.
8.Finalement, le Bureau des gouverneurs de la radiodiffusion acceptera d’émettre un permis temporaire pour la création du réseau auquel se joindront trente et une stations (mais aucune de Radio-Canada) dans vingt-trois villes québécoises.
9.Les « flashs radio » de l’OIPQ ont notamment été retrouvés dans le fonds Mouvement national des Québécois, Bibliothèque et Archives nationales du Québec, Montréal.
10.Ces échanges ont été retrouvés dans le fonds Mouvement national des Québécois, Bibliothèque et Archives nationales du Québec, Montréal.
11.Fonds Fédération des Sociétés Saint-Jean-Baptiste, Bibliothèque et Archives nationales du Québec, Montréal.
12.Ibid.
13.Ibid.
14.Ibid.