L'assassin de papa

Donald E. Westlake · Chapitre 4 sur 30

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L'assassin de papa

Chapitre IV

 

 

Le matin, avant notre départ, Bill était prêt à faire des conneries, comme d’enterrer Smitty dans sa cave, ou de l’abandonner sur une petite route, dans sa Plymouth, avec une balle de son revolver à barillet dans la tête.

— Si on le laisse en vie, il ira les prévenir qu’on va leur donner la chasse.

— Mais non, dis-je en regardant Smitty. Il faudrait pour ça qu’il avoue nous avoir tout dit. Ils ne croiront jamais qu’il a refusé de nous donner leurs noms. C’est pour ça qu’il ne retournera pas à New York.

— Ça, vous pouvez y compter ! s’écria-t-il.

Ses lèvres tuméfiées l’empêchaient d’articuler distinctement.

— Il ira se planquer quelque part dans l’Ouest, sous une autre identité, dis-je.

Smitty saisit la balle au bond.

— Vous n’entendrez plus jamais parler de moi, promit-il.

Au bout d’un moment, Bill finit par se rallier à mes arguments et alla dégager sa Mercury de l’allée. Smitty sortit sa Plymouth du garage en marche arrière, et fila sans perdre de temps à nous demander son chemin.

Pendant que Bill partait en ville prendre congé de son patron, embrasser sa gosse et retirer son argent de la banque, je restai à la maison pour faire les valises et fermer les fenêtres. À son retour, nous chargeâmes ensemble le coffre à bagages et reprîmes la route de New York.

Ma jambe droite était encore un peu flageolante. J’essayai de conduire un moment, mais je dus bientôt y renoncer. Non seulement j’évaluais mal les distances, mais j’avais des ennuis avec ma cheville droite que les toubibs n’avaient pas réussi à réparer complètement. Elle était raide et j’étais obligé d’appuyer sur l’accélérateur avec le talon, ce qui était gênant. Nous changeâmes donc de place et Bill garda le volant tout le reste du trajet.

Nous avions emporté le revolver de Smitty. Bill possédait bien un Luger, mais d’un calibre spécial et il n’avait pas réussi à se procurer des cartouches à Binghamton. À New York, il aurait peut-être plus de chance. En outre, nous avions placé deux carabines de chasse dans notre coffre.

Nous trouvâmes un hôtel pas trop cher avec garage, tout en haut de Broadway, dans la Soixante-douzième Rue. Bill avait près de quatre mille dollars, moi un peu moins de cent. L’armée m’avait expédié le deuxième tiers de ma prime de démobilisation à l’hôpital, soit cent dollars, mais Dieu seul savait où le troisième tiers me parviendrait. Il ne devait pas tarder beaucoup, car cela allait bientôt faire deux mois que j’avais été libéré, ce qui me semblait à peine croyable.

Il était un peu plus de deux heures quand nous nous inscrivîmes à l’hôtel. Bill trouva une banque pas loin, où il déposa trois mille dollars dans un compte sur lequel nous pouvions tirer indifféremment l’un et l’autre. On nous fit remplir et signer des fiches à tous les deux et on nous donna un carnet de chèques. Les types de la banque n’avaient pas l’air trop satisfaits. Ils auraient préféré que nos noms figurent sur le chéquier, mais nous nous y refusâmes.

Après avoir déjeuné, nous regagnâmes notre chambre et nous nous assîmes sur nos lits.

— Et maintenant ? m’a demandé Bill.

— Nous avons deux pistes. La première, c’est le numéro d’immatriculation de la bagnole de Smitty. Mais il est probable que c’est une voiture volée. L’autre piste, c’est la carrière de papa. Il a été avocat à New York autrefois et il a été en rapport avec le milieu.

— C’est faux. Ce salaud a menti !

— Non. Ce qui a causé sa mort venait du passé. Ils le recherchaient peut-être. Il a dû croire qu’après tant d’années, il ne risquait plus rien à revenir à New York. Mais il n’osait pas sortir de son hôtel.

— Mais pourquoi auraient-ils aussi tué Ann ?

— Explique-moi en détail comment les choses se sont passées.

— Elle faisait partie d’une troupe théâtrale. Des amateurs, tu comprends… Elle consacrait deux ou trois soirées par semaine aux répétitions. Elle y allait en autobus et se faisait ramener par les uns ou par les autres. Moi, je ne pouvais pas aller la chercher à cause de Betsy qu’il fallait garder… Et il n’y a plus d’autobus à cette heure-là… Le dernier soir elle a pris son autobus, pour aller là-bas, comme d’habitude. L’arrêt est tout près de la salle où ont lieu les répétitions : deux ou trois pâtés de maisons, à peine. Elle a traversé la rue… Il ne faisait même pas nuit : il n’était que sept heures et demie. La voiture a débouché d’une petite rue et l’a heurtée… Elle a été renver…

— Ça va, dis-je. Calme-toi. Inutile de raconter ça maintenant.

— J’y arriverai, assura-t-il en allumant une cigarette. Donc elle a été renversée sur le trottoir. La voiture l’a fait tomber à la r… à la renv…

— Oui, j’ai compris.

— Ah ! saloperie.

Il haletait bruyamment, en fixant les motifs du dessus-de-lit. Il posa ses mains dessus, les doigts écartés et les appuya fortement.

— Il y avait trois témoins, mais aucun n’a bien vu ce qui s’était passé. La bagnole n’a même pas ralenti.

— Je me demande si c’était la même ?

Il tourna la tête vers moi.

— La même que celle qui vous a pris en chasse ?

— Oui.

— Je ne sais pas… C’est probable, mais personne ne l’a bien remarquée.

Tandis qu’il achevait sa cigarette, j’allai jusqu’à la table où était posé le téléphone et feuilletai les annuaires. L’hôtel possédait ceux de Manhattan, de Brooklyn et du Bronx. Je trouvai un Chester P. Smith dans Brooklyn, à l’adresse indiquée sur la carte que m’avait montrée Smitty.

Ce fut une femme qui me répondit. Je lui demandai si Smitty était chez lui.

— Qui ça ? fit-elle, surprise.

— Je veux dire Chet. Enfin Chester, si vous aimez mieux.

— Il est à son travail. Qui le demande ?

— Je crois bien que nous avons été ensemble à l’armée, dis-je. À condition bien sûr qu’il ne s’agisse pas d’un homonyme. Mon copain était de taille moyenne, avec un visage plutôt maigre…

Elle se mit à rire comme une folle.

— Ben, ça, je peux vous garantir que mon mignon n’est pas du genre maigre !

— Alors il ne s’agit sûrement pas de la même personne, dis-je.

Je raccrochai et cherchai le numéro de la bibliothèque de prêt de Manhattan. Je découvris qu’il s’agissait d’un établissement consacré uniquement aux journaux et périodiques.

— Je sors un moment, dis-je à Bill.

— Où vas-tu ?

— À la bibliothèque. Pendant ce temps, tâche donc de voir comment nous pourrions nous procurer des renseignements sur cette fameuse plaque minéralogique.

— Qu’est-ce que tu vas foutre dans une bibliothèque ?

— Voir si les journaux ont parlé de papa dans le temps.

— Tu veux dire de ses relations avec le milieu ? Avec les bootleggers ?

Il se leva furieux, le sourcil froncé.

— Ce petit salaud a menti, Ray ! Tu es un mauvais fils, si tu crois à ces mensonges.

— Je n’ai plus qu’un œil, Bill, mais celui-là, je suis encore capable de l’ouvrir.

Du coup il laissa tomber.

— Bon Dieu ! dit-il en détournant la tête et avec tout ça je n’ai pas roupillé depuis deux jours

— Je serai bientôt de retour, promis-je.

Il se jeta à plat ventre sur son lit, et je sortis de la chambre.

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