L'assassin de papa

Donald E. Westlake · Chapitre 2 sur 30

Pages du PDF

L'assassin de papa

Chapitre II

 

Je me souviens fort bien d’avoir été retiré de la voiture. Le docteur m’a soutenu par la suite que c’était impossible et que j’étais le jouet de mon imagination, mais je suis sûr du contraire. Je me rappelle aussi un type qui disait : « Oh ! dis donc ! T’as vu sa guibolle ! »

Après ça, il y eut une longue période de grisaille. Puis je me suis rendu compte à un certain moment que je me trouvais dans un lit d’hôpital, et que je m’en foutais éperdument. Frôlements d’infirmières amidonnées, cliquetis de verres, craquements de papier, tout cela se passait très loin de moi, dans un autre univers. Des gens allaient et venaient autour de moi, mais ce n’étaient que des ombres blanches sur fond blanc.

Plus tard, je me rendis compte que mon œil droit n’y voyait plus. Toutes ces stratifications d’un blanc duveteux que j’apercevais se trouvaient sur un même plan, parce que je n’avais plus la notion de la profondeur. Si je fermais l’œil gauche, tout disparaissait.

Je voulus appeler, mais le résultat fut affreux. Après quelques frôlements précipités, une boule de chair munie de deux yeux se pencha sur moi.

— Alors, nous voilà enfin réveillé ? dit une voix de femme.

Je ne répondis rien. J’avais peur d’émettre une deuxième fois ce bruit horrible. Je clignai simplement l’œil gauche. J’avais ordonné à mon œil droit de cligner aussi, mais le message avait dû se perdre en route ! De ce côté-là de mon front, je ne sentais absolument rien.

La boule rose disparut, pour revenir peu après accompagnée d’un médecin. Je me sentais un peu mieux. Chaque fois que je clignais des yeux, mon œil gauche fonctionnait à peu près. J’arrivais à distinguer le mur et le tube de fer qui formait le pied de mon lit, et, plus haut, l’angle droit que dessinait l’encadrement de la porte.

Je levai lentement la main, pour tâter mon œil droit, mais le médecin la remit aussitôt sous le drap.

— Allons, allons, dit-il, pas de ça. Ne faites pas d’efforts inutiles.

— Mon… mon œil, bafouillai-je. Je ne vois rien.

— Chaque chose en son temps, dit-il. Comment vous sentez-vous ?

— Mon œil, insistai-je. Il voit ?

— Nous n’en savons encore rien. Souffrez-vous ?

Oui, je souffrais. Je ne m’en étais pas encore aperçu, mais j’en pris brusquement conscience. Mes jambes me faisaient affreusement mal. Ça prenait très bas, vers les chevilles et ça remontait jusqu’au-dessus du genou. Et dans le côté droit de ma tête je sentais battre une douleur sourde, pareille à des vagues sur une plage.

— On va vous donner quelque chose, promit le docteur.

Il dut me faire une piqûre, car je me rendormis…

Chaque fois que je m’éveillais, je me sentais un peu mieux. Je me réveillai et me rendormis au moins cinq ou six fois. Et puis, beaucoup plus tard, Bill entra. On me défendit de m’asseoir, et j’avais l’impression d’être redevenu un gamin, allongé ainsi devant mon grand frère qui me souriait, debout au pied de mon lit.

— Tu vois, Ray, dit-il, on est costaud dans la famille !

— Et papa ? demandai-je.

Son sourire s’effaça. Il secoua la tête.

— Tué net.

Je le savais déjà. Je le revoyais tombant sur moi comme un mannequin, les yeux vitreux. Il était déjà mort avant même que la voiture quitte la route.

— Ça fait combien de temps que je suis ici ?

— Plus d’un mois, mon petit vieux. Ça va faire cinq semaines demain, exactement.

— Alors, on est en août ?

— Tout juste. Mardi 16 août. (Son sourire était réapparu, mais plus forcé.) Tu en as vu de drôles, bonhomme ! Ils ne savaient pas si tu t’en tirerais.

— Écoute, lui dis-je, ils ne veulent rien me dire. C’est mon œil qui m’inquiète… le droit… Ils ont collé des pansements dessus.

Il s’éloigna vers le fond de la chambre, alla prendre un fauteuil à dos vert qu’il rapprocha du lit pour venir s’asseoir à côté de moi. Nos deux têtes se trouvaient ainsi à peu près au même niveau. Peu à peu, j’arrivais à reconstituer la perspective avec mon seul œil gauche. Deux ou trois jours plus tôt, j’aurais seulement vu Bill diminuer puis grandir à nouveau, tandis que maintenant j’avais la notion de la distance.

Bill avait changé en trois ans ! Ses cheveux roux étaient plus touffus, son visage plus pâle, ses taches de rousseur moins apparentes, ses joues plus pleines. Il avait l’air plus dur et plus pondéré. Plus sûr de lui, aussi.

— On m’a permis de te répondre si tu me posais la question. À condition que je t’estime capable de tenir le coup.

— Mon œil est foutu ?

Il hocha affirmativement la tête.

— Ta tête a traversé le pare-brise. C’est un éclat de verre qui…

— Bon Dieu !

Atterré, je ruminai cette nouvelle. Ainsi j’avais perdu un œil. Définitivement… Jamais, jamais plus je ne retrouverai l’usage de cet œil…

Et jusqu’à ma mort, je ne verrais plus le monde sous sa vraie perspective.

Évidemment, j’aurais pu perdre les deux yeux… J’aurais même pu y laisser ma peau. Au lieu de ça, je vivais et j’y voyais encore. Quelle gueule pouvais-je avoir maintenant ?

Je le demandai à Bill.

— En ce moment, tu ressembles à un croupion de volaille plumée, mais ça s’améliore tous les jours. Le toubib dit qu’il ne te restera pas de cicatrices. Et j’ai déjà déniché un fabricant d’yeux de verre. Il t’en fera un sur mesure dès que le toubib sera d’accord.

— Bon Dieu ! Et mes pieds ? Je les ai toujours ? Ils me font un mal de chien.

Je savais qu’on peut avoir l’impression de souffrir des pieds même après qu’on vous a coupé les jambes. Mais je les avais repérés sous les couvertures, au bout de mon lit.

— Tu as eu les chevilles brisées, m’expliqua Bill. Tes jambes ont été coincées entre la voiture et le parapet du pont. Il a fallu te faire des greffes osseuses.

— Et je pourrai marcher ?

— Bien sûr, affirma-t-il avec un sourire taquin. Tu pourras même rejouer du piano – avec tes pieds, comme toujours !

Je lui demandai alors une cigarette. Il ne voulut pas m’en donner, mais le flic en civil qui passa me voir dans la soirée fut moins scrupuleux. Il s’appelait Kirk, il appartenait à la Brigade Criminelle de la police d’État. Il me fit raconter toute mon histoire, ce qui ne fut pas long : je n’avais reconnu aucun des deux hommes de la Chrysler, je ne savais pas ce que voulait dire le mot « Cap » que mon père avait balbutié juste avant de mourir et j’ignorais quelles raisons deux inconnus avaient pu avoir de l’assassiner.

Sitôt le flic parti, Miss Benson, la plus maigre des deux infirmières, m’ôta la cigarette des lèvres.

Bill passa me voir chaque jour, pendant à peu près une semaine. Un beau jour, je ne le vis pas. J’interrogeai Miss Benson.

— Il a été obligé de retourner à Binghamton, m’expliqua-t-elle.

— Pourquoi, ça ?

Elle se montra d’abord évasive, mais comme j’insistais, elle finit par me répondre, sans oser me regarder en face.

— Je suis désolée, monsieur Kelly… Votre belle-sœur a été renversée par une voiture. Elle est morte…

— Oh ! dis-je. Je ne l’aurai même pas connue…

 

OceanofPDF.com