L'assassin de papa

Donald E. Westlake · Chapitre 12 sur 30

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L'assassin de papa

Chapitre XII

 

 

Le journaliste en question s’appelait Arnold Beeworthy. J’avais découvert son nom et son numéro dans l’annuaire du quartier de Queens. Il habitait dans la Soixante-quatorzième Rue. Il n’avait pas un seul homonyme dans tout New York. Je lui téléphonai d’un drugstore et une grosse voix de baryton somnolent me répondit.

— N’auriez-vous pas travaillé autrefois au New York Times ? lui demandai-je.

— J’y travaille toujours. Mais bon Dieu ! pourquoi me réveillez-vous à une heure pareille ?

— Il est une heure de l’après-midi, protestai-je.

— Ah ! oui ? Déjà… Bon, alors il faut que je me lève. Attendez une seconde.

J’entendis cliqueter un briquet.

— Alors, reprit la voix, de quoi s’agit-il ?

— Vous avez écrit autrefois un article sur mon père, l’avocat Willard Kelly.

— Moi ? Quand ça ?

— En 1931.

— Aïe ! Mon vieux, ne dites pas de choses pareilles !

— Ce n’était pas vous ?

— Si, c’était bien moi. C’est fou comme le temps passe.

— Puis-je passer chez vous pour parler de cela ?

— Pourquoi pas ? Mais, venez dans l’après-midi. Je pars au journal à huit heures.

— D’accord.

Nous allâmes d’abord déjeuner, et nous allâmes directement à Queens sans repasser par notre hôtel.

Beeworthy habitait une petite maison en briques d’un seul étage, coincée entre une dizaine d’autres du même style.

Une planche grossièrement découpée, peinte en blanc, était fixée sur un piquet au milieu d’une étroite pelouse. Sur la planche, le nom « Beeworthy » était tracé en lettres phosphorescentes.

Une femme entre deux âges, souriante, vint nous ouvrir. Nous nous présentâmes, ajoutant que nous étions attendus.

— Entrez donc. Amie est en train de ronger un os dans son antre.

La maison, avec ses petites pièces claires et des tas de bibelots partout, aurait séduit un capitaine au long cours à la retraite.

Nous suivîmes la femme au sous-sol, aménagé en salle de jeu entièrement lambrissée de pitchpin. Sur une porte, une pancarte annonçait : « Aboyez fort. » L’inscription avait été tracée à la main, à l’aide d’une règle.

Notre hôtesse frappa, et ce fut derrière la porte que quelqu’un aboya. Elle nous ouvrit.

— Deux Kelly pour toi, annonça-t-elle.

— Rapporte du café, ordonna la voix.

— Je sais, je sais. Comment prenez-vous votre café ? dit-elle en se retournant vers nous.

— Noir, si vous voulez bien. Mon frère aussi.

— Entendu.

Elle remonta au rez-de-chaussée pendant que nous entrions dans le bureau. Arnold Beeworthy était un grand patriarche à la moustache grise et broussailleuse. S’il écrivait déjà dans le Times en 1931, il devait avoir maintenant dépassé la soixantaine, mais on lui donnait à peine cinquante ans.

Son « antre » consistait en une petite pièce carrée, encombrée de tables et de classeurs béants, le tout envahi par un bric-à-brac hétéroclite. Le côté droit de la pièce était occupé par un vieux bureau vermoulu avec des poignées de tiroirs dépareillées. Au-dessus du bureau, le mur était tapissé de caricatures, de calendriers, de photos, de boîtes d’allumettes et de notes diverses épinglées dans tous les sens. Une chemise de papier bulle était grande ouverte sur l’amas de paperasses encombrant le bureau.

Le fauteuil pivotant grinça.

— Il est trop tôt pour que je me lève, déclara-t-il en nous tendant une grosse patte. Mais asseyez-vous donc.

Bill prit la chaise de cuisine près de la porte, et je finis par dénicher une chaise longue derrière les doubles rideaux.

— 1931, c’est bien loin, reprit Beeworthy en tapotant son dossier ouvert. Je ne me rappelais même plus l’article auquel vous faisiez allusion. Il a fallu que je le recherche.

Il fit pivoter son fauteuil et frappa de sa paume le flanc du tiroir ouvert.

— Je conserve là-dedans tout ce que j’ai écrit dans ma chienne de vie. Un jour ou l’autre ça pourra servir. Je ne sais pas trop à quoi d’ailleurs ! Mais en attendant, que puis-je faire pour vous ? (Il braqua un gros doigt vers Bill.) Vous ressemblez à votre père ?

— Je crois, dit Bill. C’est ce que disent les gens.

— Une chose en amène une autre. Quand vous m’avez téléphoné, j’aurais été bien incapable de distinguer un Kelly d’un kilowatt ! Puis, en relisant ce foutu papier, j’ai fini par me rappeler la gueule qu’avait ce salaud de Silber au tribunal. Du même coup, je me suis rappelé son avocat. Il portait un complet bleu, mais j’ai oublié de quelle couleur était sa cravate. En tout cas, je regrette d’avoir écrit ce papier. En ce temps-là, j’étais jeune et idéaliste. J’avais pour amie une petite juive du Bronx, communiste et végétarienne, qui me tenait des discours politiques au plumard. Ça se passait en 1931, notez bien, et en ce temps-là, un communiste, ça ne changeait pas de chemise tous les jours ! Je dois vous dire que je n’ai jamais été doué pour les interviews, parce que c’est moi qui parle tout le temps…

Cette fois, ce fut vers moi que son doigt se braqua.

— Pourquoi êtes-vous tellement en rogne, vous ?

Je me rendis brusquement compte à quel point les muscles de mon visage étaient tendus. J’essayai de me décontracter, mais cela me fit un drôle d’effet, comme si j’avais écarquillé les yeux.

— O.K., reprit-il en riant. Vous avez des ennuis, ça se voit. N’empêche que vous auriez bien tort de vous foutre en rogne pour ce que j’ai pu dire sur votre père, il y a trente ans de ça. Je suppose que vous venez me voir pour une question un peu plus actuelle, non ?

— On a assassiné mon père, ça va faire deux mois lundi, dis-je lentement. Les flics donnent leur langue au chat. À mon avis, c’est la suite d’une histoire qui remonte à 1940. Il nous faudrait des noms pour être sûrs.

Il nous regarda quelques secondes, immobile. Puis, il se leva.

— Je voudrais bien enregistrer cette conversation. Vous n’y voyez pas d’inconvénient ?

— Si !

Il ramena son regard vers moi. Une de ses mains était posée sur le bouton du magnétophone.

— Pourquoi donc ?

— Nous ne voulons pas que les journaux parlent de ça. Nous aussi, nous sommes menacés. Toute notre famille ! Ils ont déjà tué sa femme, il y a trois semaines.

— Deux semaines et trois jours, précisa Bill.

— Bon, alors ceci restera entre nous. Rien ne paraîtra dans aucun journal, sans accord formel ; c’est promis.

Il recula, ouvrit la porte d’un placard métallique et nous montra un rayon chargé de boîtes rouges et noires contenant des bandes magnétiques.

— Je collectionne aussi ces trucs-là, expliqua-t-il. Il y a là-dedans des interviews qui remontent à neuf ou dix ans. Ça ne peut d’ailleurs servir à rien, il n’y a pas un seul personnage connu.

On frappa à la porte. Il aboya une fois de plus, mais sa femme lui cria de venir ouvrir parce qu’elle avait les deux mains occupées.

Bill se leva vivement et alla ouvrir la porte.

Elle portait un plateau rond, décoré d’une réclame pour une marque de bière. Elle posa les trois tasses sur un coin du bureau que nous dûmes déblayer tout exprès. Elle nous adressa un bon sourire et s’éclipsa sans dire un mot.

— Évidemment, vous devrez me croire sur parole, insista Beeworthy.

Que faire ? J’avais absolument besoin de son concours. Après tout, ce n’était sans doute qu’un collectionneur d’une espèce un peu particulière.

— D’accord, dis-je.

— Parfait.

Il mit son magnétophone en marche et les rouleaux commencèrent à tourner lentement. Il revint s’asseoir à son bureau, repoussa quelques papiers et un micro apparut brusquement.

Il me fit raconter toute notre histoire en détail. Ça m’embêtait de perdre autant de temps, mais après tout c’était moi qui venais lui demander un service.

Ce Beeworthy était un farceur : il savait parfaitement interviewer les gens ! De temps en temps, il me posait une question précise, comblant ainsi les lacunes de mon récit.

— Vous vous y prenez comme des manches, dit-il à la fin. Il faut commencer par découvrir qui tire les ficelles dans le milieu à l’heure actuelle, et rechercher ensuite qui, parmi eux, votre père a connu autrefois. Ça, je pourrais probablement le faire avec plus de facilité que vous. Par de vieux copains d’Eddie Kapp, peut-être… Laissez-moi fouiller un peu dans mes dossiers… Non, pas ici : au journal. Je vous rappellerai lundi. Où logez-vous ?

— Je ne pense pas que vous puissiez tirer un article de tout ça, remarquai-je. Pas un article publiable en tout cas !

Il se mit à rire en tiraillant sa moustache.

— Les journalistes ne sont pas tout à fait tels qu’on les voit au cinéma, dit-il. L’ère du journalisme créateur est passée. Aujourd’hui, une information n’est sensationnelle que si un rédacteur en chef la monte en épingle. Votre histoire, c’est pour moi seul que je la voulais, pour ma distraction et mon édification personnelles. (Il se leva et arrêta le magnétophone.) Je serais beaucoup plus fait pour diriger un petit journal local, poursuivit-il en regardant ses bandes. N’importe où… Dans un petit trou de la Nouvelle-Angleterre, par exemple… Mais je n’ai jamais pu me résoudre à déménager. J’aurais pourtant mieux fait, nom de Dieu ! Bon, je vais m’occuper de ça, promit-il en se retournant vers nous. Où pourrais-je vous toucher ?

— À l’hôtel Amington.

— Entendu, je vous rappellerai lundi.

Il nous raccompagna jusqu’au rez-de-chaussée et sa femme apparut un bref instant pour nous dire au revoir.

— J’espère que vous ne lui avez pas vendu la carte d’une île au trésor ? dit-elle en souriant. Je ne crois pas que je serais de force à le supporter : la dernière m’a suffi !

— Il n’en a pas été question, lui assura Bill avec un sourire.

Beeworthy tendit sa tasse à sa femme.

— Donne-moi donc encore un peu de café, tiens.

Il s’arrêta sur le seuil de sa porte et nous regarda suivre l’allée pour regagner notre voiture. Il avait l’air trop grand et trop gros pour sa maison.

— Je vous rappellerai lundi, répéta-t-il.

 

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