L'assassin de papa

Donald E. Westlake · Chapitre 18 sur 30

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L'assassin de papa

Chapitre XVIII

 

J’eus affaire à trois flics. L’un, en civil, faisait partie de la police locale. C’était une espèce de clown au rabais qui mâchonnait une chique. Le second dépendait du parquet du comté : le genre fouine affligée de la folie des grandeurs. Le troisième appartenait à la Brigade Criminelle de la police d’État ; un type gris et glacial, qui devait être dépourvu de glandes lacrymales.

Je leur racontai tout : que Bill avait perdu sa femme deux mois plus tôt dans un accident d’auto et qu’il faisait de la dépression depuis. Qu’il possédait le Luger depuis des années, mais que je ne savais pas qu’il l’avait emporté. Que nous avions décidé de faire un petit voyage pour nous changer les idées, et pour essayer d’oublier nos deuils récents… Mais Bill se sentait de plus en plus déprimé et il avait fini par se suicider…

Le flic local goba mon histoire sans difficulté, en même temps que le jus de sa chique. L’enquêteur du parquet, lui, aurait préféré quelque chose de plus original, mais il n’avait pas envie de se fatiguer. Quant à l’inspecteur de la Brigade Criminelle, il ne crut pas un mot de ce que je lui racontais, mais il s’en foutait. Il n’était là que pour graver mes traits dans sa mémoire.

On classa donc l’affaire, en concluant au suicide. Pourtant, la mise en scène me paraissait bien grossière. Sans compter que Bill n’était pas le genre de type à s’envoyer en l’air…

Le flic local avait convoqué un entrepreneur de pompes funèbres. C’était probablement son beau-frère. Le croque-mort se frotta les mains en me voyant. Je savais qu’il allait m’empiler, et il savait que je le savais et que je serais bien obligé d’en passer par où il voudrait.

Le jeudi soir, je partis me cuiter à mort. De bar en bar, je me rapprochai progressivement de la base aérienne. Au moment où je commençais à m’empoigner avec un sergent major, le flic de la Brigade Criminelle surgit du néant, m’embarqua dans la Ford grise avec laquelle il m’avait suivi, et me ramena à l’hôtel.

— Tâchez de ne pas faire comme votre frère, me conseilla-t-il avant de me laisser descendre.

Je le toisai.

— Et qu’est-ce qu’il a fait, mon frère, à votre avis, puisque vous êtes si malin ?

— Je ne sais pas au juste, répliqua-t-il. Mais tenez-vous-le pour dit.

— Va te faire foutre ! lui lançai-je.

J’ouvris la portière avec difficulté et gagnai en titubant le hall de l’hôtel. Je ne revis jamais le flic et je ne sais pas encore quelle mouche l’avait piqué. Je l’avais peut-être convaincu. À moins qu’il se soit lassé.

Dans ma chambre, je m’allongeai sur mon lit. Pendant un bon moment, je n’arrivai pas à me rendre compte de ce qui clochait. Et brusquement, je compris : je n’entendais plus la respiration de Bill dans le lit voisin. Pauvre vieux Bill, si droit, si chic…

J’aurais aimé discuter le coup avec Kapp, mais nous avions décidé d’un commun accord qu’il valait mieux qu’on ne nous voie pas ensemble, tant que toute la flicaille ne serait pas rentrée à la niche. Ça n’aurait fait que compliquer les choses si j’avais mis Kapp dans le coup. Du reste, comme je le leur avais dit, j’étais effectivement seul, lorsque j’avais découvert le cadavre de Bill.

À la fin, je me relevai et je redescendis faire un tour. Malheureusement, tous les bars de Plattsburg étaient fermés. Je revins donc dans ma chambre où je restai assis sur mon lit à fumer, toutes lumières éteintes. Chaque fois que je tirais une bouffée, la pièce s’illuminait d’un reflet rougeâtre et le couvre-pied semblait bouger sur le lit voisin. Au bout d’un moment, je rallumai et m’endormis.

Le vendredi après-midi, l’oncle Henri arriva de Binghamton. Nous ne tardâmes pas à nous engueuler. Il voulait ramener le corps de Bill à Binghamton, tandis que je préférais le faire inhumer sur place au plus vite. Pour moi, il ne s’agissait plus de Bill, mais d’un petit tas de chair et d’os. Le vrai Bill n’existait plus.

Mon point de vue finit par prévaloir, étant donné que j’étais décidé à régler les frais de l’enterrement.

Après les obsèques, je mis la voiture de Bill dans un garage. Maintenant, elle m’appartenait, mais je ne pouvais pas la conduire tant que les papiers n’étaient pas à mon nom et cela demandait du temps.

L’oncle Henri me raccompagna à ma chambre.

— Tu rentres à Binghamton avec moi ? me demanda-t-il.

— Moi ? Mais je n’ai plus aucun endroit où aller là-bas.

— Tu peux toujours t’installer à la maison, si tu veux. Tante Agathe sera ravie de te recevoir.

Je le remerciai.

— Non, je n’ai pas envie de retourner à Binghamton. Pas pour l’instant en tout cas.

— Tu es assez grand pour savoir ce que tu as à faire, Ray. Mais tu seras toujours le bienvenu chez nous.

— Merci.

Nous restâmes un instant silencieux. Il voulait me dire quelque chose, mais il ne savait pas comment s’y prendre. Comme j’ignorais de quoi il s’agissait, je ne pouvais pas l’aider.

— Et pour Betsy ? Qu’est-ce qu’on va faire ? finit-il par me dire après s’être éclairci la voix.

— Betsy ? Qui est-ce ?

— La petite fille de Bill. C’est nous qui nous sommes occupés d’elle jusqu’à présent.

— C’est vrai, je l’avais complètement oubliée !

— Nous ne demanderions pas mieux que de la garder. J’aimerais même l’adopter. Est-ce que tu y verrais une objection ?

— Moi ? Mais non, bien sûr. Pourquoi me demandes-tu cela ?

— Parce que tu es son oncle. Son plus proche parent…

— Je ne l’ai jamais vue. Et je n’ai pas de maison, pas de foyer, rien…

— En ce cas, je vais m’occuper des premières formalités. Il faudra peut-être que tu signes certains papiers… Je n’en sais rien… Où pourra-t-on te joindre ?

— Je vous écrirai dès que j’aurai une adresse fixe.

— Très bien.

De nouveau, il toussota.

— Il va falloir que je reparte. Je n’aime pas conduire la nuit…

Je le raccompagnai à sa voiture.

— Ah ! je savais bien que j’oubliais quelque chose ! dit-il soudain. Pour la maison de Bill…

— Oh ! je t’en prie, pas maintenant ! Une autre fois… l’année prochaine… Foutez-moi la paix avec ça !

— Bon, comme tu voudras. Tu as raison… Mais surtout n’oublie pas de m’envoyer ton adresse. D’ici là, je m’occuperai de tout.

Quand il fut parti, j’allai acheter deux bouteilles de scotch. Et puis je me rappelai que j’étais seul. Je les montai cependant toutes les deux dans ma chambre et je m’accroupis en tailleur sur mon lit, pour boire, fumer et réfléchir. Petit à petit, je réussis à me détendre et à reprendre le fil de mes idées.

Vers neuf heures, Kapp vint frapper à ma porte.

Je me levai pour lui ouvrir.

— Ton oncle est reparti chez lui ? me demanda-t-il.

— Dans l’après-midi, expliquai-je.

— Je sais, je le surveillais. Personne ne t’a suivi. Ils ont dû accepter la version du suicide.

— Pas vous ?

— Dis pas de conneries ! Je n’y crois pas plus que toi. Mais si le travail a été fait par un professionnel, ça prouve qu’ils ont bougrement perdu la main. De mon temps…

— Je sais.

Il pointa vers son front son index tendu.

— L’angle de tir ne colle pas, m’expliqua-t-il. Tu vois ce que je veux dire ? La balle l’a atteint de plein fouet et par-devant. Je l’ai vu tout de suite. Et trop haut pour qu’il ait pu tirer lui-même…

— Oui, j’ai remarqué.

— Qu’est-ce que tu bois ? J’ai amené une bouteille de scotch. Du « House of Lords ».

Il tenait sous un bras un paquet enveloppé de papier brun. Il en déballa une bouteille qu’il m’exhiba fièrement.

— Tu en veux ?

— Merci. J’ai le mien.

Je me rassis sur le lit, et il s’installa dans un fauteuil.

— Tu as envie de bavarder, Ray ? demanda-t-il.

— Oui, si tu veux…

— Juste avant qu’on découvre le cadavre de Bill, j’allais te poser une question. Tu devines laquelle ?

— Je crois, oui.

— Je veux passer à l’action, Ray. Il faut d’abord que je me trouve une base d’opération. Après, je réunirai quelques amis à moi, pour leur dire que nous sommes d’accord et qu’ils peuvent compter sur Eddie. La première chose qu’ils me demanderont, c’est si mon fils marche avec moi. Qu’est-ce que je devrai leur répondre ?

Sans mot dire, je déchiffrai lentement l’étiquette de ma bouteille de whisky. Il était garanti à trente-cinq degrés.

Kapp attendit un moment, puis il se remit à parler très vite, comme pour rattraper le temps perdu.

— Je vais te dire comment les choses se présentent, Ray. D’une manière ou d’une autre, il faut que ça pète ou que ça craque ! Les anciens rappliquent les uns après les autres et chacun choisit son camp. Que tu me dises oui ou non, ça n’y changera rien, comprends-tu ? (Il braqua vers moi son index tendu et fit mine de me viser.) Si tu me dis non, la seule différence, c’est qu’Eddie Kapp ne dirigera pas les opérations. Il y aura peut-être de la bagarre, avant que ça se décide, je n’en sais rien, mais, de toute façon, Eddie Kapp ne sera pas dans le coup. Il ne me restera plus qu’à persuader ma sœur de plaquer son jules et de venir avec moi en Floride.

— Il paraît que c’est très agréable, par là-bas ? remarquai-je.

— C’est tout ce que tu trouves à me répondre ? fit-il en fronçant le sourcil.

— Je ne sais pas encore. Allez toujours…

— Bon. Donc, je veux que tu marches avec moi. Qu’il n’y ait plus que ça qui compte pour toi, tu comprends ? Enfin, quoi, merde, tu es mon fils, après tout ! Je ne me doutais pas que je réagirais comme ça. Quand ils m’ont foutu en taule, tu n’étais encore qu’une espèce de petit ver blanc dans un berceau, tu comprends… Je t’ai peut-être vu trois ou quatre fois en tout. Tu n’étais pas vraiment une personne, si tu vois ce que je veux dire.

— Et maintenant, votre cœur est tout rempli d’amour paternel ?

— Si tu veux. Bon, mais avec tout ça, mon verre est vide !

Il se servit une large ration.

— Je ne te demande pas de me rendre la pareille, reprit-il. Je sais bien que je suis un drôle de père. Mais ça me fiche quand même un coup. Parole d’homme !

— Oh ! je comprends parfaitement. Et je ne voulais pas vous vexer, vous savez.

— Bien sûr. D’ailleurs, qu’est-ce que ça peut foutre ? Mais il faut que tu comprennes bien pourquoi je voudrais que tu marches avec moi. D’abord, parce que tu es mon fils, tout bonnement. Et puis, parce que, si tu marches avec moi, je peux réussir mon coup. Il y a des tas de pognon à ramasser à New York, Ray, crois-moi, des tas et des tas.

Je levai la main.

— Hé ! minute ! D’abord, le fric, je m’en fous. Ensuite, je n’ai pas l’intention de fourrer mon nez dans les affaires des gangs. Et je ne m’en sens pas pour prendre votre succession.

— Si c’est ton idée…

— Oui, c’est mon idée ! Vous avez d’autres arguments ?

— Tout dépend de tes intentions, répliqua-t-il.

— À quel point de vue ?

— Si tu tiens toujours à te venger, tu devrais marcher avec moi. Nous avons les mêmes adversaires. (Il avala la moitié de son verre d’un trait.) Évidemment, tout dépend de tes projets, conclut-il.

— Évidemment…

J’allongeai la main vers la table de nuit, et je pris la bouteille. Je n’avais que faire du verre que je balançai sur le lit de Bill et je me plantai le goulot entre les dents.

— J’ai déjà réfléchi à tout ça, dis-je. Depuis le départ de mon oncle, j’en ai jusque-là. Je me demandais ce que j’allais foutre dans la vie. Vous voulez savoir ce que je me disais ?

— Mais bien sûr ! C’est justement ça que je veux savoir.

— Ah ! oui ? Eh bien, voilà… je vous dis mon idée comme elle m’est venue… pour le moment, je suis à la dérive. Je n’ai pas de maison, pas de but dans l’existence, rien que des petits bouts de projets éparpillés… venger un père qui n’est pas le mien… venger une belle-sœur que je n’ai jamais vue de ma vie… Protéger une nièce dont je me fous éperdument… vous aider à faire une révolution de palais qui ne me rapportera strictement rien… faire payer à quelqu’un la perte d’un œil que rien ne me rendra jamais… sauver ma peau, qui n’en vaut pas la peine tant que je n’aurai pas un véritable but dans la vie… venger mon demi-frère – et là, du moins, c’est le sang de ma vraie famille qui a coulé ! Dans tout ça, il y a au moins un but qui mérite d’être poursuivi, mais je me heurte partout à des murs.

— Quel but ? dit-il en se déplaçant sur son fauteuil.

— Quelque part dans New York, il existe un homme qui a donné un ordre : « Supprimez-moi la famille de Ray Kelly… » D’autres que lui l’ont fait, mais ils n’étaient que des prolongements de ce doigt inconnu. C’est ce doigt-là que je veux couper. Pas parce qu’il m’a tué un père adoptif, un demi-frère ou une demi-belle-sœur, mais parce qu’il a bousillé mon foyer. Alors, pour l’instant, il ne me laisse pas le choix et je ne vois qu’une chose à faire : l’abattre.

Il vida son verre, puis l’emplit de nouveau.

— Mais ça, fiston, tu t’arrangeras comme tu voudras. De toute façon, tu en auras aux mêmes gars que moi : les grossiums du syndicat de New York. On jouera le même jeu. Qu’est-ce que ça fait si c’est pas pour les mêmes raisons ? Pourquoi veux-tu t’attaquer à eux tout seul ?

— Parce que c’est une affaire personnelle entre eux et moi.

— On peut s’entendre, tous les deux : tu m’aides et je t’aide.

— D’accord. Comment s’appelle le gars qui a donné les ordres ?

— Hein ?

— Celui qui a décidé de tuer Will Kelly. Comment s’appelle-t-il ?

— Comment veux-tu que je le sache ?

— Vous voulez la couronne : il faut bien que vous sachiez qui la porte en ce moment !

— Oui, bien sûr. Mais on voit que tu ne connais rien à ce genre d’opérations. Ça peut être n’importe qui entre une demi-douzaine de citoyens. Je ne sais pas lequel, moi, bon Dieu !

— Je vous propose un marché honnête : vous me donnez le nom que je cherche, et, moi, je vous donnerai deux semaines. Ça doit largement vous suffire. Les types que vous voulez impressionner n’ont pas besoin de me voir longtemps. Une fois que vous vous serez organisés, ils auront trop à faire pour se demander où sera passé votre lardon.

— C’est sérieux ? Tu resteras avec moi jusqu’à ce que le train soit mis sur les rails ?

— Pas plus de deux semaines ! Autrement dit, jusqu’à… voyons, quel jour sommes-nous aujourd’hui ? Jeudi c’était le 15, on est donc le 17. Le mois de septembre a trente jours… O. K… Le samedi 1er octobre, je vous rends mon tablier.

— Mais tu feras semblant d’être absolument décidé à rester, hein ?

— D’accord.

— Tu es mon fils et mon héritier, c’est bien compris. Dans l’esprit de ces gars-là, tu seras tout à fait décidé à me remplacer sur le trône, quand j’aurai cassé ma pipe ? Ça colle ?

— Entendu. Et de votre côté, vous n’aurez qu’à me donner le nom qui m’intéresse.

— D’ac. Le 1er octobre, tu l’auras. À ce moment-là, je saurai qui c’était.

— Ah ! non, Kapp, pas question !

Il se releva d’un bond, en posant violemment son verre vide sur la commode.

— Merde, alors ! Mais puisque je te dis que je ne sais pas qui a fait le coup. Sois donc un peu raisonnable, Ray ! Je pourrais te donner un nom et tu goberais l’appât les yeux fermés, tu le sais très bien. Mais je ne sais pas avec certitude lequel est le bon et j’essaie de jouer franc jeu avec toi. Moi aussi, comprends-tu, je veux que tu le descendes. Ça ne peut présenter que des avantages pour moi, si tu vois ce que je veux dire…

— Oui.

— Je te trouverai son nom. Je le saurai avant quinze jours. Je t’en donne ma parole.

— C’est bon.

— Tope là !

Je lui serrai la main. Après son départ, je liquidai la seconde bouteille.

 

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