La Traversée du Colbert

André Duchesne · Chapitre 4 sur 41

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La Traversée du Colbert

Chapitre 3 - Entente conclue

C H A P I T R E 3

 

Entente conclue

 

J ean Chapdelaine rencontre Charles de Gaulle deux fois, les 11 et 13 février 1967, quelques jours à peine après le changement de cap annoncé par André Patry. Ce qui donne une idée du sérieux de l’affaire. Au terme de la seconde rencontre, le délégué général peut crier victoire. De Gaulle lui annonce qu’il accepte de faire le voyage !

Dès le lendemain, 14 février, Chapdelaine écrit au premier ministre Daniel Johnson et lui communique la nouvelle. Il fournit également les détails de la visite, qui correspondent à peu de choses près à ce qui surviendra cinq mois plus tard. Il répète la période suggérée – la seconde moitié de juillet –, précise que de Gaulle remontera le Saint-Laurent « sur un navire de guerre », que le président souhaite également « faire un parcours dans la campagne québécoise » et qu’il

terminera son séjour à Ottawa, d’où il s’envolera en avion pour Paris 1.

« Il est à noter que c’est la première indication précise qu’il [de Gaulle] ait donnée de ses projets, ajoute le délégué général à Johnson. Il l’a donnée à nous seuls, en réponse à l’invitation que vous lui aviez fait tenir. Il avertira Ottawa en temps et lieu. Il m’a particulièrement demandé que nous gardions la chose secrète

jusqu’à ce qu’il puisse s’exprimer publiquement2. »

Enthousiaste, Chapdelaine ajoute : « L’accent, vous l’aurez noté, est nettement sur une visite au Québec ; Ottawa aurait nettement la portion congrue. Il peut y

avoir des situations délicates à prévoir 3. »

Si de Gaulle demande à Chapdelaine la plus grande discrétion, les murs de l’Élysée ont néanmoins des oreilles. En effet, dès le 14 février, dans une réunion du cabinet Pearson, Jean Marchand lance une bombe.

« Des rumeurs me sont parvenues selon lesquelles le président de Gaulle va visiter Expo 67 et que sa décision a été communiquée au représentant du Québec à Paris. Si cette décision est vraie, le fédéral devrait réagir car il y a là un écart par rapport au protocole établi. »

Son collègue Paul Martin est cependant sceptique.

« Notre ambassadeur à Paris a des liens étroits avec le cabinet de De Gaulle et,

à ce qu’il comprend, aucune décision ne devrait être prise avant les élections

[législatives] françaises [en mars]4. »

Martin convient néanmoins que si ce que rapporte Marchand est vrai, le fait de communiquer la décision au gouvernement québécois avant d’en faire part à Ottawa est déplacé.

À la lumière de cet échange, on constate que le ministre de la Main-d’œuvre et de l’Immigration possède de meilleures sources à Paris que son collègue des Affaires extérieures…

Durant un peu plus d’un mois, on n’entend plus parler de l’affaire.

Le 5 mars, le gouverneur général, Georges Vanier, meurt. De Gaulle n’assiste pas aux funérailles de son vieil ami et n’envoie pas non plus de haut représentant de son gouvernement, alors que le vice-président américain Hubert Humphrey se rend à Ottawa au nom du gouvernement des États-Unis. Autre signe qu’entre

Paris et Ottawa, on est en zone de turbulences. Dans les hautes sphères politiques canadiennes, on grogne.

Puis, la nouvelle de la visite finit par être divulguée par les médias.

Le vendredi 17 mars, le chroniqueur canadien Peter Newman, basé à Ottawa, publie un texte dans lequel il donne les premiers détails de la visite présidentielle française. En bon journaliste, Newman a glané ses renseignements auprès de diplomates mis au parfum. Le programme, dit Newman, est si « grandiose » que ses sources en sont « abasourdies ».

Newman, qu’on peut lire dans La Presse, affirme que de Gaulle remontera le Saint-Laurent sur « le plus imposant des croiseurs », à bord duquel il sera monté à Saint-Pierre-et-Miquelon, où il sera arrivé en avion (détail inexact). Il qualifie cette entrée au Québec d’« à peine moins solennelle que l’arrivée de Cléopâtre

devant César5 ».

Pourtant, rien n’a encore été annoncé officiellement. Mais dans les milieux bien informés, on sait, on jase, on murmure… Un exemple éloquent, mais méconnu à ce jour, est cette lettre, écrite à Paris le 4 avril 1967, de Vincent Monteil à Jean-Marc Léger, éditorialiste au Devoir et secrétaire général de l’Association des universités partiellement ou entièrement de langue française : « Mon cher Jean-Marc, je viens de voir notre Grand ami. Il ira au Canada, à Québec, où il parlera dans le sens que nous souhaitons. Il s’impatiente seulement de la lenteur de votre

émancipation, qu’il souhaite totale6. » Il ne fait aucun doute que ce « Grand ami » est de Gaulle. Directeur de l’Institut fondamental d’Afrique noire, Monteil est un orientaliste dont la pensée rejoint celle du président. De plus, il est diplômé de l’École militaire de Saint-Cyr, le West Point français, comme de Gaulle. (On aura noté cette phrase où Monteil affirme que de Gaulle souhaite une émancipation

« totale » du Québec…)

Un autre sujet de bisbille entre la France et le Canada survient le dimanche 9 avril, alors que sont célébrées les cérémonies du cinquantième anniversaire de la bataille de la crête de Vimy. Cette célèbre bataille de la Première Guerre mondiale, survenue dans le nord de la France, est marquée par le fait que les Canadiens, au prix d’énormes pertes, réussirent à reprendre aux Allemands une colline stratégique. Or, à l’occasion des cérémonies commémoratives, le Canada invite un membre de la royauté britannique, le prince Philip, qui représente Élisabeth II. De Gaulle n’apprécie pas et, en guise de protestation, refuse de se rendre sur la crête. Il y délègue des subalternes. Certains médias affirment même que de Gaulle a failli annuler son voyage au Canada.

Affirmation nettement exagérée… Car dès le lendemain, 10 avril, une dépêche de l’Agence France-Presse (AFP) rapporte que de Gaulle « envisagerait » de venir au pays en bateau. Et cette fois, on affirme que le navire retenu serait le croiseur

Colbert 7. Même si le projet est encore à l’étude, la nouvelle fait les manchettes au Québec. Pressé de questions, Daniel Johnson confirme le 11 avril que des invitations officielles ont été envoyées et à Charles de Gaulle et à Paul VI. Mais Johnson, qui est sur le point de faire voter (unanimement) une loi créant un ministère des Affaires intergouvernementales québécoises, parle bien d’invitations et non de confirmations (le pape ne viendra pas).

Le 18 avril, une fois passées les élections législatives françaises, de Gaulle envoie enfin des lettres officielles à Daniel Johnson et au nouveau gouverneur général du Canada, Roland Michener, pour leur confirmer qu’il sera au Québec dans la seconde quinzaine de juillet. Et enfin, ce que tout le monde savait déjà est officiellement annoncé le 27 avril, jour de l’inauguration d’Expo 67. Une dépêche rédigée par Jean Mauriac, de l’AFP, précise que de Gaulle répond ainsi aux deux invitations et ajoute que le président voyagera sur le Colbert et s’arrêtera à Saint-

Pierre-et-Miquelon, où il passera une journée. Des détails plus précis restent à

venir 8.

Lorsque cette nouvelle est rendue publique, le gouvernement fédéral a, même s’il en est fortement agacé, renoncé à forcer le général à passer d’abord par Ottawa. Pearson l’a confirmé deux jours plus tôt, le 25 avril, aux membres de son cabinet, comme on peut le lire dans le procès-verbal de la rencontre : « Même s’il est souhaitable que la visite initiale soit à Ottawa, il n’est pas dans l’intention du gouvernement d’insister là-dessus, d’autant plus que d’autres chefs d’État qui viendront à l’Expo vont passer par d’autres villes canadiennes avant de se rendre à Ottawa, indique Pearson. Il était néanmoins dans l’intention du gouvernement d’essayer de faire passer le général de Gaulle par Ottawa avant qu’il ne se rende à

Québec et à Expo 67 9. » Cette allusion aux chefs d’État qui ne feront pas d’Ottawa leur première destination canadienne confirme ce qu’André Patry avait découvert dès février.

Pearson ajoute que le secrétaire d’État aux Affaires extérieures, Paul Martin, est en discussion avec son homologue français, Maurice Couve de Murville, pour préparer la visite et que les gouvernements de la France, du Canada et du Québec n’ont pas encore réussi à s’entendre sur la rédaction d’un communiqué conjoint. Une mésentente qui en annonce plusieurs autres !

 

Comme un chef d’État

 

Histoire de bien préparer le terrain à la visite présidentielle de la fin de juillet, Daniel Johnson se rend à Paris du 17 au 22 mai. Il y est reçu avec tous les hommages réservés aux chefs d’État, ce qui ne fait pas l’affaire d’Ottawa.

De Gaulle, lui, a bien l’intention de montrer qu’il tient Johnson, et à travers lui le Québec, en haute estime. Lorsque le premier ministre et sa suite arrivent

le 17 mai en soirée à l’hôtel de Crillon pour y poser leurs valises, la place de la Concorde est illuminée. Tiens ! remarquent de fins observateurs, d’ordinaire, la place n’est illuminée que les soirs de week-end. Mais de Gaulle a ordonné qu’elle

brille de mille feux 10.

Le lendemain, 18 mai, un déjeuner est offert par le président de la République en l’honneur de Johnson au salon Murat de l’Élysée. Le plan de table est impressionnant. La liste des invités tout autant. Lors de ce repas de quarante couverts, Johnson est assis à la droite du président, auquel fait face son premier ministre, Georges Pompidou. La délégation québécoise comprend entre autres le ministre des Finances, Paul Dozois, le secrétaire particulier de Johnson, Paul A. Chouinard, et trois conseillers influents : les sous-ministres Michel Bélanger et Claude Morin ainsi qu’un certain Jacques Parizeau, conseiller économique au Conseil exécutif du Québec. Morin n’est séparé du général que par Jacques

Chaban-Delmas, le président de l’Assemblée nationale française. Parizeau est aussi en bonne compagnie, entre deux ministres français : André Malraux (Culture) à sa gauche et Georges Gorse (Information) à sa droite. Le délégué général du Québec, Jean Chapdelaine, est évidemment présent. Et, protocole oblige, il faut bien inviter l’ambassadeur canadien Jules Léger, qu’on assoit à la

droite de Pompidou11.

Les observateurs et les intéressés n’ont pourtant encore rien vu. La visite de Johnson coïncide avec la finale de la cinquantième Coupe de France de football.

Le 21 mai, l’Olympique lyonnais affronte le FC Sochaux-Montbéliard dans un Parc des Princes archibondé. Le président doit y assister et invite Johnson à l’accompagner, un honneur qui alimente les conversations. Durant le match survient une péripétie digne des meilleurs scénarios hollywoodiens. Ratant son dégagement, le joueur lyonnais Hector Maison envoie le ballon vers la loge présidentielle. De Gaulle l’attrape et le renvoie sur le terrain. Tous les regards se tournent vers la tribune d’honneur… où on aperçoit Daniel Johnson. Le premier ministre québécois ne pouvait espérer meilleure vitrine. Lyon remporte le match 3-1 et Daniel Johnson remporte la victoire des relations publiques !

Un Daniel Johnson rayonnant revient au Québec et, quelques semaines plus tard, les autorités québécoises donneront de plus amples détails sur le programme du voyage. De Gaulle partira de Brest le 15 juillet, où il montera à bord du Colbert. Après son passage, le 20 juillet, à Saint-Pierre-et-Miquelon, il arrivera à Québec le dimanche 23 au matin. Là, le Colbert s’amarrera au quai de l’anse au

Foulon. Suivra une journée complète d’activités se terminant avec un dîner offert par le gouvernement du Québec au Château Frontenac. Le lundi 24, le président français et Daniel Johnson se rendront en voiture de Québec à Montréal en remontant les quelque 270 kilomètres du chemin du Roy (la route 2) sur la rive nord du Saint-Laurent. Ils y feront plusieurs arrêts, notamment à Trois-Rivières pour le déjeuner. Arrivé en soirée à Montréal, de Gaulle sera accueilli à l’hôtel de ville par le maire Jean Drapeau et de nombreux invités. La journée du 25 sera consacrée à la visite d’Expo 67. Le 26, de Gaulle achèvera sa visite de Montréal avant de prendre le train, en après-midi, pour Ottawa. Il y passera vingt-quatre heures, dont quelques minutes à Hull, avant de retourner à Paris à bord de l’avion présidentiel.

En coulisses, conseillers et hauts fonctionnaires de Paris, de Québec et d’Ottawa ont commencé à préparer fébrilement ce voyage. Durant tout le printemps et le début de l’été, ce ne sera plus qu’un ballet de préparatifs, de

rédaction de notes secrètes et d’échanges de télégrammes à propos de qui fait quoi, où, comment, pourquoi…

Mais d’une capitale à l’autre, les priorités et les enjeux sont très différents.

Voyons voir.

 

1.Fonds Jean Chapdelaine, Bibliothèque et Archives nationales du Québec, Québec.

2.Ibid.

3.Ibid.

4.Conclusions du Cabinet, Bibliothèque et Archives Canada. Traduction et adaptation libre de l’auteur.

5.Peter Newman, « De Gaulle, l’Expo et la Francophonie », La Presse, 17 mars 1967.

6.Lettre tirée des archives personnelles de Jean-Marc Léger et obtenue grâce à la générosité de sa fille Marie-France Léger.

7.Fonds Jean Mauriac, Fondation Charles-de-Gaulle, Paris. Un article écrit d’après cette dépêche a été publié le même jour dans France-Soir.

8.Ibid.

9.Conclusions du Cabinet, Bibliothèque et Archives Canada. Traduction de l’auteur.

10.Louis-Martin Tard, « À Paris avec le “président” Daniel Johnson », La Patrie, 28 mai 1967.

11.Archives de la Fondation Charles-de-Gaulle, et Archives nationales de France, Paris.