La Traversée du Colbert

André Duchesne · Chapitre 26 sur 41

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La Traversée du Colbert

Chapitre 26 - Quand l’UdeM reçoit en grand

3.Conclusions du Cabinet. Traduction et adaptation de l’auteur.

4.Ibid.

5.Xavier de la Chevalerie, « Le voyage du général de Gaulle au Québec en 1967 – Témoignage », p. 13.

6.Commission de transport de Montréal, Promenade (publication interne), septembre-octobre 1967, p. 4. Document trouvé dans les archives de la STM.

7.Anne et Pierre Rouanet, Les Trois Derniers Chagrins du général de Gaulle, p. 146.

8.« “Votre métro est le plus moderne” », Le Journal de Montréal, 27 juillet 1967.

9.Jean Mauriac, Le Général et le Journaliste. Conversations avec Jean-Luc Barré, p. 220.

10.Ibid.

11.Entrevue avec l’auteur.

12.Pierre-Louis Mallen, « Souvenirs sur la visite du général ».

13.Ibid.

14.« L’excès en tout… », Le Monde, 26 juillet 1967.

15.Henri Frenay, « Vers un nouvel empire français », Le Monde, 26 juillet 1967.

16.Jacques M.-J. Ogliastro, « Dissiper l’équivoque », Le Figaro, 26 juillet 1967.

17.France-Soir, 26 juillet 1967.

18.Urgel Lefebvre, « La Place des Arts : un palais ! », Montréal-Matin, 27 juillet 1967.

C H A P I T R E 2 6

 

Quand l’UdeM reçoit en grand

 

C e n’est pas tous les jours qu’on reçoit un président français en exercice sur le campus ! Pour la venue de Charles de Gaulle, l’Université de Montréal décide donc de faire les choses en grand. On fait le ménage, on sort les toges du placard, on lance des centaines

d’invitations à la ronde. Et on bat le rappel des professeurs qui, pour la très

grande majorité, profitent de leurs vacances estivales. Dans ses préparatifs,

la direction jongle même avec l’idée de décerner un doctorat honorifique au

dirigeant français. Un document d’archives l’atteste 1. La cérémonie, y lit-

on, aurait lieu à l’auditorium du pavillon principal et serait suivie d’une

allocution du célèbre invité. Après des échanges avec le consulat et

l’ambassade, ce projet est abandonné. Une note manuscrite, également

retrouvée dans les archives de l’université, se lit ainsi : « De Gaulle :

doctorat ? Prend note – généralement n’accepte pas. »

Mais allocution à l’auditorium il y aura ! Les centaines de places

disponibles sont vite réservées. Dans la quinzaine de jours avant la visite

du 26 juillet, le directeur de l’information de l’établissement, Jean Cloutier,

signe plusieurs lettres d’excuses à des collèges laissés sur la touche. Pour

tenter de satisfaire tout le monde, l’université fait installer des télévisions en

circuit fermé dans plusieurs autres salles et des haut-parleurs à l’extérieur.

Lorsque le cortège présidentiel arrive, vers 11 h 10, devant le pavillon

principal, tout est impeccable. L’institution a loué, pour deux jours,

250 pieds (72 mètres) de cordon de velours rouge au coût de 0,75 dollar le pied linéaire et 36 poteaux à 3 dollars chacun (pour un total

de 319,14 dollars, taxes incluses). La location d’un balai de rue pour sept

heures de travail le 25 juillet lui a coûté 145 dollars et celle d’un arrosoir de

rue pour quatre heures a nécessité une autre dépense de 85 dollars. À cela et

à l’achat d’autre équipement, il faut additionner les centaines de dollars

déboursés pour les heures supplémentaires de plusieurs employés.

De Gaulle est accueilli avec chaleur par le recteur, Roger Gaudry, et le

chancelier, le cardinal Paul-Émile Léger. Autour d’eux, la foule est très

dense. Dans Le Devoir du lendemain, le journaliste Jean-V. Dufresne

l’estime à 2 000 personnes. De part et d’autre du grand escalier, on aperçoit

de jeunes adultes en cravate, des religieux et des enfants. Portant gants

blancs et casquettes, des policiers forment une haie d’honneur. Quelques

affiches du RIN sont brandies parmi les nombreux curieux. En guise de

réponse, trois jeunes individus tiennent une banderole où il est écrit en

lettres majuscules « Canada pour tout Canadien » [sic] et en dessous

« Canada for Canadians ».

Une fois à l’intérieur, de Gaulle est accueilli au salon de réception

jouxtant le grand hall. Muni de ses lunettes, il signe les livres d’or sous

l’œil de nombreux dignitaires, dont Léon Lortie, secrétaire général (en toge)

de l’université, le ministre Marcel Masse, l’éditorialiste Jean-Marc Léger,

présent à titre de secrétaire général de l’Association des universités

partiellement ou entièrement de langue française, Couve de Murville et

d’autres. Du salon de réception, on passe à l’auditorium de 1 461 places.

Parmi les invités se trouvent, outre les membres de la haute direction, les

gouverneurs de l’université, les doyens des facultés et écoles, des

représentants d’associations universitaires, les dirigeants de tous les

services de l’établissement ainsi que des dignitaires de l’extérieur,

notamment des représentants de l’université McGill. Le rappel des

professeurs en vacances a trouvé un écho favorable, car la moitié du corps

professoral a répondu présent. Sur la liste des invités figurent les noms de

personnes connues ou appelées à le devenir dans la société québécoise, par

exemple Jean Doré (Jean-Claude dans les registres du temps), alors

président de l’Association générale des étudiants de l’Université de

Montréal (AGEUM), et Jean Papineau-Couture, musicologue et

compositeur, alors secrétaire de la faculté de musique. Les dirigeants de

l’UdeM ont bien fait de se démener pour que cette activité soit grandiose. Car de l’autre côté de l’Atlantique, on était au départ, disons… sceptique.

Dans un document préparatoire du gouvernement français, on avait écrit, à

propos du passage à l’Université de Montréal : « Sous réserve que les

étudiants, qui sont actuellement en vacances, puissent être rassemblés en

nombre suffisant pour donner à cette visite le caractère qu’elle doit avoir.

Dans le doute, il conviendrait de supprimer cette partie du programme et de

ne prévoir qu’un bref passage au rectorat, sans allocution 2. »

Après l’interprétation des hymnes nationaux (personne ne hue, ici), Roger

Gaudry, premier recteur laïque de l’institution, prend la parole :

 

Monsieur le président, l’Université de Montréal apprécie hautement l’honneur de la visite que

vous avez voulu lui faire. Elle vous est reconnaissante de l’avoir ainsi distinguée. Je suis

heureux et fier de vous accueillir dans cette institution d’enseignement supérieur qui est un des

exemples les plus saisissants de l’existence et du progrès du fait français en Amérique. Nous

transmettons et nous voulons enrichir le précieux héritage d’humanisme et de science que nos

ancêtres français nous ont légué.

 

Il évoque aussi le passé militaire de l’homme du 18 juin : « Nous rendons

hommage à celui qui, pendant des heures angoissantes, a soutenu l’effort de

ce pays valeureux et dont chacun doit reconnaître qu’il est une des figures

dominantes de notre temps3. »

Assis, seul, derrière une grande table rectangulaire en bois, un micro posé

devant lui, une caméra de la télévision plantée à quelques mètres sur sa

gauche, de Gaulle prend la parole durant huit minutes. Évoquant les

« jeunes valeurs nombreuses et diversifiées que requièrent à la fois son

désir et son avenir », le général salue l’établissement dans sa mission de

former les élites francophones de demain en cette terre canadienne-

française. « Dans ce pays si vaste et si neuf, enchaîne-t-il, rempli de moyens

en pleine action et de ressources encore inconnues, voisin d’un État colossal

et dont les dimensions mêmes mettent en cause votre propre identité, se

lève et grossit la vague d’un développement moderne dont vous voulez

qu’il soit le vôtre. »

« État colossal ». De Gaulle revient à son cher thème du voisin américain

à la silhouette menaçante. Il revient aussi sur l’idée selon laquelle les

Canadiens français veulent plus que jamais prendre les commandes de leur

développement économique. Quant à ceux qui espéraient une main tendue

vers le Canada, ils sont déçus. Le « pays si vaste et si neuf » est ouvert à toutes les interprétations. Aux yeux de la très grande majorité des

observateurs, de Gaulle est resté campé sur ses positions.

Son allocution terminée, le président se lève et, accompagné de Roger

Gaudry, se rend dans le hall d’honneur, où le recteur lui montre la maquette

de l’université. Tout le monde ressort dans la cour d’honneur devant le

pavillon principal (aujourd’hui pavillon Roger-Gaudry). La foule des

curieux s’est encore resserrée sur l’escalier central, laissant à peine l’espace

qu’il faut à de Gaulle pour se faufiler. Ce dernier remonte dans sa voiture en

compagnie du cardinal Léger. Le maire de Montréal, Jean Drapeau, grimpe

dans celle du recteur. Le cortège se met en branle pour une petite tournée du

campus. La visite se termine en face du centre sportif (le CEPSUM n’existe

pas encore) sis à l’intersection de l’avenue Maplewood et du chemin

Bellingham.

Le cortège présidentiel prend ensuite la direction du belvédère du mont

Royal. Impossible de ne pas faire voir au général le plus beau point de vue

sur Montréal. Ce bref passage est agrémenté d’un court spectacle de la

Compagnie franche de la Marine, avec costumes d’époque, tambours et

mousquets. La cavalerie de la police de Montréal est là en force. De Gaulle

est ravi. « Le général y prit goût et je le revois mimant avec ses mains le

maniement complexe des fusils de cette époque4 », écrit Xavier de la

Chevalerie. Des photos montrent de Gaulle et Drapeau, côte à côte, tout

sourire et applaudissant les numéros. Il faut croire que la poussière du

VLQL est en train de retomber. Mais dans le sourire de Jean Drapeau, il y a

autre chose. Car le maire de Montréal, qui, dans quelques minutes,

présidera un repas en l’honneur de son digne invité, s’apprête à livrer un

des plus importants discours de sa vie.

 

1.Archives de l’Université de Montréal. La majorité des informations de ce chapitre proviennent des fonds du Secrétariat général (D35) et du Bureau de l’information (D37).

2.Archives de la Fondation Charles-de-Gaulle, Paris.

3.Archives de l’Université de Montréal, fonds du Secrétariat général.

4.Xavier de la Chevalerie, « Le voyage du général de Gaulle au Québec en 1967 – Témoignage », p. 13.