L'assassin de papa
Chapitre IX
J’avais seulement voulu l’effrayer. Il avait peur de mourir et je pensais qu’il aurait fini par parler. Je ne me doutais pas que la vue de mon orbite vide lui ferait un tel effet. Je n’avais pas voulu le tuer…
Nous dûmes attendre le médecin, avant de repartir. Je leur expliquai que mon père avait travaillé autrefois pour la firme Mac Ardle, Lamarck et Krishman. Je leur dis qu’il était mort récemment, mais sans leur préciser dans quelles conditions. Je leur racontai qu’il nous avait recommandé d’aller voir ses anciens patrons le jour où nous aurions besoin d’un coup d’épaule pour démarrer dans la vie.
Ils gobèrent mon histoire. Après tout, elle était plausible. Bill m’écoutait, mais il n’osait pas me regarder. Il croyait que je l’avais fait exprès.
Pendant que nous attendions ainsi, je bavardai avec Karen Thomdike, la jeune femme blonde. Elle était bien la fille d’Arthur et de la femme au sourire d’esthéticienne, comme je l’avais supposé. Elle était divorcée.
— Vous auriez tort de vous établir à New York, me dit-elle.
— Pourquoi donc ?
— Là-bas, c’est un vrai panier de crabes. Tout le monde cherche à monter sur le dos des autres.
— Quand vous dites cela, c’est à Jerry Thomdike que vous pensez, protestai-je. Vous avez été échaudée, d’accord, mais tout le monde n’est pas comme votre premier mari.
— À New York, si !
La petite Linda, qui s’était approchée, se mit à nous poser des questions stupides. Elle était comme sa mère : très séduisante tant qu’elle n’ouvrait pas la bouche. Je songeai un instant à retirer mon œil de verre tout exprès pour elle, mais je ne donnai pas suite à ce projet.
Le médecin était un aimable colosse. Ses clients devaient le payer dans l’espoir de lui ressembler. Il s’appelait Heatherton. Il me demanda de quoi nous parlions au moment où le vieux avait eu sa crise. Je lui dis que nous discutions du climat de New York.
Au fond, personne n’était véritablement bouleversé. Mac Ardle avait quatre-vingt-deux ans, et tout le monde attendait qu’il claque depuis longtemps. Au bout d’un moment, je demandai au médecin si nous pouvions nous retirer. Il ne fit pas d’objection.
Sur la petite route privée, nous croisâmes un beau corbillard gris qui allait chercher son client en ronronnant discrètement.
Il n’était pas encore trois heures, mais c’était un vendredi après-midi, et la circulation était assez dense en direction de la ville. La plupart des voitures étaient des tout derniers modèles.
Nous roulâmes un moment en silence. J’allumai une cigarette, et la tendis à Bill.
— Non, merci, dit-il, sans quitter la route des yeux.
Je me coinçai la cigarette entre les lèvres.
— Fais pas l’idiot, dis-je. Je n’avais pas l’intention de le tuer.
— Tu venais pourtant de lui dire le contraire !
Il regardait la route d’un air morose.
— Tu l’avais prévenu, et tu as mis ta menace à exécution. Franchement, Ray, je ne te reconnais plus. Ça doit être l’armée qui t’a changé… ou l’Allemagne…
— Ou la mort de papa !
— D’accord. Ça se peut. Mais moi, ça ne me plaît pas. Tu pourras garder pour toi tout l’argent que j’ai déposé à la banque, mais j’aurai besoin de ma voiture. Je retourne à Binghamton.
— Alors, tu renonces, c’est ça ?
— Je dirai un mot à Kirk en passant. Tu sais, c’est le flic de la police d’État…
— À quel sujet ?
— Je ne lui parlerai pas de toi, n’aie pas peur, je n’ai pas l’intention de te moucharder.
— Oh ! je n’étais pas inquiet !
— Je lui demanderai seulement où en est leur enquête.
— Au point mort, sois tranquille ! ça fait bientôt deux mois que papa s’est fait descendre. À l’heure qu’il est, ils n’ont pas le moindre indice, pas une piste, rien. Non, mets-toi bien ça dans la tête : ce compte-là, c’est nous qui le réglerons, et personne d’autre.
— Je ne peux plus rester avec toi. Ce n’est pas possible, si tu dois recommencer des coups pareils.
— Je t’ai déjà dit que c’était une coïncidence. Je ne voulais pas le tuer.
— Mais oui, bien sûr…
— Que tu es naïf, Bill ! Tu as beau avoir trois ans de plus que moi, tu n’es qu’un enfant. Ce type-là savait qui avait forcé papa à quitter la ville. Tu as bien entendu ce qu’il a dit ?
— Oui, j’ai entendu.
— Je te dis qu’il connaissait la vérité. Si tu crois que ça me fait plaisir qu’il soit clamsé…
Il réfléchit un moment en fixant la route sans rien dire. Puis il me jeta un regard en coin et je pris un air innocent.
— Mais alors, pourquoi as-tu fait ça, bon Dieu ?
— Je voulais lui faire peur. Je ne pensais pas qu’il allait en claquer. Il est de fait que je ne devais pas être beau à voir, hein ?
Un vague sourire détendit un instant ses traits.
— Tu ne peux pas savoir comme tu étais horrible, dit-il. Moi aussi, j’ai failli avoir une attaque. Tu étais encore un peu plus moche que d’habitude, quoi ! conclut-il en souriant, franchement, cette fois.
— Tu veux une cigarette ? lui proposai-je.
— Oui, je veux bien.
De retour à notre hôtel, nous nous reposâmes un moment. Puis, nous allâmes dîner et nous remontâmes dans notre chambre une nouvelle provision de whisky et de cigarettes. Pour tuer la soirée, on a fait une belote à un cent le point. C’est Bill qui a gagné.
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