L'assassin de papa
Chapitre XIII
— Et maintenant, où va-t-on ? me demanda Bill.
— À Manhattan. On va passer chez Johnson.
— Parce que maintenant, tu lui fais confiance ?
— Jusqu’à un certain point, oui. Je ne crois pas qu’il cherche à nous mentir. Il désire sincèrement nous aider, et il faut que je sache en quoi il peut nous être utile au juste.
— Quelle rue as-tu dit ? Tu ferais bien de la chercher sur le plan.
J’ouvris la boîte à gants et en sortis le plan et l’indicateur des rues. La rue n’était pas bien difficile à trouver, mais nous ne pûmes nous garer qu’à une bonne distance de là. Nous fîmes à pied le reste du trajet et prîmes l’ascenseur jusqu’au cinquième étage. C’était un vieil immeuble aux couloirs peints en vert. Le bureau de Johnson se trouvait sur la droite, au numéro 508.
Il se composait d’une seule pièce. Un bureau, un classeur, une corbeille à papiers, deux fauteuils, le tout visiblement acheté aux puces, en constituaient le mobilier. Les murs étaient peints en vert, comme les couloirs. Une fenêtre donnait sur un toit goudronné et bosselé, et le flanc d’une grande bâtisse en briques. Le plafond s’écaillait.
Johnson se tenait debout dans l’angle de la pièce, adossé au mur, un bras appuyé sur le classeur, le visage en sang. Il semblait être dans cette position depuis un long moment.
À notre arrivée, il tourna lentement la tête vers nous.
— Salut, dit-il d’une voix basse et fêlée, en articulant ses mots avec peine, tant ses lèvres étaient enflées. J’allais vous téléphoner, ajouta-t-il.
Nous le prîmes chacun par un bras et l’aidâmes à s’asseoir derrière son bureau.
— Où sont les w.-c. ? lui demandai-je.
— À gauche.
Je suivis le couloir dans la direction indiquée et trouvai ce que je cherchais. Le carrelage était noir de crasse. Je pris une poignée de serviettes de papier, en mouillai quelques-unes sous le robinet et revins dans le bureau.
Bill avait sorti une bouteille d’un tiroir et remplissait un verre.
— Attends que je lui lave d’abord la figure, dis-je.
Johnson poussa un grognement de douleur quand je lui frottai le visage, d’abord avec les serviettes mouillées puis avec les sèches. Le salaud qui l’avait interviewé devait porter une chevalière, car le pauvre avait les joues et la bouche zébrées de courtes estafilades. Bill lui tendit le verre.
— Merci, dit Johnson.
Je versai un peu d’alcool sur deux serviettes.
— Ne bougez pas, lui recommandai-je quand il eut reposé son verre.
Il voulut bondir en arrière quand j’appliquai les serviettes sur ses écorchures, mais je lui maintins la tête de force.
— Nom de Dieu ! hurla-t-il. Oh ! nom de Dieu !
— Allez, buvez un bon coup maintenant, lui dis-je quand j’eus terminé.
Il obéit et Bill lui tendit une cigarette tout allumée. Les mains de Johnson tremblaient.
— Quand est-ce arrivé ? demandai-je.
— Une demi-heure… un quart d’heure… Je ne sais pas… Je suis resté là, à attendre…
— Pourquoi vouliez-vous nous téléphoner ?
Il eut un geste vague pour désigner son visage.
— C’est à cause de vous qu’ils m’ont fait ça ! Ils voulaient que je leur dise où vous étiez.
— Et vous le leur avez dit ?
Il regarda ses mains.
— Pas tout de suite, murmura-t-il.
— Ça ne fait rien. Justement, nous aussi, on les cherche. Vous avez bien fait de les renseigner.
Il vida son verre et il tendit aussitôt la main vers la bouteille.
Il but avidement, à même le goulot.
— Comment ont-ils pu savoir que vous étiez en rapport avec nous ? Ils ne nous ont sûrement jamais vus ensemble, sans quoi ils auraient su où nous trouver. Vous avez parlé de nous à quelqu’un ?
Il toussota en tirant une bouffée de sa cigarette.
— À une demi-douzaine de gens au moins ! D’abord à deux flics de ma connaissance, puis à un journaliste – un type qui travaille dans une grande agence de presse…
— C’est sûrement l’un d’eux. Il faut que vous découvriez lequel. Vous avez besoin d’argent ?
— Pas pour l’instant. Plus tard, peut-être… Quoique, si vous pouviez m’avancer vingt dollars…
Sur un signe de tête que je lui adressai, Bill sortit son portefeuille et remit deux billets â Johnson.
— Agissez le plus vite possible, lui recommandai-je. Et ne craignez pas de trop parler. S’ils reviennent vous voir, répondez à toutes leurs questions. C’est sans importance…
— Entendu.
— Téléphonez-nous à notre hôtel dès que vous aurez découvert quelque chose. Si nous ne sommes pas là, laissez un message.
— Vous n’allez pas changer d’adresse ?
— Pour quoi faire ? Je vous l’ai dit, nous tenons autant qu’eux à les rencontrer.
Il hocha la tête.
— C’est qu’ils sont mauvais, les salauds !
— Vous êtes un peu requinqué, maintenant ?
— Oui, ça peut aller.
Après l’avoir quitté, nous allâmes dans le centre et nous prîmes une chambre dans un hôtel situé à une bonne quarantaine de rues de l’Amington. Le soir, quand j’appelai l’Amington, on nous dit que personne n’avait laissé de message pour nous. J’envoyai le garçon nous acheter un jeu de cartes et nous tuâmes le temps comme nous pûmes dans notre piaule. Attendre, c’est tout ce qu’on pouvait faire.
OceanofPDF.com