L'assassin de papa
Chapitre XIV
Le lendemain, Bill me réveilla à une heure de l’après-midi. Il était déjà allé chercher des sandwichs et du café. Nous déjeunâmes tranquillement, puis je repassai un coup de fil à l’Amington. Toujours pas de message pour nous. Bill s’assit sur le lit et battit les cartes pour entamer une nouvelle belote. Il restait debout et je tournais dans la chambre comme un ours en cage entre chaque donne.
À trois heures moins le quart, je descendis prévenir la réception que nous gardions la chambre une nuit de plus et payai d’avance. Puis, je remontai. Mais au bout d’un moment, j’étais si énervé que je pris les cartes que Bill venait de donner et les déchirai en deux. Plus tard nous sortîmes boire une bière.
— Je crois que nous pourrions aller chercher nos valises maintenant, me dit Bill. Qu’en penses-tu ?
Je haussai les épaules.
— Allons-y ! N’importe quoi, pourvu qu’on fasse quelque chose.
Nous sortîmes la voiture du garage et Bill prit le volant. Assis à côté de lui, je fumais à la chaîne, cigarette sur cigarette.
Nous garâmes la bagnole dans un parking et revînmes vers l’Amington par des rues détournées de façon à arriver par-derrière. Il y avait là, adossé à l’hôtel, une teinturerie, une toute petite boutique ouverte même le dimanche, pour les touristes. Une jeune et jolie négresse, en uniforme vert, était debout derrière le comptoir.
— Nous appartenons au service d’entretien de l’hôtel, lui dis-je. Nous avons quelques vérifications à faire et il faudrait que nous passions dans votre cave.
— Allez-y, dit-elle en haussant les épaules.
Je jetai un regard circulaire et je fis semblant de me mettre en rogne.
— Écoutez, ma poule, je n’ai pas le temps de jouer aux devinettes avec vous ! Si vous croyez que j’ai dans la tête tout le plan de cette sacrée baraque… Par où passe-t-on ?
Elle fit un geste vague de la main.
— Par là, derrière… mais il faudra que vous déplaciez l’étagère.
Nous passâmes derrière son comptoir, et longeâmes des rayonnages de bois chargés de vêtements déjà nettoyés. J’aperçus les contours d’une trappe sous le lino et repoussai l’étagère pour la dégager.
— Faites attention aux costumes des clients ! nous recommanda la fille.
Faisant mine de n’avoir rien entendu, je soulevai la trappe. Il faisait noir comme dans un four là-dedans et nous n’avions pas de lampe de poche. Mais cela aurait fait mauvais effet si nous avions reculé. Je priai le Ciel qu’il y eût un commutateur quelque part dans la cave.
Je l’aperçus en descendant les marches, derrière une poutre non loin de l’ouverture de la trappe. Je tournai et continuai à descendre, suivi de Bill.
Un large coupe-feu métallique à contrepoids se trouvait sur ma droite. Il était sale à faire peur, mais il n’était bloqué que par deux pièces de fer percées d’œilletons que réunissait un bout de fil de fer tordu, provenant d’un vieux cintre à vêtements. Le temps de le détordre et j’avais déjà les mains pleines de poussière. Mon front était trempé de sueur et je sentais la poussière s’y coller.
Je tirai la porte de fer qui glissa sur ses roulettes et, à tâtons, cherchai de l’autre côté un second commutateur. Quand je l’eus tourné j’aperçus une vaste cave, aussi mal tenue que la précédente. En haut, devant nous, on entendait le bourdonnement d’une machine.
Je revins au pied de l’escalier et appelai la jeune employée. Elle s’approcha de la trappe et se pencha, les jambes bien serrées, les paumes plaquées sur ses genoux pour m’empêcher de couler un regard indiscret sous sa jupe.
— Je suis occupée avec un client, dit-elle. Qu’est-ce que vous voulez ?
— Nous allons sortir de l’autre côté, lui dis-je. Vous pouvez refermer la trappe.
Elle commença à râler, mais je lui tournai le dos et gagnai l’autre extrémité de la cave, où Bill m’attendait déjà. La petite rouspétait toujours, en prétendant qu’on ne la payait pas pour refermer des trappes, mais dès que j’eus tiré le coupe-feu derrière moi, je n’entendis plus rien.
Dans la seconde cave débouchait un couloir, très bas de plafond. Les murs de ciment étaient d’un gris sale, sauf aux endroits où, en s’égouttant, le ciment frais avait laissé apparaître des traînées blanchâtres. Le couloir était barré par un autre coupe-feu, qui, lui, n’était même pas fermé. Nous le fîmes glisser comme le premier. L’autre partie du couloir était déjà éclairée. Le bourdonnement se faisait plus fort.
Au bout de quelques pas, nous débouchâmes dans une autre cave, relativement plus propre. Le sol était recouvert d’un vieux lino. Dans un coin, un bureau vermoulu et, au mur, un calendrier orné d’une pin-up défraîchie. Un chat, endormi près du bureau, s’éveilla à notre apparition et fila par la porte d’où provenait le bourdonnement. Là, l’éclairage était beaucoup plus intense. J’entrevis un escalier métallique qui s’enfonçait dans le sol, plusieurs moteurs luisant de cambouis et un type coiffé d’une casquette de peintre en bâtiment assis sur une chaise de cuisine.
En face de la porte se trouvait la grille d’un monte-charge. Je poussai le bouton, ce qui déclencha le grognement aigu du moteur, tout au fond du puits, au-dessous de nous. La cabine apparut bientôt. En fait de cabine, c’était un simple plancher de larges madriers soutenu par quelques poutrelles en X, avec une grille coulissante par-devant et un grillage en guise de plafond. Nous y montâmes, je fermai la grille et appuyai sur le bouton correspondant à notre étage. Le monte-charge s’arrêta après une lente ascension et nous débouchâmes dans le couloir sans rencontrer personne. Un téléphone sonnait. En nous rapprochant nous pûmes constater que c’était celui de notre chambre. À la dixième sonnerie, il s’interrompit.
Je collai l’oreille à la porte, fis tourner la clé dans la serrure et j’ouvris la porte, à toute volée. Me jetant dans la pièce, courbé en deux, je m’écartai vers la droite, tandis que Bill se plaquait sur la gauche. Mais la chambre était vide.
Nous entassâmes quelques vêtements dans une de nos valises et laissâmes l’autre ouverte sur une chaise. Après quoi nous fîmes les lits et froissâmes les draps. Pas de doute : on avait fouillé la chambre. Avec discrétion toutefois, et en prenant soin de remettre les objets à peu près à leur place. On n’avait rien emporté – pas même nos deux flingues.
Nous ressortîmes dans le hall, et j’allais tourner la clé dans la serrure quand le téléphone se remit à sonner. Bill était d’avis de ne pas répondre.
— Mais si, voyons ! protestai-je. Nous sommes toujours censés habiter ici. Nous n’avons pas intérêt à ce qu’ils nous cherchent ailleurs.
Je rentrai donc et décrochai l’appareil à la cinquième sonnerie.
— C’est bien Kelly ? fit une voix.
— Lui-même, dis-je, tandis que, derrière moi, Bill revenait dans la chambre avec la valise et refermait la porte.
— C’est Will Kelly ? Will Kelly fils ?
— Non, moi, je m’appelle Ray.
— Passe-moi Will.
— De la part de qui ?
— T’en fais pas pour ça, môme ! Passe-moi Will, un point c’est tout.
— Attendez une seconde : je vais vous chercher mon frangin.
— Trop aimable, gloussa la voix.
Je posai l’appareil sur la table.
— Tu parles d’un rigolo ! dis-je à Bill. Il ne veut avoir affaire qu’à toi. Mais il t’appelle Will et pas Bill.
— On va voir, dit-il en prenant le téléphone.
Sa main tremblait.
— Du cran, bon Dieu ! fis-je. Tout ce que tu as à faire c’est à écouter.
— Oui, bien sûr…
Il reprit l’écouteur et le colla contre son oreille.
— Ici, Bill Kelly, fit-il. (Il attendit un instant.) Pourquoi ? (Nouvelle pause.) Mais comment vous appelez-vous, mon vieux ? (Autre pause, un peu plus longue, celle-là.) Allez vous faire foutre ! (Il tourna les yeux vers moi en souriant.) Non, je ne raccroche pas, dit-il à son interlocuteur.
De sa main libre, il fit le geste d’écrire. J’allai prendre un stylo à bille et une des feuilles de papier à lettres gracieusement fournis par l’hôtel à sa clientèle.
— Quel nom avez-vous dit ?… Non, je n’ai pas bien entendu… (De nouveau son regard s’accrocha au mien.) Vous dites Eddie Kapp ? Mais qui c’est, ça, Eddie Kapp ?
Je lui adressai un clin d’œil, allumai deux cigarettes et lui en tendis une. Puis je me mis à faire les cent pas dans la chambre.
— Ça vous amuse peut-être, dit Bill à son interlocuteur, mais moi, je n’ai pas de temps à perdre. Si vous voulez me donner un numéro, allez-y.
Reculant d’un pas, je m’immobilisai pour mieux l’observer.
— Ça y est, reprit Bill, j’ai du papier et un crayon.
Maintenant, il s’amusait. Complètement débarrassé de son trac, il feignit d’être ennuyé et agacé. Il prit le stylo à bille.
— Allez-y, dit-il, envoyez.
Il hocha la tête en me regardant d’un air entendu, et je lui souris.
— Rond-point 59-970, répéta-t-il, en écrivant à mesure. Oui, c’est noté. (Il relut le numéro.) J’appellerai peut-être mais ce n’est pas sûr, ajouta-t-il en riant. En attendant, mon petit père, tu peux aller te faire… Tiens, il a raccroché ! me dit-il en se tournant vers moi.
— Toi aussi d’ailleurs. Tiens, ta cigarette.
Il lâcha l’écouteur, pour la prendre.
— Il n’a pas voulu se nommer, expliqua-t-il. Il a dit qu’il désirait seulement me donner un numéro de téléphone. Il veut que nous restions le plus possible dans notre chambre jusqu’à vendredi, et que nous appelions ensuite le numéro en question. Quand je lui ai demandé pourquoi, il m’a répondu que le nom d’Eddie Kapp me dirait peut-être quelque chose.
— Il sort de taule jeudi, lui expliquai-je.
— Je sais.
— Attends donc une seconde, on va bien voir…
Je composai le numéro. À la deuxième sonnerie, une voix enregistrée répondit qu’il n’y avait pas d’abonné au numéro demandé. Je raccrochai.
— Vu. Maintenant, filons d’ici. Le type est déjà en train de rameuter ses copains dans le hall. Ils savent maintenant que les Kelly sont chez eux.
Quittant la chambre, nous redescendîmes au sous-sol par le monte-charge.
Le chat s’était rendormi sur le bureau. Derrière le bureau nous remarquâmes quelques marches qui conduisaient à une petite porte et non à une trappe comme chez le teinturier. Je l’ouvris et jetai un coup d’œil. La porte donnait sur un couloir désert, reliant le bar de l’hôtel aux cuisines. Nous sortîmes de la cave et nous précipitâmes sur notre gauche dans le lavabo réservé aux messieurs. Après nous être lavé le visage, nous traversâmes le bar et sortîmes dans la rue. Nous bifurquâmes au premier carrefour et, par un itinéraire en zigzag, rejoignîmes le parking où nous avions laissé notre bagnole. Un ancien combattant en treillis kaki montait la garde d’un air morose. Il nous accompagna jusqu’à la voiture.
— Je prends des risques en vous disant ça, murmura-t-il en fixant le volant à travers le pare-brise, mais je m’en fous. Après tout, j’ai pas à faire leur sale boulot.
Il nous lança à la dérobée un bref coup d’œil, puis fixa de nouveau le volant.
— Ils m’ont déjà refait de deux cent cinquante dollars, ces vaches-là ! Mais qu’est-ce que je peux y faire ? Appeler les flics ? Ils les ont dans leur manche, les salauds ! Vous le savez bien, vous autres.
— Où voulez-vous en venir ? lui demandai-je.
Sa joue était agitée d’un tic nerveux, et il ne quittait pas le pare-brise des yeux.
— Je voulais vous prévenir, voilà tout. Pourquoi je fais ça ? Pour leur rendre la monnaie de leur pièce, à ces salauds ! Ils en auront pour leurs deux cent cinquante dollars. (Il tripota sa casquette de toile, se retournant rapidement pour regarder la rue.) Hier après-midi, j’ai vu un mec se ramener ici, dit-il sans nous regarder. Il avait un bout de papier où était marqué le numéro de votre bagnole. Il me l’a donné en me disant qu’il faudrait que je téléphone chez Alex, si je voyais votre bagnole s’arrêter ici. Il me l’a décrite : une Mercury rouge et blanc comme celle-ci. Moi, bien sûr, j’étais pas chaud pour me décarcasser gratis. D’ailleurs, ce mec-là, il ne m’inspirait pas confiance. Et c’était un numéro de province qu’il m’avait remis. J’ai pensé que vous deviez être des touristes de passage et qu’on cherchait à vous faire une entourloupe. Alors, tant pis pour eux ! J’ai pas téléphoné. Et j’ai barbouillé votre numéro avec de la boue.
— Sans blague ?
J’allai jeter un coup d’œil à l’arrière de la bagnole. Effectivement il avait fait un bon travail de maquillage, très réaliste, en maculant si bien le pare-chocs de boue et de poussière qu’on apercevait plus que la moitié des numéros, à l’avant comme à l’arrière. Ça ne ressemblait pas à un camouflage en règle, et ça rendait quand même le numéro difficile à déchiffrer.
— Merci, dis-je en revenant vers lui. Vous avez bien travaillé.
— Vous feriez bien de retourner dans votre province, remarqua-t-il.
Je sortis mon portefeuille et y pris un billet de dix dollars que je fis discrètement glisser vers lui sur l’aile de la voiture.
— Voilà toujours un petit acompte sur les deux cent cinquante dollars qu’ils vous doivent, dis-je.
— Oh ! fallait pas vous croire obligé… Enfin, merci quand même, fit-il en empochant les dix dollars.
— Comment s’appelle votre type ?
— Je ne sais pas. J’ai seulement entendu son copain l’appeler Sal. À moins que ce ne soit Sol… je ne sais pas trop… Il passe quelquefois par ici. Il doit travailler dans le secteur de temps en temps. Des fois, il gare une bagnole de luxe dans le parking. Le patron le connaît bien. C’est un grand, avec une grosse mâchoire à la Mussolini…
— Cet Alex chez qui vous deviez téléphoner, qu’est-ce que c’est ?
— Une agence de location de bagnoles. C’est un peu plus haut, près du pont, du côté de Washington Heights. (Il me coula un nouveau regard à la dérobée.) Mais vous ne devriez pas vous frotter à ces gars-là, m’sieur. Vous feriez mieux de retourner dans votre bled.
— Merci, pour tout, lui dis-je.
— Attendez-moi là une seconde, fit-il en haussant les épaules. Je vais vous amener votre voiture.
— O.K.
Traversant l’aire de gravillons du parking, nous allâmes l’attendre au bout du trottoir. Il sortit la bagnole et nous la remit sans un mot de plus. Nous fîmes le tour du pâté de maisons et descendîmes jusqu’à la Trente-neuvième Rue, où nous traversâmes le tunnel Lincoln. À Jersey City, nous garâmes la voiture dans une petite rue perpendiculaire au boulevard Hudson, et prîmes le métro pour regagner notre hôtel à Manhattan. Après avoir déballé nos affaires et pris une douche bien méritée, Bill me dit :
— Tu n’as pas envie de voir un peu ce que c’est que cette agence de location de voitures ?
Je secouai la tête :
— C’est comme la guerre dans le Pacifique : il fallait prendre d’assaut des dizaines de petits îlots sans importance avant d’arriver à la grande île, la seule qui présentait un véritable intérêt stratégique. Moi, je préfère m’attaquer directement à la grande île. C’est pour ça que j’ai voulu changer d’hôtel. Jeudi, on tentera le débarquement.
— Ça me va, dit-il.
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