La Traversée du Colbert
Chapitre 23 - Ottawa sous haute tension
C H A P I T R E 2 3
Ottawa sous haute tension
L a colère des Anglo-Canadiens se traduit par des mouvements de protestation quasi spontanés à plusieurs endroits au pays. Devant le consulat de France dans la Ville reine, par exemple, des étudiants de l’Université de Toronto se rassemblent le 25 juillet vers midi en brandissant
des pancartes en anglais et en français dénonçant le discours du balcon.
À Ottawa, toute la colline parlementaire est sous haute tension. Les
bureaux du premier ministre Pearson, des ministres et de tous les
parlementaires croulent sous une avalanche de télégrammes furieux
provenant des quatre coins du pays. Plus la journée avance et plus ils
s’accumulent au bureau du chef du gouvernement fédéral. Un employé en
fait le décompte. À 15 h 30, on en a reçu 679 ; à 16 h 15, 838 ; à 17 h 5,
888 ; à 17 h 45, 938, dont 449 proviennent du Québec. « Kick de Gaulle out
of the country », écrit un homme de Vancouver. Cette injonction revient
fréquemment. On demande à Pearson de ne faire ni une ni deux et de mettre
son invité à la porte1. « Comme de nombreux autres anglophones, je trouve
les remarques du général de Gaulle hautement insultantes », écrit une
Montréalaise. « S’il vous plaît, répondez à cet homme insupportable et
dangereux qui met en péril l’unité et la sécurité de l’Occident », supplie un
habitant d’Edmonton.
Comme Pearson ne réagira qu’aux alentours de 18 heures, certains
Canadiens lui ayant écrit dans le courant de la journée s’impatientent de son
silence. Un Montréalais anglophone le relance : « Je vote libéral depuis des années et je dois vous dire franchement que j’ai hâte à l’élection de
M. Stanfield [candidat à la direction du Parti conservateur], qui n’aurait pas
eu la même hésitation que vous à faire annuler le reste de la visite du
général de Gaulle. » Un télégramme envoyé par Fred W. Arenburg,
directeur général de la station de radio CHNS de Halifax, rassemble les
noms de 2 257 auditeurs qui, en seulement trois heures, ont communiqué
avec cette station afin de s’associer à une lettre d’appui au premier ministre.
« Ces mots, y dit-on à propos des déclarations du président français,
reflètent le fait déplorable que la France, qui a deux fois invité des
Canadiens à mourir pour sa survie et son honneur, a maintenant sombré
dans un profond degré de déshonneur. De Gaulle a trahi non seulement ses
alliés mais aussi son propre pays 2. »
De nombreuses associations réagissent avec autant de hargne. Dans cette
constellation hétéroclite d’indignés, on trouve l’Alberta United Services
Institute, la Chambre de commerce de l’Okanagan, des professeurs du
département de chimie de l’Université de Toronto, le syndicat des
travailleurs de l’énergie atomique, la Fédération des Ukrainiens du Canada,
le club Kiwanis de Williams Lake en Colombie-Britannique, la Légion de
Verdun et même des rédacteurs en chef de journaux ayant accroché leur
neutralité au clou.
Même quelques Français écrivent à Pearson. « Le général de Gaulle s’est
conduit de façon scandaleuse dans votre pays, lit-on dans une lettre postée
de l’Hexagone. Il a été insultant et odieux comme d’habitude. » Une autre
lettre en provenance de Nîmes dit : « Nous ne comprenons pas que ce vieil
homme qui nous a été imposé, non content d’avoir accumulé de vaines
politiques économiques et sociales, puisse maintenant profiter des lois de
l’hospitalité pour se conduire en trublion de basse catégorie. » Un illuminé
écrira aussi, le 31 juillet, pour faire part au premier ministre de sa vérité :
Le général de Gaulle a sûrement reçu ses instructions du Vatican avant de venir au Québec. Les
protestants ne se méfient pas assez du pape. […] quoique d’une façon moins spectaculaire,
plutôt sournoise, Johnson n’est qu’un pantin tout dévoué à la cause du clergé. Le mouvement
des séparatistes a origine dans l’esprit des jésuites. Les chefs séparatistes reçoivent leur solde
directement d’eux. Ne vaudrait-il pas mieux étouffer la révolution dans l’œuf ? Envoyer
l’armée pour s’emparer du pouvoir comme le fit Naguib en Égypte ? […] Le pur Évangile
pourrait enfin être prêché publiquement. Ce qui serait le meilleur mode d’affranchissement,
vous ne pensez, pas M. Pearson3 ?
C’est dans ce contexte survolté qu’à midi les ministres fédéraux se
réunissent en conseil à Ottawa. À l’ordre du jour du procès-verbal rédigé
uniquement en anglais, un seul article : General de Gaulle. Les membres du
cabinet sont unanimement renversés par la déclaration. En revanche, ils ont
des opinions variées quant à la riposte à donner. Le président étant attendu
dans moins de trente heures dans la capitale nationale, plusieurs concèdent
que la situation doit être abordée avec un mélange de tact et de fermeté.
Tout le monde, c’était unanime, trouvait que c’était inacceptable, que la conduite de De Gaulle
était totalement irrecevable, se remémore Marc Lalonde. On s’amusait à dire : qu’est-ce qu’il
aurait dit si le premier ministre du Canada était allé dire « Vive la Corse libre ! » en France ? La
question était de savoir comment le dire. Est-ce qu’on devait dire à M. de Gaulle qu’on lui
interdisait de se montrer à Ottawa ou si on devait adopter une ligne plus diplomatique, moins
radicale ? Monsieur Pearson a toujours été un homme de compromis. C’était un diplomate de
carrière et il n’aimait pas briser formellement les ponts. Il avait appris, à travers des décennies
de vie diplomatique, qu’on est toujours mieux de conserver des portes de sortie ou de
conversation plutôt que de claquer la porte dans quelque domaine que ce soit. Il n’aimait mettre
personne dans une situation de non-retour 4.
Le cabinet doit aussi tenir compte d’une opinion publique polarisée. Car
les lettres et les télégrammes dénonçant de Gaulle qui s’empilent sur le
bureau de Pearson ne disent pas tout. Au Québec, des milliers de
nationalistes sont en liesse. Adopter une position trop ferme risque de se les
mettre à dos et d’allumer la mèche, déjà courte, du baril de poudre.
« Selon le programme, de Gaulle doit déposer une gerbe de fleurs au
cénotaphe, fait savoir le ministre associé de la Défense nationale, Léo
Cadieux. Mais plusieurs hauts gradés des forces armées m’ont signalé qu’ils
préfèrent démissionner plutôt que de participer à une telle cérémonie !
— De Gaulle essaie de diviser le pays et le gouvernement ne peut pas
agir comme si de rien n’était », renchérit le Néo-Écossais Allan
MacEachen, ministre de la Santé nationale et du Bien-être social.
Son collègue au Commerce, Robert Winters, estime de son côté qu’on ne
peut pas demander à de Gaulle de quitter le pays.
« Mais nous pourrions ne plus le recevoir », suggère-t-il.
À cela, Paul Martin répond que l’idée d’annuler la portion fédérale de la
visite lui a également effleuré l’esprit, mais il suggère plutôt que le premier
ministre accueille de Gaulle dans une cérémonie exempte de chaleur. Selon
lui, le discours du balcon ne comporte aucune ambiguïté. Il informe ses collègues qu’il a eu des échanges avec son homologue Maurice Couve de
Murville et que ce dernier reconnaît que la situation embarrasse jusque dans
l’entourage du président5. L’ancien premier ministre Paul Martin fils
précise :
Couve de Murville était un grand ami de mon père. Ils s’entendaient très bien et se parlaient.
Mon père était bien au fait des tensions existantes. Mais ces tensions étaient entre le général de
Gaulle et Ottawa, non entre la France et Ottawa. Dans l’esprit de mon père, il fallait donc éviter
de créer davantage de tensions, car de Gaulle était le seul concerné. Mon père savait que de
Gaulle ne serait pas là pour l’éternité et que le rôle primordial qu’il pouvait jouer était de
calmer le jeu, de s’assurer de ne pas envenimer les choses6.
Effectivement, selon le procès-verbal de la réunion, M. Martin met ses
collègues en garde contre une trop forte riposte.
« Non seulement le gouvernement doit prendre en considération l’opinion
publique québécoise, mais il doit aussi évaluer les conséquences à long
terme d’une éventuelle rupture des relations diplomatiques avec la France,
lance-t-il. Un geste aussi brutal resterait dans l’esprit des Québécois durant
des années. »
À cela, Lester B. Pearson réplique cependant que plusieurs personnes
garderaient aussi en mémoire l’attitude du gouvernement canadien s’il ne
répondait pas adéquatement à cette provocation. Il jongle avec l’idée
d’accueillir de Gaulle en modifiant le programme de la visite à Ottawa pour
éviter des manifestations. Il croit que le président français ne devrait plus
rencontrer les membres du cabinet comme prévu.
Chez les Québécois, le ministre de la Justice, Pierre Elliott Trudeau,
souligne qu’une absence de réaction d’Ottawa serait perçue comme un
signe de faiblesse en France où, ajoute-t-il, de Gaulle a peu sinon pas
d’appuis chez les intellectuels et dans les médias. Le jeune député Jean
Chrétien, ministre sans portefeuille, affirme que dans son comté de Saint-
Maurice – Laflèche, le gouvernement provincial (il n’évoque pas la
Fédération des SSJB) a nolisé des autobus pour transporter des gens – dont
beaucoup d’enfants – vers Trois-Rivières afin de participer à l’accueil de De
Gaulle. « Nous ne devons montrer aucune faiblesse », dit-il.
Après avoir écouté l’ensemble des points de vue, Pearson suggère la
rédaction d’une réponse écrite à de Gaulle. Jean Marchand, ministre de la
Main-d’œuvre et de l’Immigration, lui conseille la plus grande prudence. En aucun cas la missive ne doit être perçue comme étant antifrançaise ou
antiquébécoise. Ottawa devrait exprimer sa joie face à l’accueil reçu par de
Gaulle au Québec. Et s’il y a condamnation, elle doit viser expressément le
président français, sans y associer la France ou le Québec 7.
Le temps passe. Dans l’esprit de Pearson, ce tour de table n’a pas permis
de vider la question. Il propose une pause pour l’heure du lunch, ce qui
permettra à chacun de réfléchir de son côté. Il demande à quelques
ministres de l’accompagner à son bureau afin de réfléchir aux termes d’une
déclaration. La proposition est acceptée. On se reverra dans quelques
heures.
De pavillon en pavillon
La tension régnant au cabinet Pearson à Ottawa tranche avec l’espèce
d’atmosphère de kermesse entourant la visite touristique du général de
Gaulle à Expo 67. En trois heures et demie, le locataire de l’Élysée visite
neuf pavillons : ceux de la France, du Québec, du Canada, des États-Unis,
de l’URSS, de l’Italie, de l’Allemagne fédérale et de la Grande-Bretagne
ainsi que la place d’Afrique. Aux abords des pavillons, ceux du Québec et
de la France notamment, les policiers forment un cordon autour de la
délégation. La foule est dense. On pousse, on crie, on veut voir. Il y a
quelques incidents. Vingt-cinq personnes sont arrêtées, dont treize seront
accusées d’avoir troublé la paix. L’une d’elles, d’origine algérienne, crie
« Assassin ! » au passage du président. Cet homme connaîtra une gloire
éphémère dans les journaux du lendemain.
Personne n’est surpris de voir les journalistes, montres et chronomètres
en main, calculer le temps consacré par de Gaulle à chaque pavillon visité.
Bien entendu, c’est à celui de la France qu’il s’attarde le plus longuement,
soit 55 minutes. Quand il en ressort, il s’empresse de féliciter ses
concepteurs, les architectes français Jean Faugeron (lauréat du prix de
Rome) et André de Mot ainsi que le Montréalais André Blouin. « Le
pavillon français est une grande réussite nationale8 », dit-il. Le président ne
se doute pas qu’un jeune stagiaire du nom de Jacques Mesrine, futur ennemi
public numéro un en France, a travaillé à la maquette du pavillon lorsqu’il
était employé dans une agence d’architecture à Paris. Il se doute encore
moins que le bâtiment deviendra, un quart de siècle plus tard, le Casino de Montréal. Casino qui, une fois agrandi, englobera aussi… l’ancien pavillon
du Québec.
C’est d’ailleurs au pavillon québécois que de Gaulle accordera le plus de
temps après celui de la France, soit une trentaine de minutes. Accompagné
par le commissaire du pavillon, Jean Octeau, il visionne un film sur les
richesses naturelles et les travaux hydroélectriques de la province. Ses
autres visites sont plus expéditives : une quinzaine de minutes dans la
section des arts du pavillon canadien (un document officiel français rédigé
avant le voyage prévoyait vingt-cinq minutes au pavillon canadien et vingt
à celui du Québec), une dizaine de minutes dans chacun des autres, sauf au
pavillon de la Grande-Bretagne : cinq petites minutes.
Le général entrecoupe ses visites d’un lunch au restaurant Hélène de
Champlain et d’un saut à Habitat 67, plus précisément à l’appartement mis
à la disposition du commissaire Pierre Dupuy. Dans ses mémoires, ce
dernier relate cette visite avec chaleur : « J’eus l’honneur de le recevoir
sous mon toit où il avait manifesté le désir de venir se reposer. Il ne
semblait pas fatigué du tout. C’était plutôt une attention, à laquelle je fus
particulièrement sensible9. »
Cabinet, prise 2
À Ottawa, le cabinet se réunit de nouveau, à 15 h 45. Le premier ministre lit
l’ébauche de la réponse qu’il entend faire au VLQL et qu’il a écrite avec ses
ministres Martin, Marchand, MacEachen et Drury. Une fois terminée la
lecture du court texte, Pearson lève les yeux vers ses ministres.
« Cette version vous apparaît-elle trop forte ?
— C’est loin de l’être », répond Paul Martin.
Certains ministres croient que de Gaulle ne viendra pas à Ottawa après
avoir reçu pareil message. Plusieurs estiment qu’il faut mettre la pédale
douce. La déclaration, arguent-ils, doit être ferme mais montrer l’ouverture
d’esprit d’Ottawa en rappelant au célèbre visiteur qu’il est toujours attendu
dans la capitale nationale. « Il ne faut pas donner l’impression qu’Ottawa
montre la porte au président français », dit le ministre du Commerce,
Robert Henry Winters, qui craint que de Gaulle riposte en rompant les
relations diplomatiques avec le Canada et en resserrant davantage les liens
entre la France et le Québec. Il suggère que de Gaulle soit reçu à Ottawa, qu’une franche discussion ait lieu entre les parties et qu’une déclaration soit
faite par la suite. Si, à ce moment, de Gaulle abrège son séjour, il en portera
l’entière responsabilité. Ce qui ne serait pas le cas avec la publication d’une
déclaration robuste avant même qu’il ait mis les pieds dans la capitale. Jean
Marchand penche lui aussi pour la prudence, d’autant plus que 90 % des
Québécois n’ont pas fait de lien entre les discours du général et le
séparatisme, soutient-il. « Les gens ont applaudi de Gaulle parce qu’il est
un grand homme. S’il quitte le pays en disant y avoir été forcé, les
Québécois ne comprendraient pas et Ottawa en subirait les conséquences. »
Devant ces appels à la pondération, Pearson accepte de modifier la
déclaration. Mais il se dit tout de même sceptique quant à la venue de De
Gaulle à Ottawa. Les ministres finissent par s’entendre sur le contenu. Ils
conviennent aussi de maintenir une partie du programme de la visite. Le
passage du président sur la colline parlementaire est annulé, tout comme sa
rencontre avec les membres du conseil des ministres. Mais la réception
prévue à Rideau Hall est maintenue. Des dispositions sont prises afin
d’informer illico l’ambassade de France de ces changements 10.
Sa déclaration en main, Lester B. Pearson part à la rencontre des
journalistes.
1.Fonds Lester B. Pearson, Bibliothèque et Archives Canada. Les commentaires subséquents proviennent du même fonds d’archives.
2.Fonds Lester B. Pearson, Archives nationales du Canada.
3.Cette lettre, envoyée à Pearson et à plusieurs personnalités, a été retrouvée dans le fonds Jean Lesage, Bibliothèque et Archives nationales du Québec, Québec.
4.Entrevue avec l’auteur.
5.Conclusions du Cabinet, documents disponibles sur le site internet de Bibliothèque et Archives Canada. Traduction et adaptation de l’auteur.
6.Entrevue avec l’auteur.
7.Conclusions du Cabinet. Traduction et adaptation de l’auteur.
8.Marcel Adam, « Le général est accueilli sur la Terre des Hommes par une foule enthousiaste », La Presse, 26 juillet 1967.
9.Pierre Dupuy, Expo 67 ou la découverte de la fierté, p. 158.
10.Conclusions du Cabinet. Traduction et adaptation de l’auteur.