La Traversée du Colbert
Chapitre 5 - Ottawa: tordre le bras du général
C H A P I T R E 5
Ottawa : tordre le bras du général
A Ottawa, ce n’est pas la qualité de l’accueil à faire au général de Gaulle qui mobilise les hauts fonctionnaires et préoccupe les esprits. C’est ce que celui-ci va dire et ce qu’on va lui dire. Avant tout, on aspire à lui faire comprendre, et si possible à lui faire admettre, que dans ce grand pays qu’est le Canada, c’est Ottawa, et non Québec, qui mène.
Dans l’entourage de Lester B. Pearson, on sait que la commande est imposante. On estime que le grand intérêt du président pour un Québec qui cherche constamment à élargir son autonomie pourrait avoir des conséquences fâcheuses sur des relations fédérales-provinciales passablement amochées, voire menacer l’équilibre du pays.
À l’approche de la visite, un document secret intitulé « General Guidance
Memorandum1 » circule dans les hautes sphères du pouvoir. Datée du 19 juillet 1967, cette note fait un rapide tour d’horizon des précédentes rencontres entre de Gaulle et ses homologues canadiens et québécois. Elle décrit ses prises de position sur les conflits internationaux du moment (Vietnam, Moyen-Orient), au sujet desquels, analyse-t-on citations à l’appui, il se montre très pessimiste. Les auteurs du mémorandum passent ensuite en revue les relations bilatérales entre la France et le Canada. Celles-ci comptent plusieurs sujets de discorde, dont les
limites territoriales sur le plateau continental entourant les îles Saint-Pierre et Miquelon ou la vente d’uranium du Canada à la France.
Mais rien ne les préoccupe davantage que la question québécoise, surtout dans un contexte où la province francophone cherche à se rapprocher de la France et vice versa. Les auteurs du document considèrent comme acceptable et normal que le Québec tente de resserrer les liens avec la mère patrie et qu’il cherche son aide et son inspiration dans des domaines comme l’éducation et la culture. Après tout, ce sont des compétences provinciales. Mais on est beaucoup moins chaud lorsque ces ambitions débordent largement du cadre géographique de la province :
De récentes déclarations provenant des autorités québécoises laissent croire que le gouvernement du
Québec essaie d’assumer intégralement des responsabilités internationales dans tous les champs de
compétence où il a autorité. Ce faisant, le gouvernement du Québec montre une nette tendance à
vouloir s’exprimer au nom de tous les Canadiens français, qu’ils vivent au Québec où ailleurs. Cela
laisse entendre que le gouvernement fédéral est incapable de défendre les droits et les intérêts de ces
derniers. Le rôle de la France face à cette situation et la mission que de Gaulle pourrait y voir pour lui-
même peuvent avoir de graves conséquences pour l’avenir du Canada2.
Afin d’empêcher qu’une telle situation se présente, la note suggère que les dirigeants canadiens amènent de Gaulle à reconnaître le rôle du gouvernement central comme premier défenseur des intérêts et des droits des Canadiens, qu’ils soient francophones ou anglophones. Un subtil tordage de bras, en somme. « De fait, ajoute-t-on, il devrait être souligné que le Canada français est parfaitement représenté dans les institutions politiques et les organismes administratifs du gouvernement fédéral, que le gouvernement fédéral a adopté de façon urgente des
mesures pour généraliser la connaissance et l’usage du français dans les affaires du pays et que le développement des relations avec d’autres pays francophones
est encouragé dans le même esprit3. »
Jeunesse et francophonie
Ottawa souhaite par ailleurs conclure des accords bilatéraux avec la France en ce qui a trait à la jeunesse et à la francophonie, deux domaines où, justement, Québec se montre particulièrement empressé de se rapprocher de Paris.
Des documents retrouvés dans les archives de Lionel Chevrier confirment cette volonté. Ancien député et ministre libéral, « père » de la Voie maritime du Saint-Laurent et ancien haut-commissaire (ambassadeur) du Canada à Londres, Chevrier a été nommé commissaire général des visites d’État dans le cadre des festivités du centenaire de la Confédération. À ce titre, il planifie et organise les visites officielles, y compris le transport, l’hébergement et la sécurité des invités. Ceux-ci sont sous sa responsabilité et celle de son équipe dans tous leurs
déplacements en territoire fédéral, sauf sur le site de l’Exposition universelle, où le commissaire général de l’événement, Pierre Dupuy, prend le relais. Chevrier hérite également de la responsabilité de représenter le gouverneur général du Canada, Roland Michener, lorsque ce dernier ne peut pas se déplacer à Montréal pour les événements officiels.
En raison de ces responsabilités, Chevrier reçoit quantité de mémos sur chacun des invités, la situation de leur pays, les sujets de discussion et les sujets… à éviter. Dans la liste chronologique des soixante visites prévues entre mai et octobre 1967, celle de Charles de Gaulle est la vingt-sixième. Selon les documents remis à Chevrier, elle doit être « couverte » par quarante-huit
journalistes, dix-huit photographes et onze techniciens… de la France seulement ! Il faut ajouter à cela les médias québécois, canadiens, américains et de plusieurs autres pays, notamment d’Europe.
Les notes exposent les thèmes de relations bilatérales les plus susceptibles de faire l’objet de conversations, officielles ou non. Or, quel est le premier point traité ? Les échanges de jeunes. Favoriser de tels échanges constituerait, dit-on, un levier supplémentaire de rapprochement entre la France et le Canada. Les stratèges citent en guise d’exemple les relations qu’entretiennent la France et l’Allemagne en ce domaine :
Dans le contexte franco-allemand, on a reconnu à la jeunesse un rôle particulièrement important dans la
réalisation concrète de la politique de rapprochement entre les deux pays. Pour autant que la France et
le Canada cherchent à développer entre eux des relations d’une particulière sympathie et intimité, les
échanges de jeunes pourraient jouer le même rôle sur une moindre échelle dans le contexte franco-
canadien. Les échanges de jeunes contribuent sans nul doute à une meilleure connaissance et
compréhension réciproque. Sans qu’il soit nécessaire de crier cet aspect sur les toits, il comporte pour
nous certains effets bienfaisants du point de vue de l’immigration4.
On ajoute que le cabinet fédéral a approuvé le principe de tels échanges et qu’un programme pourrait être géré par le Secrétariat d’État. Les auteurs du document s’en félicitent. Ils croient que le sujet pourrait être abordé avec de Gaulle « afin de recueillir son appui ». Lors d’une rencontre de travail le 26 juin au Quai d’Orsay, l’ambassadeur canadien à Paris, Jules Léger, fait du lobbyisme autour des mêmes idées. Or, on le sait maintenant, une des réalisations du rapprochement Paris-Québec au cours des années 1960 sera justement la création de l’Office franco-québécois pour la jeunesse (OFQJ) en 1968. Ce qu’Ottawa souhaitait créer, c’est en bonne partie Québec qui l’a obtenu.
Au deuxième rang des relations bilatérales à considérer, les documents de
Chevrier évoquent la francophonie. Voilà un autre sujet qui intéresse fortement le Québec mais que les auteurs des notes traitent dans une perspective toute canadienne. Et française. Aux yeux des stratèges canadiens, l’Hexagone ne s’est pas encore clairement positionné par rapport au phénomène de la francophonie. Si la France est évidemment appelée à jouer un rôle de premier plan dans un tel cénacle, son gouvernement a jusqu’à maintenant joué de prudence et de discrétion. On lit dans ces notes :
On croit qu’il ne voulait pas donner prise à une accusation de néo-colonialisme et mettre ainsi en
danger les bonnes relations que dans l’ensemble il entretient avec ses anciennes possessions africaines.
Il est remarquable à ce propos que le général de Gaulle n’ait pas encore consacré une déclaration
publique à la francophonie. […] Le gouvernement canadien, tant par les voies diplomatiques que par
les déclarations publiques, a affirmé de nombreuses fois son appui à la francophonie et son souhait de
participer à son élaboration5.
Plus loin, en conclusion, on souligne : « Il serait également important que le
général de Gaulle, après sa visite à Québec, sache tout l’intérêt que le
gouvernement fédéral porte à la francophonie6. »
À Paris, on n’est pas du tout néophyte en la matière. On connaît très bien l’état des relations entre Québec et Ottawa. Mieux encore, on sait que les deux capitales font de la souque à la corde pour savoir qui parlera de jeunesse et de francophonie avec la France. Rédigé sous la gouverne de la Direction des affaires politiques (Amérique) du Quai d’Orsay, un rapport de six pages consacré au Québec résume les principaux domaines où la province francophone tente de se démarquer du grand frère fédéral. On énumère par exemple les demandes de Québec relatives au rapatriement de points d’impôt, à une révision constitutionnelle, ou la création toute récente d’un ministère des Affaires intergouvernementales. On lit dans cette analyse :
À ces revendications et ces initiatives, le pouvoir fédéral réagit avec fermeté, en affirmant sa volonté de
conserver entière la prérogative des relations avec l’étranger et de continuer à disposer d’une partie du
produit des impôts directs. Une nouvelle tactique se dessine, qui consiste à prévenir ou à doubler les
contacts pris par le gouvernement québécois avec des gouvernements étrangers. Ainsi s’explique en
grande partie l’intérêt récemment manifesté par Ottawa pour l’immigration française au Canada,
l’échange de jeunes avec notre pays et, surtout, le mouvement de la francophonie 7.
Et voilà ! La stratégie d’Ottawa visant à faire ami-ami avec l’Hexagone en matière de francophonie et de jeunesse, les Français connaissent. Au suivant !
Pas responsable
Si Ottawa fait de véritables efforts pour se rapprocher de Paris et empêcher Québec de lui tirer le tapis sous les pieds, encore faut-il que cette stratégie soit accompagnée d’un brin de diplomatie. Mais voilà qu’à quelques jours de l’arrivée
du président français, la publication d’un document fait passer les hauts dirigeants fédéraux pour des amateurs.
En prévision de la venue de chacun des chefs d’État, têtes couronnées, premiers ministres et autres hauts dirigeants attendus au Canada, le Commissariat général aux visites d’État du gouvernement fédéral a publié, à l’intention des médias, une biographie du visiteur et des notes sur son pays. La « fiche » consacrée à Charles de Gaulle est mise en circulation le 19 juillet. Or, le Commissariat y indique, dès la première page, qu’il se dissocie formellement des informations qu’il diffuse lui-même ! La mise en garde, rapportée par plusieurs médias, est éloquente : « La documentation provient en grande partie de sources différentes d’autorités
étrangères. En aucune façon le gouvernement canadien ne saurait être tenu responsable pour des renseignements erronés ou une orientation politique qui ne serait pas la sienne. »
Les journalistes relèvent immédiatement la bourde. Pour eux, il s’agit d’une première. Dans un article publié le 20 juillet, La Presse indique qu’Ottawa n’a pas fait preuve d’une telle prudence lors des visites antérieures, y compris celles de dignitaires de pays communistes ou d’Israël, qui se relevait à peine de sa guerre des Six Jours avec plusieurs pays du Moyen-Orient.
Au Devoir, on qualifie de « maladresse » la note du Commissariat. Le quotidien de la rue Saint-Sacrement se moque des « sources différentes d’autorités étrangères » évoquées par Ottawa. « Vérification faite, Le Devoir a appris que ces informations avaient été fournies d’une part par le ministère des Affaires extérieures du Canada et, d’autre part, par l’ambassade de France dans notre
pays8. » Interviewée par le journal, Alberte Sénécal, directrice du service d’information du Commissariat, se défend en affirmant que la mise en garde est liée au fait que des informations erronées ont été véhiculées dans des publications antérieures consacrées à d’autres pays, les semaines précédentes. Curieuse, tout de même, cette façon de se dissocier de renseignements que des fonctionnaires fédéraux – Le Devoir en a fait la preuve – ont colligés sur un pays ami.
Pendant ce temps, à Paris, dans la flopée de documents en préparation, on trouve des notes biographiques sur des dignitaires québécois et canadiens que de Gaulle pourrait croiser sur sa route. Ces notes biographiques sont assez révélatrices de ce qu’on pense des personnes sur le point d’accueillir le président.
1.Fonds Maurice Sauvé, Bibliothèque et Archives Canada, Ottawa.
2.Ibid. Cet extrait, comme le suivant, est traduit par l’auteur.
3.Ibid.
4.Fonds Lionel Chevrier, Bibliothèque et Archives Canada, Ottawa.
5.Ibid.
6.Ibid.
7.Archives de la Fondation Charles-de-Gaulle, Paris.
8.Pierre-C. O’Neil, « Deux maladresses… », Le Devoir, 20 juillet 1967.