L'assassin de papa

Donald E. Westlake · Chapitre 6 sur 30

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L'assassin de papa

Chapitre VI

 

En rentrant dans la chambre, je trouvai Bill en compagnie d’un inconnu efflanqué, vêtu d’un complet brun dont le veston déboutonné flottait sur une chemise blanche toute froissée à la taille. Une cravate criarde, orange et vert, et un feutre noir, rejeté en arrière, complétaient sa mise peu reluisante.

— Je te présente Ed Johnson, lança Bill. C’est un détective privé.

— C’est exact, dit Johnson avec un sourire aimable à mon adresse.

Je fronçai le sourcil.

— Qu’est-ce qu’on a à en foutre ? demandai-je à Bill.

— Nous n’arriverons jamais à rien tout seuls. Puisque tu t’es fourré dans la tête cette idée complètement loufoque que papa était en relations avec des truands, nous avons besoin de quelqu’un qui connaisse le milieu.

Je regardai fixement Johnson.

— Foutez le camp.

Son sourire s’évanouit.

— Mais je ne sais pas trop… dit-il en nous regardant tour à tour Bill et moi. On m’a déjà versé une avance sur mes honoraires, pour vérifier un numéro minéralogique et…

— Nous désirons toujours ce renseignement, me fit remarquer Bill.

Je m’assis et allumai une cigarette.

— Moins il y aura de monde au courant de nos petites affaires, mieux ça vaudra, confiai-je à mon allumette. Nous ne tenons pas à nous faire repérer.

— On peut me faire confiance, déclara Johnson. Je suis cent pour cent correct.

— Juste pour retrouver ce numéro, Ray, dit Bill qui paraissait gêné.

— Vous ne pourriez jamais le trouver seuls, insista Johnson. Pour moi, c’est facile.

— Oh ! et puis je m’en fous, après tout ! dis-je en haussant les épaules. Amusez-vous toujours avec le numéro. C’était une Plymouth.

Johnson nous assura que nous aurions bientôt le renseignement et s’éclipsa.

— Tu en as, des façons ! fit Bill d’un ton de reproche. Il est sympa, ce gars, non ?

— On ne le connaît ni d’Ève, ni d’Adam, objectai-je.

— Ce qu’il nous faut, c’est un point de vue impartial. Avec tes idées idiotes…

Pour toute réponse, je pris mon bloc et lui relus mes notes à haute voix, avant de les lancer sur la commode.

— Allons, regarde donc les choses en face, conclus-je.

— Ce n’est pas papa, déclara Bill avec obstination. Willard Kelly, c’est un nom assez répandu. Après tout, bon Dieu ! moi aussi, je le porte !

— En somme, ce ne serait qu’une simple coïncidence ?

— Sûrement.

— Il y aurait eu deux Willard Kelly ? Tous les deux du même âge ? Vivant tous les deux à New York ? Tous les deux avocats ? Tous deux sortis de la même université ?

— Peut-être. Pourquoi pas ?

— Tu ferais mieux de retourner à Binghamton, Bill ! Moi, je suis borgne, mais toi tu es complètement aveugle. Tu vas nous attirer des emmerdements.

Il me regarda un moment, puis il alla s’asseoir au milieu du lit, les genoux repliés sous lui comme un yogi. Il paraissait à la fois énorme et attendrissant. Ses gros doigts poilus et tachés de son suivaient distraitement les dessins du couvre-pied.

— C’était notre père, dit-il au bout d’un moment. Non, il n’était pas comme ça… reprit-il après un bref silence.

— Il a changé, d’accord. Il s’est amendé. Il a rompu avec le Syndicat et il a changé de résidence.

Les paupières de Bill s’étaient plissées tristement.

— Alors, c’est vrai ? dit-il.

— Tu le sais aussi bien que moi.

Il ferma le poing et en assena un coup violent sur le lit.

— Mais alors, bon Dieu ! comment veux-tu que je continue à le respecter ?

J’ôtai mon œil de verre et le déposai sur la commode.

— Debout, Bill !

— Quoi ? Pourquoi ? fit-il, surpris.

— Tu oublies un peu trop facilement le respect qu’on doit à ses père et mère.

— Je ne veux pas me battre avec toi, Ray.

Il descendit du lit, les deux mains ouvertes, et je le frappai à l’angle de la mâchoire.

Au troisième coup, il riposta. J’étais désavantagé, faute de pouvoir apprécier correctement les distances et j’encaissai deux ou trois fois, mais je me relevai aussitôt. Il se mit à pleurer. Sa figure était aussi rouge que ses cheveux pendant qu’il continuait à m’expédier au tapis. Il finit par se mettre les poings sur les hanches en secouant la tête.

— Ça suffit, murmura-t-il.

Je me levai et je lui expédiai mon poing gauche en pleine poire. Il ne fit aucun geste pour se défendre ou pour riposter. Je remis ça, du poing droit, cette fois.

— Assez ! répéta-t-il en sanglotant.

Je lui plaçai encore un doublé, droite-gauche, et il tomba à genoux contre la table de nuit, faisant dégringoler la Bible. Je l’achevai d’un uppercut à la pointe du menton. Il s’affala sur le dos et renonça à se relever.

Je repris mon œil de verre sur la commode et j’allai au lavabo me laver le visage avant de remettre mon bouchon de carafe en place. Maintenant, j’arrivais à faire ça sans être pris de nausée. J’avais les phalanges tout écorchées et une longue balafre à la joue gauche.

Je retournai m’asseoir dans le fauteuil. Au bout d’un moment, Bill se leva.

— Ça va, j’ai compris, dit-il.

— Tu retournes à Binghamton ? demandai-je.

— Non. C’est toi qui as raison.

Je n’étais pas sûr qu’il ait bien compris.

— Qu’est-ce que tu crois que je suis venu faire ici ? lui dis-je. Du théâtre d’amateur ?

— Non, bien sûr.

— Et tu sais ce qu’on fait ici, toi et moi ?

— Oui.

— Dis un peu, pour voir ?

— Nous recherchons les assassins de papa.

— Et tu penses que c’est pour les livrer aux flics ?

Il me regarda avec un certain effroi.

— Bon Dieu ! souffla-t-il à mi-voix.

Il hocha la tête et, en évitant de me regarder, il ajouta :

— Non. Ce n’est pas pour les flics qu’on travaille.

— On est assez grands pour s’occuper d’eux nous-mêmes, pas vrai ?

— On va s’occuper d’eux nous-mêmes.

— Et tu sais pourquoi ?

De nouveau, il me regarda mais, cette fois, bien en face.

— Parce qu’ils ont tué notre père.

— Tout juste…

 

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