L'assassin de papa

Donald E. Westlake · Chapitre 23 sur 30

Pages du PDF

L'assassin de papa

Chapitre XXIII

 

Les journaux du soir m’apportèrent de nouveaux éléments d’information. L’explosion d’une chaudière dans un hôtel particulier de la Huitième Avenue… La mort du propriétaire d’une boutique de spiritueux, abattu au cours d’une prétendue tentative de hold-up, bien que le « gangster » n’ait rien volé (sans doute, suggérait-on, parce qu’il avait été effrayé par les quatre coups de feu qu’il avait tirés sur le propriétaire)… Un autre accident d’automobile mortel – à Jackson Heights, celui-là. Le conducteur, qui circulait seul dans une Pontiac de l’année, était « sans profession ».

Les opérations n’avaient commencé que depuis vingt-quatre heures à peine, et je disposais déjà de sept coupures, sept faits divers qui n’avaient apparemment aucun lien entre eux. Il fallait être un initié comme moi pour deviner qu’une véritable révolution était en cours.

D’ailleurs, il ne s’agissait là que des opérations les plus spectaculaires. Depuis vingt-quatre heures, étaient certainement disparus un certain nombre d’individus dont on n’entendrait plus jamais parler, et personne ne s’adresserait à la police pour les retrouver. D’autres citoyens affirmeraient avoir fait une chute dans l’escalier et entreraient à l’hôpital sans plus de publicité qu’on n’en accorde aux victimes d’un banal accident. Des commerçants regarderaient d’un œil lugubre leurs vitrines en miettes ou leurs stocks de marchandises détruits, mais ne signaleraient jamais les dégâts ni à la police ni à leur compagnie d’assurance.

Le vendredi matin, je pus ajouter trois nouveaux articles à ma collection et cinq autres encore le vendredi après-midi. L’un deux relatait la mésaventure d’un résident de Riverdale dans le Bronx : il s’était brisé la colonne vertébrale en dégringolant dans l’escalier de sa propre maison. Je reconnus son nom : c’était un des hommes qui avaient assisté à la conférence du lac Georges. Cela signifiait que les gens en place entendaient rendre coup pour coup.

La police devait savoir ce qui se passait, mais souhaitait sans doute y donner le moins de publicité possible. Tout comme Irving Baumheiler, elle devait désirer que tout se passe en douceur. Il ne fallait pas alarmer les paisibles contribuables !

Le samedi matin, les journaux rendirent compte, sans s’en douter, du résultat d’une grande bataille qui s’était déroulée la nuit précédente. Trois quotidiens rapportaient en effet l’incendie du Club athlétique de Brooklyn et deux autres, l’explosion d’une chaudière dans une boîte de nuit de l’East End, une demi-heure après la fermeture. Deux conspirateurs du lac Georges avaient encore été victimes d’accidents mortels : l’un chez lui, l’autre dans sa voiture. Je possédais maintenant des coupures relatant onze épisodes divers de cette guerre des gangs. Aucun n’avait paru assez sensationnel pour être mentionné simultanément par tous les grands journaux du matin.

Quand je téléphonai à Johnson vers trois heures, comme convenu, il me parut assez agité.

— Dites donc, Kelly, grommela-t-il, j’aimerais bien savoir dans quel guêpier vous êtes allé me fourrer.

— Pourquoi ? Que s’est-il passé ?

— Rien, heureusement ! J’ai vu tout de suite que je mettais le doigt entre l’écorce et l’arbre et je l’ai retiré à temps. Mais il se passe quelque chose…

— Je sais.

— Vous auriez pu me prévenir !

— Je l’ai fait. Je vous ai recommandé d’être prudent.

— Écoutez, vous seriez très gentil de ne plus me retéléphoner à l’avenir.

— D’accord.

— Je ne sais pas ce qui se mijote et je ne veux pas le savoir. Mais je ne veux surtout pas être mêlé à ça.

— Entendu, mon vieux. Je vous comprends parfaitement. Je ne vous embêterai plus.

— Je regrette de ne pas pouvoir vous être utile, dit-il, gêné, comme s’il voulait s’excuser. Mais ces trucs-là, voyez-vous, c’est pas ma spécialité.

— Vous me l’avez déjà dit.

— C’est que c’est tout ce qu’il y a de vrai. En revanche, pour les affaires de divorce, je suis imbattable !

— En d’autres termes, vous ne savez pas où perche Ganolese ?

— J’ai ses deux adresses habituelles : un appartement à New York, et une villa de Long Island. Mais en ce moment, il ne se trouve ni à l’une ni à l’autre. Et je ne sais pas ce qui se passe au juste, mais je sens que le moment serait mal choisi pour poser des questions au sujet de sa résidence actuelle.

— C’est bon.

— Je regrette… J’ai fait de mon mieux.

— Je sais, je sais. Ne vous en faites pas : ces histoires-là, ça ne devrait pas exister.

Je raccrochai, puis j’allumai une cigarette. Je me dis alors que je m’y prenais mal et qu’il fallait procéder de façon diamétralement opposée. Je consultai l’annuaire du téléphone et j’y trouvai l’adresse du bureau de William Cheever, mais pas celle de son domicile personnel. Un samedi après-midi, il ne fallait malheureusement pas compter le trouver à son cabinet.

Encore un week-end qui me parut interminable…

 

OceanofPDF.com