La Traversée du Colbert

André Duchesne · Chapitre 14 sur 41

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La Traversée du Colbert

Chapitre 15 - Québec

C H A P I T R E 1 3

 

Veillée d’armes

 

B ien sûr, il y aura deux conférences de presse. Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ? Incapables de s’entendre sur qui dit quoi, qui fait quoi, qui parle de quoi, Ottawa et Québec s’en vont chacun dans son coin. En cette soirée du samedi 22 juillet, qui a toutes les

allures d’une veillée d’armes, l’OIPQ tient son ultime conférence de presse

au Château Frontenac. Les autorités fédérales invitent les journalistes au

Manège militaire. Bonjour l’ambiance ! Le Château contre le Manège :

comme métaphore des querelles Québec-Ottawa, on pouvait difficilement

mieux faire ! Cela dit, des deux convocations adressées aux journalistes,

celle d’Ottawa ne fait pas le poids.

Pierre-Louis Mallen, de l’ORTF, se présente au Manège militaire alors

que la ville est « plongée dans une brume de chaleur 1 ». L’atmosphère est

lourde et l’événement exempt de toute manifestation de collaboration avec

le gouvernement du Québec. « J’avais une telle impression

d’extraterritorialité qu’en y pénétrant je fus presque surpris qu’on ne

contrôla [ 2 sic ] pas mon passeport », relate-t-il dans Vivre le Québec libre.

Constat de Mallen : le nombre de personnes ayant répondu à l’invitation

des fédéraux est minime. Personne n’a le cœur à la fête. L’orateur débite

quelques détails sur la portion « fédérale » de la visite à Québec dans une

ambiance de salon mortuaire. « Il me fit penser à ces gens de l’Armée du

Salut qui, nonobstant tout respect humain, entonnent un cantique à un coin

de rue au milieu des passants indifférents », écrit Mallen.

Au Château Frontenac, c’est l’inverse : c’est l’ivresse. La salle est pleine.

Le Soleil dénombre quelque 200 représentants des médias. On se bouscule.

Le premier ministre Johnson attire la foule. Les journalistes français lui

donnent du « Monsieur le président ».

« Vous savez qu’il y a deux conférences de presse au lieu d’une seule ?

— Ah ? Non. Je n’étais pas au courant. »

Le premier ministre a l’œil brillant. Les journalistes pouffent. Dans son

discours, Johnson reconnaît qu’il y a une « crise » entre Québec et Ottawa

et que toutes les querelles protocolaires entre les deux capitales en sont le

reflet. Mais celle-ci est « normale » dans les circonstances, philosophe-t-il.

Ailleurs dans la province, tout est prêt pour le débarquement gaullien.

Enfin, presque tout. Il y a toujours quelques petits détails à polir. Comme la

préparation de la voiture officielle dans laquelle le général va se déplacer.

Dans les jours précédant son arrivée, d’aucuns ont conjecturé sur le modèle

de la voiture dans laquelle il prendrait place. La rumeur court que de Gaulle

a exigé sa coutumière Citroën plutôt qu’une grande voiture américaine.

Même le New York Times relaie cette information dans son édition

du 16 juillet. Or, la réalité est tout autre.

De Gaulle voyagera dans une Lincoln décapotable. Cela permettra à la

foule de mieux le voir au cours de ses déplacements. Le véhicule a été

trouvé grâce à l’acharnement de Jean O’Keefe, jeune homme débrouillard

appelé « Monsieur Urgence », qui éteint tous les feux. « Un logisticien

extraordinaire », se souvient Pierre Marc Johnson. En entrevue, O’Keefe dit

se rappeler que les constructeurs Citroën et General Motors se disputaient

l’honneur de fournir la limousine de De Gaulle. « Les gens de GM ont

gagné. Mais ils sont arrivés avec une Cadillac bleu poudre à l’intérieur

blanc, dit-il. C’était la voiture la plus quétaine que j’avais jamais vue. Je

leur ai dit que ce n’était pas pour une balade à Old Orchard mais pour la

visite d’un chef d’État3. »

O’Keefe se met donc à la recherche d’une voiture sobre (extérieur et

intérieur noirs) et spacieuse. Il déniche ce qu’il cherche chez Ford Canada à

Oakville, en banlieue de Toronto. « Je suis parti là-bas avec un policier

provincial. Nous avons ramené la Lincoln d’Oakville à Québec, où nous

sommes arrivés tard, la veille du passage de De Gaulle. Nous avons changé

les plaques, fait poser une barre transversale devant le siège arrière, afin que de Gaulle et Johnson puissent se lever dans la voiture en s’y agrippant, et

fait poser les socles et les hampes pour les drapeaux. » Donc, le président

de la France, en voyage au Québec, se déplacera dans une voiture

américaine dénichée en Ontario. C’est ça, le Canada ! En revanche,

plusieurs autres véhicules du cortège sont des Citroën DS. On les aperçoit

dans les films et les reportages de l’époque.

Pendant ce temps, chez les dirigeants de la Fédération des SSJB, on est

gonflé à bloc. Ceux-ci peuvent dire mission accomplie. La foule sera là,

nombreuse, pour accueillir Charles de Gaulle, un homme porteur de l’idéal

québécois. À Claude Turcotte, journaliste de La Presse, un dirigeant

(anonyme) de la SSJB lance : « La société québécoise elle-même a tout

intérêt à appuyer ce vaste mouvement qui tend à libéraliser les relations du

Québec, enclave francophone dans un immense continent presque

entièrement anglophone, si elle veut déboucher naturellement sur le monde

et prendre peu à peu une place légitime à la table des nations4. »

Au milieu du concert de joie, il y a des appels à la prudence. Comme cet

éditorial du Devoir où Claude Ryan assure que l’exubérance palpable des

Canadiens français à l’approche de la visite de De Gaulle ne leur fera pas

oublier que leur demeure est l’Amérique et non la France. Et que leur

réalité économique est d’abord conditionnée par leurs relations avec leurs

voisins anglophones. Autrement dit, avec le reste du Canada et les États-

Unis. Ryan met en garde les élites comme le peuple contre un excès

d’ardeur qui risque de leur revenir en plein visage :

 

Aussi ne faudra-t-il pas confondre l’enthousiasme et la chaleur de leur accueil à de Gaulle avec

un quelconque rêve nostalgique de libération. L’homme qu’ils reçoivent est, pour eux,

l’incarnation de la France dans ce qu’elle a de plus élevé. Il est, au surplus, un très grand

personnage politique. Tous voudront l’acclamer. Très peu voudront, en retour, lui prêter un

quelconque rôle de libérateur que lui-même, dans son grand réalisme, serait le premier à

rejeter5.

 

Libération, libérateur. Claude Ryan n’a sans doute jamais pensé que ces

deux mots employés dans son éditorial se révéleraient prophétiques à peine

quarante-huit heures plus tard…

Pierre Bourgault n’a pas la même vision politique du Québec que Ryan.

Mais à l’approche de l’arrivée de De Gaulle, il note le très (trop ?) haut

degré d’effervescence dans la province. Il s’empresse donc de servir des mises en garde contre la tentation de déifier l’invité. Aux médias

montréalais rencontrés le vendredi 21 juillet, le chef du RIN dit encourager

les Québécois à faire grand accueil au général. Mais on ne doit pas prendre

ce dernier pour le messie. « Nous ne pouvons demander à la France de nous

reconnaître en tant que nation si nous ne nous reconnaissons pas nous-

mêmes6 », lance le jeune et fougueux chef du RIN.

S’il y a un Québécois qui doit se préparer à l’arrivée de Charles de Gaulle

plus que tous les millions d’autres, c’est Roger Grégoire. Car cet homme

dont le métier est de piloter de grands navires sur la voie maritime du Saint-

Laurent doit prendre la barre du Colbert lorsque celui-ci arrivera à la

hauteur des Escoumins, à 250 kilomètres au nord-est de Québec, et le

conduire jusqu’à l’anse au Foulon, au pied des falaises de la Vieille

Capitale. Tous les grands navires doivent ainsi être pris en charge par des

pilotes expérimentés sur les eaux du fleuve. Le changement de garde

s’opérera aussi sur les NCSM Terra Nova et Skeena ainsi que sur les trois

navires français partis de Brest avec le Colbert. D’autres pilotes doivent

prendre la relève entre Québec et Trois-Rivières, puis entre Trois-Rivières

et Montréal.

Quelques semaines avant l’événement, M. Grégoire est en train de tondre

la pelouse chez lui lorsque le téléphone sonne. Un haut fonctionnaire

fédéral l’informe qu’il a été choisi pour piloter le Colbert. « Pourquoi ne

pas désigner un pilote expérimenté ? répond Grégoire, qui n’a que trente-six

ans. C’est un grand honneur mais je ne veux pas faire de jaloux. Il y a des

gars sur le fleuve qui ont trente-cinq ans d’expérience. » Sur quoi il

raccroche et retourne à sa tondeuse. Le téléphone sonne à nouveau.

« Écoute, Grégoire, tu es le président de la Corporation des pilotes du

Bas-Saint-Laurent. La GRC a fait une enquête sur toi. Tu es clair. Alors,

prends donc le mandat 7. »

Roger Grégoire n’en revient pas que la GRC se soit penchée sur son cas.

Il finit par accepter. Le 5 juillet, le secrétaire-trésorier de la Corporation des

pilotes du Bas-Saint-Laurent reçoit une lettre de l’Autorité de pilotage,

organisme relevant du ministère canadien des Transports, annonçant que

c’est lui, Roger Grégoire, qui a été choisi pour être « pilote spécial » du

Colbert sur cette portion du fleuve. Natif de Sainte-Pétronille dans l’île

d’Orléans, Grégoire compte déjà une dizaine d’années d’expérience sur le fleuve. (Au terme de trente-six ans de carrière, il aura piloté plus

de 4 000 navires.)

Là où il possède moins d’expérience, à l’été 1967, c’est avec les médias.

Dans les jours suivant l’annonce le concernant, le téléphone sonne sans

arrêt à la maison. Tout le monde veut une entrevue. « Je suis parti avec ma

famille [il a alors quatre enfants] me reposer à Saint-Sauveur dans les

Laurentides. Je n’ai même pas dit à ma mère à quel hôtel j’allais

demeurer. » Le samedi 22 juillet, il est de retour, prêt pour sa mission. En

fin de journée, comme prévu, il est aux Escoumins, sur le point de

s’embarquer dans une navette devant le conduire jusqu’aux flancs du

Colbert, qui croise au large.

À son arrivée sur le pont, M. Grégoire aperçoit Charles et Yvonne de

Gaulle qui se dirigent vers lui. « Dans la vedette qui m’a amené au navire, il

y avait des gens avec moi. Je croyais qu’ils faisaient partie de la police,

mais c’étaient des photographes et des journalistes. Lorsque de Gaulle s’est

approché de moi, les flashs ont crépité. Les “gorilles” du général l’ont

empoigné pour le protéger. Quant à moi, on m’a pris par les bras pour me

conduire à la passerelle. Je ne l’ai pas revu 8. » Les représentants des médias

sont éconduits et quittent le navire illico.

Alors que le croiseur antiaérien remonte le cours d’eau emprunté par

Jacques Cartier quatre siècles plus tôt, de grands feux de joie s’allument sur

les rives nord et sud du fleuve. Comme prévu, les sociétés Saint-Jean-

Baptiste saluent le passage du digne visiteur. Certains marins du Colbert

croiront que ces feux sont ceux de campements amérindiens, confiera l’un

d’eux à Pierre-Louis Mallen plusieurs années après les événements. Le

quartier-maître Alain Malardé a souvenir de son côté que des voitures sur la

rive faisaient des appels de phares. « Nous étions très impressionnés. Ça

nous faisait prendre conscience de l’importance qu’avait ici le général. » La

nuit venue, toutefois, la brume tombe sur les eaux du Saint-Laurent. « De

ces feux de joie, on n’a pas dû voir grand-chose », croit Roger Grégoire.

Tandis que le pilote prend la barre du Colbert, à Québec, Jean-Claude

Labrecque et son équipe se préparent fébrilement à l’arrivée du croiseur,

attendu devant la capitale autour de 7 h 30 le lendemain matin, et aux

cérémonies subséquentes. À l’hôtel Gouverneur de Sainte-Foy, où ils

logent, ils se réunissent autour d’une table pour partager un grand repas. En plus de l’équipe technique, Labrecque retrouve Jacques Laurion, son