La Traversée du Colbert
Chapitre 15 - Québec
C H A P I T R E 1 3
Veillée d’armes
B ien sûr, il y aura deux conférences de presse. Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ? Incapables de s’entendre sur qui dit quoi, qui fait quoi, qui parle de quoi, Ottawa et Québec s’en vont chacun dans son coin. En cette soirée du samedi 22 juillet, qui a toutes les
allures d’une veillée d’armes, l’OIPQ tient son ultime conférence de presse
au Château Frontenac. Les autorités fédérales invitent les journalistes au
Manège militaire. Bonjour l’ambiance ! Le Château contre le Manège :
comme métaphore des querelles Québec-Ottawa, on pouvait difficilement
mieux faire ! Cela dit, des deux convocations adressées aux journalistes,
celle d’Ottawa ne fait pas le poids.
Pierre-Louis Mallen, de l’ORTF, se présente au Manège militaire alors
que la ville est « plongée dans une brume de chaleur 1 ». L’atmosphère est
lourde et l’événement exempt de toute manifestation de collaboration avec
le gouvernement du Québec. « J’avais une telle impression
d’extraterritorialité qu’en y pénétrant je fus presque surpris qu’on ne
contrôla [ 2 sic ] pas mon passeport », relate-t-il dans Vivre le Québec libre.
Constat de Mallen : le nombre de personnes ayant répondu à l’invitation
des fédéraux est minime. Personne n’a le cœur à la fête. L’orateur débite
quelques détails sur la portion « fédérale » de la visite à Québec dans une
ambiance de salon mortuaire. « Il me fit penser à ces gens de l’Armée du
Salut qui, nonobstant tout respect humain, entonnent un cantique à un coin
de rue au milieu des passants indifférents », écrit Mallen.
Au Château Frontenac, c’est l’inverse : c’est l’ivresse. La salle est pleine.
Le Soleil dénombre quelque 200 représentants des médias. On se bouscule.
Le premier ministre Johnson attire la foule. Les journalistes français lui
donnent du « Monsieur le président ».
« Vous savez qu’il y a deux conférences de presse au lieu d’une seule ?
— Ah ? Non. Je n’étais pas au courant. »
Le premier ministre a l’œil brillant. Les journalistes pouffent. Dans son
discours, Johnson reconnaît qu’il y a une « crise » entre Québec et Ottawa
et que toutes les querelles protocolaires entre les deux capitales en sont le
reflet. Mais celle-ci est « normale » dans les circonstances, philosophe-t-il.
Ailleurs dans la province, tout est prêt pour le débarquement gaullien.
Enfin, presque tout. Il y a toujours quelques petits détails à polir. Comme la
préparation de la voiture officielle dans laquelle le général va se déplacer.
Dans les jours précédant son arrivée, d’aucuns ont conjecturé sur le modèle
de la voiture dans laquelle il prendrait place. La rumeur court que de Gaulle
a exigé sa coutumière Citroën plutôt qu’une grande voiture américaine.
Même le New York Times relaie cette information dans son édition
du 16 juillet. Or, la réalité est tout autre.
De Gaulle voyagera dans une Lincoln décapotable. Cela permettra à la
foule de mieux le voir au cours de ses déplacements. Le véhicule a été
trouvé grâce à l’acharnement de Jean O’Keefe, jeune homme débrouillard
appelé « Monsieur Urgence », qui éteint tous les feux. « Un logisticien
extraordinaire », se souvient Pierre Marc Johnson. En entrevue, O’Keefe dit
se rappeler que les constructeurs Citroën et General Motors se disputaient
l’honneur de fournir la limousine de De Gaulle. « Les gens de GM ont
gagné. Mais ils sont arrivés avec une Cadillac bleu poudre à l’intérieur
blanc, dit-il. C’était la voiture la plus quétaine que j’avais jamais vue. Je
leur ai dit que ce n’était pas pour une balade à Old Orchard mais pour la
visite d’un chef d’État3. »
O’Keefe se met donc à la recherche d’une voiture sobre (extérieur et
intérieur noirs) et spacieuse. Il déniche ce qu’il cherche chez Ford Canada à
Oakville, en banlieue de Toronto. « Je suis parti là-bas avec un policier
provincial. Nous avons ramené la Lincoln d’Oakville à Québec, où nous
sommes arrivés tard, la veille du passage de De Gaulle. Nous avons changé
les plaques, fait poser une barre transversale devant le siège arrière, afin que de Gaulle et Johnson puissent se lever dans la voiture en s’y agrippant, et
fait poser les socles et les hampes pour les drapeaux. » Donc, le président
de la France, en voyage au Québec, se déplacera dans une voiture
américaine dénichée en Ontario. C’est ça, le Canada ! En revanche,
plusieurs autres véhicules du cortège sont des Citroën DS. On les aperçoit
dans les films et les reportages de l’époque.
Pendant ce temps, chez les dirigeants de la Fédération des SSJB, on est
gonflé à bloc. Ceux-ci peuvent dire mission accomplie. La foule sera là,
nombreuse, pour accueillir Charles de Gaulle, un homme porteur de l’idéal
québécois. À Claude Turcotte, journaliste de La Presse, un dirigeant
(anonyme) de la SSJB lance : « La société québécoise elle-même a tout
intérêt à appuyer ce vaste mouvement qui tend à libéraliser les relations du
Québec, enclave francophone dans un immense continent presque
entièrement anglophone, si elle veut déboucher naturellement sur le monde
et prendre peu à peu une place légitime à la table des nations4. »
Au milieu du concert de joie, il y a des appels à la prudence. Comme cet
éditorial du Devoir où Claude Ryan assure que l’exubérance palpable des
Canadiens français à l’approche de la visite de De Gaulle ne leur fera pas
oublier que leur demeure est l’Amérique et non la France. Et que leur
réalité économique est d’abord conditionnée par leurs relations avec leurs
voisins anglophones. Autrement dit, avec le reste du Canada et les États-
Unis. Ryan met en garde les élites comme le peuple contre un excès
d’ardeur qui risque de leur revenir en plein visage :
Aussi ne faudra-t-il pas confondre l’enthousiasme et la chaleur de leur accueil à de Gaulle avec
un quelconque rêve nostalgique de libération. L’homme qu’ils reçoivent est, pour eux,
l’incarnation de la France dans ce qu’elle a de plus élevé. Il est, au surplus, un très grand
personnage politique. Tous voudront l’acclamer. Très peu voudront, en retour, lui prêter un
quelconque rôle de libérateur que lui-même, dans son grand réalisme, serait le premier à
rejeter5.
Libération, libérateur. Claude Ryan n’a sans doute jamais pensé que ces
deux mots employés dans son éditorial se révéleraient prophétiques à peine
quarante-huit heures plus tard…
Pierre Bourgault n’a pas la même vision politique du Québec que Ryan.
Mais à l’approche de l’arrivée de De Gaulle, il note le très (trop ?) haut
degré d’effervescence dans la province. Il s’empresse donc de servir des mises en garde contre la tentation de déifier l’invité. Aux médias
montréalais rencontrés le vendredi 21 juillet, le chef du RIN dit encourager
les Québécois à faire grand accueil au général. Mais on ne doit pas prendre
ce dernier pour le messie. « Nous ne pouvons demander à la France de nous
reconnaître en tant que nation si nous ne nous reconnaissons pas nous-
mêmes6 », lance le jeune et fougueux chef du RIN.
S’il y a un Québécois qui doit se préparer à l’arrivée de Charles de Gaulle
plus que tous les millions d’autres, c’est Roger Grégoire. Car cet homme
dont le métier est de piloter de grands navires sur la voie maritime du Saint-
Laurent doit prendre la barre du Colbert lorsque celui-ci arrivera à la
hauteur des Escoumins, à 250 kilomètres au nord-est de Québec, et le
conduire jusqu’à l’anse au Foulon, au pied des falaises de la Vieille
Capitale. Tous les grands navires doivent ainsi être pris en charge par des
pilotes expérimentés sur les eaux du fleuve. Le changement de garde
s’opérera aussi sur les NCSM Terra Nova et Skeena ainsi que sur les trois
navires français partis de Brest avec le Colbert. D’autres pilotes doivent
prendre la relève entre Québec et Trois-Rivières, puis entre Trois-Rivières
et Montréal.
Quelques semaines avant l’événement, M. Grégoire est en train de tondre
la pelouse chez lui lorsque le téléphone sonne. Un haut fonctionnaire
fédéral l’informe qu’il a été choisi pour piloter le Colbert. « Pourquoi ne
pas désigner un pilote expérimenté ? répond Grégoire, qui n’a que trente-six
ans. C’est un grand honneur mais je ne veux pas faire de jaloux. Il y a des
gars sur le fleuve qui ont trente-cinq ans d’expérience. » Sur quoi il
raccroche et retourne à sa tondeuse. Le téléphone sonne à nouveau.
« Écoute, Grégoire, tu es le président de la Corporation des pilotes du
Bas-Saint-Laurent. La GRC a fait une enquête sur toi. Tu es clair. Alors,
prends donc le mandat 7. »
Roger Grégoire n’en revient pas que la GRC se soit penchée sur son cas.
Il finit par accepter. Le 5 juillet, le secrétaire-trésorier de la Corporation des
pilotes du Bas-Saint-Laurent reçoit une lettre de l’Autorité de pilotage,
organisme relevant du ministère canadien des Transports, annonçant que
c’est lui, Roger Grégoire, qui a été choisi pour être « pilote spécial » du
Colbert sur cette portion du fleuve. Natif de Sainte-Pétronille dans l’île
d’Orléans, Grégoire compte déjà une dizaine d’années d’expérience sur le fleuve. (Au terme de trente-six ans de carrière, il aura piloté plus
de 4 000 navires.)
Là où il possède moins d’expérience, à l’été 1967, c’est avec les médias.
Dans les jours suivant l’annonce le concernant, le téléphone sonne sans
arrêt à la maison. Tout le monde veut une entrevue. « Je suis parti avec ma
famille [il a alors quatre enfants] me reposer à Saint-Sauveur dans les
Laurentides. Je n’ai même pas dit à ma mère à quel hôtel j’allais
demeurer. » Le samedi 22 juillet, il est de retour, prêt pour sa mission. En
fin de journée, comme prévu, il est aux Escoumins, sur le point de
s’embarquer dans une navette devant le conduire jusqu’aux flancs du
Colbert, qui croise au large.
À son arrivée sur le pont, M. Grégoire aperçoit Charles et Yvonne de
Gaulle qui se dirigent vers lui. « Dans la vedette qui m’a amené au navire, il
y avait des gens avec moi. Je croyais qu’ils faisaient partie de la police,
mais c’étaient des photographes et des journalistes. Lorsque de Gaulle s’est
approché de moi, les flashs ont crépité. Les “gorilles” du général l’ont
empoigné pour le protéger. Quant à moi, on m’a pris par les bras pour me
conduire à la passerelle. Je ne l’ai pas revu 8. » Les représentants des médias
sont éconduits et quittent le navire illico.
Alors que le croiseur antiaérien remonte le cours d’eau emprunté par
Jacques Cartier quatre siècles plus tôt, de grands feux de joie s’allument sur
les rives nord et sud du fleuve. Comme prévu, les sociétés Saint-Jean-
Baptiste saluent le passage du digne visiteur. Certains marins du Colbert
croiront que ces feux sont ceux de campements amérindiens, confiera l’un
d’eux à Pierre-Louis Mallen plusieurs années après les événements. Le
quartier-maître Alain Malardé a souvenir de son côté que des voitures sur la
rive faisaient des appels de phares. « Nous étions très impressionnés. Ça
nous faisait prendre conscience de l’importance qu’avait ici le général. » La
nuit venue, toutefois, la brume tombe sur les eaux du Saint-Laurent. « De
ces feux de joie, on n’a pas dû voir grand-chose », croit Roger Grégoire.
Tandis que le pilote prend la barre du Colbert, à Québec, Jean-Claude
Labrecque et son équipe se préparent fébrilement à l’arrivée du croiseur,
attendu devant la capitale autour de 7 h 30 le lendemain matin, et aux
cérémonies subséquentes. À l’hôtel Gouverneur de Sainte-Foy, où ils
logent, ils se réunissent autour d’une table pour partager un grand repas. En plus de l’équipe technique, Labrecque retrouve Jacques Laurion, son