La Traversée du Colbert
Chapitre 8 - Tonnerre de Brest
C H A P I T R E 8
Tonnerre de Brest
C ’est la fin de la matinée du samedi 15 juillet 1967 et Charles de Gaulle s’en va-t-en mer. Pour le président et son épouse, Yvonne, ce n’est pas la première fois. Lorsque le couple présidentiel monte à bord du croiseur Colbert en partance pour l’Amérique, il connaît ses quartiers. Trois ans plus tôt, les de Gaulle ont séjourné à deux reprises à bord du navire. C’était à l’occasion
d’un voyage officiel de vingt-six jours en Amérique du Sud. Du 29 septembre
au 1er octobre, puis du 10 au 13 octobre 1964, ils ont été accueillis sur le Colbert afin de prendre un peu de repos entre deux étapes de ce voyage qui les a menés dans dix pays sud-américains, du Venezuela au Brésil, en passant par la Colombie, l’Équateur, le Pérou, la Bolivie, le Chili, l’Argentine, le Paraguay et l’Uruguay.
Sixième bâtiment de la marine française à porter le nom de cet influent ministre de Louis XIV, le Colbert est un croiseur antiaérien de 180 mètres et de 11 300 tonnes de port en lourd (en pleine charge) mis en service à la fin des années 1950. Navire amiral de l’escadre de la marine française en Méditerranée, il est normalement rattaché au port de Toulon. Avec sa puissance de 86 000 chevaux, il peut filer à 32 nœuds. Le Colbert et le De Grasse sont les deux seuls croiseurs français mis en service après la Deuxième Guerre mondiale.
Pour le voyage de 1967, comme en 1964, les de Gaulle emménagent dans les quartiers de l’amiral, où on installe le matériel nécessaire afin que le président demeure en communication constante avec Paris. Dans son édition des dimanche 16 et lundi 17 juillet 1967, le quotidien France-Soir publie un plan de coupe des cinq pièces de l’appartement. De gauche à droite, on trouve la salle à manger, le salon, le bureau, la chambre du président et, tout au bout, celle de son épouse.
Les de Gaulle font décorer les lieux avec des pièces du Mobilier national et des tableaux des musées nationaux. Des œuvres de Braque, Dufy, Bonnard, Matisse, Corot et autres ornent les cloisons. Même une toile du peintre québécois Jean
Paul Riopelle est du lot, affirment certains auteurs1. D’autres aménagements sont faits pour rendre plus agréable le séjour du président et de son épouse. Le lit de l’amiral est agrandi pour accommoder le Grand Charles. Afin de cacher deux hublots, Yvonne de Gaulle fait installer de fausses fenêtres de chaque côté du foyer… faux lui aussi. Tous ces changements font en sorte qu’avec une pointe d’ironie, on parle du Colbert comme d’un Élysée ou d’un Colombey flottant.
Le jour du départ pour le Canada, le président prend le temps de signer quelques lettres officielles et personnelles, à Indira Gandhi, au président pakistanais Ayoub Khan et à sœur Hélène Marie Conil-Lacoste, une amie de
jeunesse devenue religieuse du Sacré-Cœur2.
Il est 10 heures lorsqu’à Orly de Gaulle et sa suite montent à bord de l’avion présidentiel, un Caravelle (quoi d’autre ?), après avoir été salués par le premier ministre Georges Pompidou et plusieurs membres de son gouvernement. L’avion
gagne l’aéroport de Brest à 11 h 15 et, de là, la délégation se rend à l’arsenal dans un hélicoptère.
Au port, de Gaulle s’apprête à monter à bord d’une petite embarcation qui doit le conduire jusqu’au Colbert. Mais le président est très myope et marche dans le mauvais sens sur le quai. Un membre de la délégation le rattrape juste à temps.
« Par ici, monsieur le président. »
De Gaulle, qui, dans quelques jours, marchera de nouveau dans l’histoire, a plutôt failli tomber à la flotte !
Correspondant de Radio-Canada à Paris (et futur ministre conservateur dans le gouvernement Mulroney), le journaliste Gilles Loiselle assiste à la scène. « Il est monté, non sans difficulté d’ailleurs, à bord de la vedette qui devait l’amener sur le Colbert », note le journaliste dans son reportage télévisé diffusé le 16 juillet. Loiselle en est alors à sa dernière grande affectation pour Radio-Canada. Depuis un an, il est courtisé par le premier ministre Daniel Johnson, qui lui propose
d’entrer à la Délégation générale du Québec à Paris avec le titre de premier conseiller. Pour Radio-Canada, il suivra de Gaulle en France et au Québec, avant de passer à la Délégation à l’automne 1967.
Yvonne de Gaulle est la première à monter à bord du Colbert, à 11 h 35, selon le journal de bord du navire. Le président de la République suit cinq minutes plus tard. Ils sont accompagnés du général Jean Philippon, chef d’état-major, et du capitaine de vaisseau François Flohic, aide de camp du général, qu’il suit comme une ombre. Sur la passerelle, ils sont accueillis par l’amiral André Patou, préfet maritime de Brest et commandant en chef de l’Atlantique (qui ne fera pas le voyage), et par le capitaine de vaisseau Paul Charles Louis Delahousse, commandant du Colbert.
Les passerelles de coupée sont hissées à 11 h 55. L’appareillage a lieu
à 12 h 16. De Gaulle y assiste depuis la passerelle de commandement avant de regagner ses quartiers.
L’humour d’Art Buchwald
Construit pour loger 70 officiers, 159 officiers mariniers et 748 matelots, le Colbert accueille plusieurs passagers de plus pour ce voyage singulier. Entre autres, un groupe de 21 commandos de marine est chargé d’assurer sa sécurité.
Parmi eux se trouve Alain Malardé, un quartier-maître de dix-sept ans. Il se souvient :
Notre tâche était de garder les deux bouts de la coursive intérieure du navire où se déplaçait le général.
Nous faisions à tour de rôle des quarts de deux heures. Cela peut paraître étonnant d’assurer la sécurité
du président à bord d’un navire de la marine nationale, mais il fallait empêcher tous les marins de
passer par là. La consigne était de laisser passer uniquement les personnes possédant un badge spécial,
comme le commandant, l’aide de camp Flohic ou la secrétaire personnelle du général 3.
Alors que le Colbert s’éloigne du port, Gilles Loiselle s’est installé à la pointe du Minou, à quelques kilomètres de Brest. Debout, bras croisés, face à la caméra, il livre son topo alors que le navire passe derrière lui à bonne allure. « À l’arsenal de Brest, des mesures exceptionnelles de sécurité avaient été prises, explique le
journaliste. Quelques instants avant l’arrivée du général, des hommes-grenouilles se trouvaient également dans des embarcations pneumatiques un peu partout le long du trajet que devait emprunter la vedette du général. Il y avait aussi bien sûr
des sapeurs-pompiers et des gens de la sécurité 4. »
Pour sa traversée, le Colbert est accompagné de trois escorteurs d’escadre, les navires Du Chayla, Bouvet et Chevalier Paul. Tous trois ont appareillé plus tôt dans la journée. Une fois éloigné des côtes, le Colbert passera presque cinq jours entiers en haute mer avant d’arriver en vue des îles Saint-Pierre et Miquelon, le jeudi 20 juillet à l’aube.
Durant cette période, les médias québécois publient de plus en plus de reportages et d’articles de fond sur la venue du président. La couverture est nettement plus imposante que celle qui précède le passage de la reine Élisabeth II
à Expo 67, le 3 juillet. Parmi cette cascade de textes, La Presse publie le 15 juillet
un texte de l’auteur américain Art Buchwald5. Humoriste, spécialiste de la satire politique et futur lauréat d’un prix Pulitzer (en 1982), Buchwald (1925-2007) rédige une chronique intitulée « L’humour à l’américaine » dans le Washington Post. Elle est reproduite dans plusieurs journaux d’Amérique du Nord. Coiffé du titre « De Gaulle à l’Expo », le texte du 15 juillet prédit que le président français va profiter de sa visite pour faire quelques frasques. Inspiré par les positions
singulières de De Gaulle en matière de politique étrangère, Buchwald annonce avec sa plume mordante que ce dernier va :
• encenser le pavillon de l’URSS ;
• dénoncer l’énormité et la forme du pavillon américain ;
• interdire aux Britanniques de fréquenter le pavillon de la France ;
• s’associer aux pays arabes pour condamner le pavillon d’Israël ;
• annoncer que la France procédera à des essais nucléaires sur le toit de son propre pavillon.
Buchwald ne va pas jusqu’à prédire ce que le général va faire, le 24 juillet, du haut du balcon de l’hôtel de ville de Montréal. Mais son analyse teintée d’ironie
n’en demeure pas moins proche d’une certaine réalité. Car en voguant vers le Québec, de Gaulle transporte dans ses valises de quoi faire entendre quelques gros coups de tonnerre…
1.Anne et Pierre Rouanet, Les Trois Derniers Chagrins du général de Gaulle, p. 74 ; et Pierre Godin, Daniel Johnson, t. 2 : 1964-1968, la difficile recherche de l’égalité.
2.Charles de Gaulle, Lettres, notes et carnets, vol. 3 : Juin 1958-novembre 1970, p. 906-907.
3.Entrevue avec l’auteur.
4.Télévision de Radio-Canada, 16 juillet 1967.
5.Art Buchwald, « L’humour à l’américaine : De Gaulle à l’Expo », La Presse, 15 juillet 1967.