L'assassin de papa

Donald E. Westlake · Chapitre 25 sur 30

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L'assassin de papa

Chapitre XXV

 

 

Il avait une Buick de l’année, bleu et crème. Il l’avait garée non loin de chez lui, dans une zone de stationnement réglementé, mais un permis spécial était fixé à son pare-brise l’autorisant à y laisser sa voiture en permanence.

Nous filâmes d’abord vers l’ouest, en coupant la Cent-dixième Rue, et remontâmes ensuite vers le nord pour rejoindre l’autoroute Henry Hudson. Je m’étais assis à côté de lui, le revolver de Smitty posé sur mes genoux.

— C’est encore loin ? lui demandai-je au bout d’une heure.

Il me lança un bref coup d’œil avant de fixer à nouveau la route.

— Un peu après Monsey, dit-il. Dans le comté de Rockland.

— Qu’est-ce que c’est que ça, Monsey ? Une ville ?

— Oui. Une petite ville, bâtie il y a quelques années.

— En ce cas, il y aura des magasins. Arrête-moi chez un marchand d’articles de sport.

— Entendu.

Au bout d’un moment, nous quittâmes l’autoroute pour emprunter une route visiblement récente. Nous franchîmes la Thruway sur un pont métallique, et brusquement la route se trouva bordée de boutiques neuves, devant lesquelles étaient aménagés des parkings goudronnés. Cheever stoppa devant un magasin dont la vitrine était remplie de fusils de chasse et de bottes à cuissards.

Je retirai la clé de contact, après m’être assuré au préalable que la boîte à gants ne contenait aucun objet dangereux.

— Attends-moi là, dis-je.

— N’aie pas peur, promit-il en retrouvant un peu de son ancien aplomb. Je ne peux plus compter maintenant que sur Eddie Kapp et sur toi. Je n’essaierai pas de te plaquer.

— Ravi de l’apprendre, dis-je.

Ce qui m’agaçait, c’est qu’en d’autres circonstances je l’aurais trouvé plutôt sympathique, ce juriste si poli et si maître de lui.

J’achetai une carabine à lunette, calibre 30, et une boîte de cartouches. Le tout me coûta cent quatre-vingts dollars, presque tout ce que j’avais sur moi.

Je remontai en voiture et Cheever repartit, tandis que j’étudiais le petit manuel qu’on m’avait remis avec la carabine. Je m’entraînai également à la charger.

— C’est à quinze cents mètres d’ici, en haut de la côte, me dit tout à coup Cheever.

Nous arrivions à un croisement. Autour de nous s’étendaient des terrains incultes, derrière un bazar intitulé « Au vieux saule ».

— La maison se trouve sur la route même ? demandai-je.

— Non. À huit cents mètres plus haut. On monte par un petit chemin de terre.

— Est-ce que… ? Ralentis donc une minute, bon Dieu !… Est-ce qu’il y aura des sentinelles au croisement de la route et du chemin de terre ?

— Ça, sûrement. C’est même pour ça qu’il me fallait une autorisation pour venir. Je n’avais aucune envie de m’aventurer par là sans permission.

— C’est bon. En ce cas, tu continueras tout droit. Mais montre-moi le croisement au passage.

— Entendu.

— Tu peux accélérer un peu maintenant.

— Nous y sommes, me dit-il deux minutes plus tard. À droite…

Je repérai un chemin qui enjambait un talus et s’incurvait ensuite entre des arbres. Un bois touffu le bordait des deux côtés, montant en pente raide vers les monts Ramapo. J’entrevis au passage une voiture garée sous les arbres, le long du chemin.

— Et maintenant ? me demanda Cheever.

— Continue et prends le premier chemin que tu rencontreras sur ta droite.

À dix-huit cents mètres de là, nous obliquâmes à droite sur une route plus étroite, mais goudronnée cependant. La pente se fit de plus en plus raide. Nous débouchâmes bientôt sur un terre-plein de gravillons. À côté on avait installé un foyer en pierres, une table de bois et une corbeille à papiers en grillage.

— Fais demi-tour et arrête-toi là, ordonnai-je.

Sa Buick était trop longue et la route trop étroite : il dut s’y reprendre à plusieurs fois. Mais il ne passa aucune voiture pendant cette manœuvre. On était un lundi, le 10 octobre, et on ne risquait pas de rencontrer beaucoup de touristes.

Cheever stoppa enfin sur le terre-plein et serra son frein à main. Je repris la clé de contact et descendis de voiture avec mon matériel. Puis je déposai la carabine et le revolver de Smitty sur la table de pique-nique. Cheever descendit à son tour.

— Assieds-toi là, lui dis-je.

Quelque chose dans mon visage, ou dans ma voix, dut lui donner l’éveil. Il s’arrêta de l’autre côté de la table, en face de moi, et me fixa avec méfiance, les mains devant lui, les doigts largement écartés.

— Qu’est-ce que ça veut dire ? fit-il. Qu’est-ce qui se passe ?

— Tu sais qui je suis ? lui demandai-je.

— Je sais que tu étais avec Kapp, là-bas, au lac Georges. C’est toi qui m’as fait entrer.

— Oui, mais connais-tu mon nom ?

Il secoua négativement la tête.

— Ray Kelly, lui dis-je. Le fils de Will Kelly.

Il secouait toujours la tête.

— Ça ne me dit absolument rien. Je ne sais pas quelle idée vous vous êtes fourrée dans le crâne, mais vous vous trompez.

— « On devrait liquider les Kelly ! » dis-je. Voilà la phrase que je me suis fourrée dans le crâne. Quelqu’un l’a soufflée à l’oreille de Ganolese, cette phrase-là. « Liquidons les Kelly… Liquidons-les tous… Le vieux, ses deux fils, sa belle-fille… Toute la tribu… Parce que Eddie Kapp va sortir de Dannemora et qu’on ne peut pas savoir… »

— Non ! s’écria-t-il. Tu n’as rien compris. Ce n’était pas moi.

— « … parce qu’on ne peut pas savoir avec certitude lequel des deux est le fils d’Eddie Kapp, poursuivis-je. Et que, même si nous descendons le bon, un autre membre de la famille peut vouloir le venger. Réfléchis donc un peu, Ed : tu sais comme ils sont sentimentaux, tous ces immigrants de la vieille école… » Pas vrai, Cheever ? Quelqu’un a susurré ça à l’oreille d’Ed Ganolese, et Ed a signé l’ordre d’exécution…

Il secoua à nouveau la tête en reculant.

— Ce n’est pas moi ! hurla-t-il. Vous vous trompez, Kelly. Il faut me croire. Ça ne s’est pas du tout passé comme ça. Je vous le jure !

— C’est toi qui as tout mis en branle, Cheever, dis-je en prenant sur la table le revolver de Smitty.

Pivotant brusquement sur lui-même, il s’enfuit dans le bois, en courant perpendiculairement à la route. Une seconde plus tard, il avait disparu et j’entendis un bruit de branches cassées s’éloigner de plus en plus dans les taillis.

J’aurais dû le descendre ! Je l’aurais pu… À l’instant où il avait fait sa première enjambée, je le tenais en joue. Pendant une fraction de seconde, alors que j’alignais mon cran de mire avec un point situé sur son flanc gauche, un peu au-dessous du bras – de ce bras qu’il relevait pour prendre son élan – mon cerveau avait ordonné à mon index d’appuyer sur la détente. Mais mon doigt ne lui avait pas obéi…

Je rabaissai mon arme, en écoutant Cheever dévaler la pente dans le sous-bois, déchirer son pantalon, accrocher ses lacets aux ronces, tomber, se débattre, reprendre sa course, fou de terreur…

Non, je ne pouvais pas le tuer. Je me répétais que c’était parce que je n’étais pas certain de sa culpabilité. J’attachais peut-être trop d’importance à la remarque de Kapp, et si on l’avait choisi comme émissaire au lac Georges, ça ne prouvait pas qu’il avait eu l’idée du massacre de la tribu Kelly… En fait, la véritable explication de mon attitude était beaucoup plus simple. Si je ne l’avais pas tué, c’est que je n’avais pas pu tirer comme ça, de sang-froid, sur un homme qui s’enfuyait, dont je ne voyais que le dos…

Je retournai à la voiture et jetai la clé de contact sur la banquette. Puis, prenant la carabine et le revolver, je traversai la route et m’enfonçai dans le bois, du côté opposé à celui qu’avait pris Cheever – autrement dit, dans la direction où devait se trouver la planque de Ganolese.

Celui-là, il fallait que je le tue ! Il le fallait, coûte que coûte !

 

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