L'assassin de papa
Chapitre X
Le lendemain matin, Johnson repassa à l’hôtel. Il tenait absolument à nous voir. Je lui dis de nous attendre en bas pendant que nous nous habillions. Nous emmenâmes Johnson déjeuner dans un snack de Broadway. Bill et moi nous commandâmes des œufs mais notre privé à la manque se contenta d’un café noir.
Quand il fut servi, Johnson se mit à tourner machinalement sa cuiller dans sa tasse pendant cinq minutes tout en parlant.
— Il faut que je vous rencarde un peu sur mon compte, commença-t-il. En fait, je suis une agence de police privée à moi tout seul. Il me tombe en moyenne une ou deux affaires par mois – juste de quoi payer mes factures. L’année dernière, je me suis fait trois mille sept cents dollars en tout. Je déteste le métier que je fais et je me demande tous les jours pourquoi je m’obstine. Tout à fait comme le petit épicier de quartier, qui a sa boutique à côté d’un supermarket et préfère végéter plutôt que de fermer et de s’engager comme vendeur dans un prisunic… Vous savez ce que c’est : on attend un coup de chance comme dans les romans feuilletons…
Il cala sa cuiller entre son pouce et le bord de sa tasse et se mit à boire en me regardant.
— La plupart du temps, continua-t-il, mon métier consiste à rester le cul sur une chaise, en attendant qu’une affaire me tombe du ciel. Je m’emmerde à cent sous de l’heure. Alors, de temps en temps, je m’intéresse à autre chose… À vous deux par exemple. Vous êtes de la province, le type même de l’Américain moyen.
« Vous n’êtes pas de riches oisifs, et vous avez trop de hargne contre le monde entier pour être des escrocs. Vous m’avez payé cash. Vous avez retenu votre chambre à la semaine pour qu’elle vous coûte moins cher, donc vous comptez séjourner quelque temps à New York, mais pas assez longtemps pour penser à louer un appartement, ou chercher une situation… »
Il avala une nouvelle gorgée de café. Lorsque le manche de la cuiller venait lui creuser la joue, il avait l’air d’un loup affamé. Mais, le reste du temps, il semblait plutôt inoffensif.
— Vous n’êtes pas le genre commis voyageur, et je n’ai rien vu dans votre chambre qui laisse supposer que vous soyez employés par quelqu’un : pas de valise d’échantillons, pas d’enveloppe à en-tête de votre maison, rien de tout ça. Vous sortez de chez vous en fin de matinée, vous passez toute votre journée dehors, et le soir, vous buvez bien tranquillement dans votre chambre. Quand l’un de vous m’engage pour vérifier un numéro minéralogique, l’autre se fout en rogne, parce qu’il tient à ce que personne ne soit au courant de vos petites affaires. Je découvre que le numéro en question est celui d’une bagnole volée, et aussi sec on me donne mon congé…
— Pourquoi ne pas l’avoir pris ? coupai-je.
Il haussa les épaules.
— Je vous l’ai déjà dit : parce que j’ai un bureau miteux dans un quartier miteux, et que ça me fout le cafard. Vous m’intriguiez, tous les deux, et je me suis renseigné sur votre compte. (Il sourit, ce qui lui redonna à nouveau son expression de loup affamé.) Vous vous appelez Willard et Raymond Kelly, reprit-il. Vous êtes les fils d’un avocat spécialisé dans la défense de la pègre et qui a quitté la ville depuis un bout de temps. C’est pour le compte de votre père que vous travaillez ?
— Il est mort.
— Ah !… Je vous demande pardon.
— Pas de quoi.
J’achevai ma tartine et j’avalai ma dernière goutte de café tandis qu’il se rongeait pensivement un ongle. Gaffeur, mais perspicace, le gars. J’aurais dû m’en aller et pourtant je restai sur ma chaise. Bill nous alluma des cigarettes. Brusquement Johnson cessa de se mordiller le doigt.
— Alors ? dit-il en me regardant avec un nouveau sourire. Vous me dites tout, ou je continue à fouiner de mon côté ?
— Soit, dis-je. Il a été abattu d’un coup de revolver.
— Je vois… Je savais bien que vous cherchiez quelque chose, mais je ne voyais pas encore de quoi il s’agissait au juste. (Il se pencha en avant.) Oh ! je sais bien, je ne suis qu’un détective de dix-huitième ordre, qui arrive tout juste à gratter chaque année de quoi payer sa patente ! N’empêche que je fais ce métier depuis douze ans ! Je connais un tas de types un peu partout. Je sais comment chercher et où chercher. Je pourrais peut-être vous faire gagner du temps.
— Pourquoi est-ce qu’on vous ferait confiance ?
— Justement parce que je suis un privé minable. Pauvre, mais honnête, voilà ma devise. Ça me plairait, pour une fois, de faire un boulot qui m’intéresse.
Je me mâchonnai l’intérieur de la joue.
— Je ne vois pas du tout ce que nous pourrions vous donner à faire…
— Parlez-en tous les deux, dit-il avec un sourire amer. Vous ne me trouverez probablement pas à mon bureau, mais vous n’aurez qu’à laisser un message au service des abonnés absents. À condition, bien sûr, que vous ayez besoin de moi…
Il se leva, prit sa fiche, et après un signe de tête, nous planta là.
— Moi j’ai confiance en lui, Ray, me dit Bill. Il me fait bonne impression.
— Je ne demanderais pas mieux que de lui faire confiance, répliquai-je, mais je n’en ai pas la moindre intention.
— Il pourrait nous être utile.
— On s’occupera de ça le moment venu, dis-je en allumant une nouvelle cigarette.
Nous réglâmes notre addition et sortîmes.
— Écoute, dis-je à Bill, tu vas passer à la bibliothèque et tu chercheras son nom dans les tables du New York Times. Il nous a dit qu’il travaillait ici depuis douze ans : ce serait bien le diable si on n’avait pas parlé de lui une ou deux fois. J’aimerais vérifier ses antécédents.
Je lui indiquai le chemin de la bibliothèque et regagnai notre chambre.
Je n’y étais pas depuis une demi-heure que Krishman me téléphona. Il était furieux, mais parvenait néanmoins à se maîtriser.
— Je viens d’apprendre par le journal qu’Andrew Mac Ardle est mort, commença-t-il.
— C’est exact. Crise cardiaque.
— Êtes-vous pour quelque chose là-dedans ? Je veux savoir toute la vérité. Vous vous trouviez là-bas ?
— En effet.
— Andrew n’était pour rien dans la mort de votre père.
— Et moi, je ne suis pour rien dans la mort d’Andrew. Je n’avais aucune raison de souhaiter sa mort. Il savait quelque chose qu’il aurait pu m’apprendre, s’il avait vécu.
— Que voulez-vous dire ? À propos de quoi savait-il quelque chose ? Ne dites donc pas de bêtises.
— En 1940, quelqu’un a conseillé à mon père de quitter New York, et Mac Ardle savait son nom.
— C’est ridicule.
— Il m’a dit aussi que vous étiez un imbécile et que vous n’aviez jamais été au courant de rien.
— Quoi ? Vous inventez ! Jamais Andrew ne vous aurait dit une chose pareille.
— Bonsoir, lançai je, et je raccrochai.
Un peu plus tard, Bill me rappelait.
— J’ai trouvé deux trucs. D’abord un procès en divorce. Johnson accompagnait un mari trompé qui voulait surprendre sa femme dans une chambre d’hôtel, mais quelqu’un avait assassiné la femme avant leur arrivée. Il a été cité comme témoin, mais c’est tout.
— O.K. Est-ce qu’on citait des noms de policiers ?
— Oui. Celui de l’inspecteur Winkler, de la Brigade Criminelle.
— Winkler, répétai-je, en notant le nom. Et l’autre truc, qu’est-ce que c’est ?
— Sa voiture a explosé, il y a environ trois ans. C’est un flic qui était au volant, un nommé Linkovitch. On n’a trouvé aucune explication à l’accident.
— O.K. Je vais téléphoner à ce Winkler. Rappelle-moi un peu plus tard. Ça date de quand cette histoire ?
— L’affaire de divorce ? Il y a quatre ans. En avril ou mai, je ne me souviens plus au juste.
Il me fallut un certain temps pour toucher Winkler.
— Johnson ? répéta-t-il enfin. Un détective privé ? Non, je ne vois pas…
— Une femme a été trouvée assassinée dans une chambre d’hôtel voici quatre ans, précisai-je. C’est son mari et Johnson qui l’ont découverte. Ils voulaient la pincer en flagrant délit. Pour un divorce.
— Ah ! oui, en effet, Edward Johnson… dit-il. Je me souviens vaguement de lui. Pourquoi ?
— Voilà. Je me propose de recourir à ses services, et j’aimerais bien quelques renseignements sur son compte.
— C’est lui qui vous a conseillé de vous adresser à moi ?
— Non, mais votre nom était cité dans l’article du Times consacré à cet assassinat.
— Ah ! bon, je comprends. Mais vous savez, je ne me souviens plus guère de lui… Attendez un instant.
J’attendis. Au bout d’un moment un certain Clark s’annonça au bout du fil.
— Vous demandez si nous pouvons vous donner de bons renseignements sur Edward Johnson ? C’est bien cela ?
— Exactement.
— O.K. Eh bien, nous le considérons comme un type honnête. C’est un tenace, mais il est trouillard. Il obtient des résultats, mais si vous lui proposez un boulot dangereux, ne comptez pas sur lui.
— Est-il honnête, au moins ?
— Oui, sur ce point, je crois que vous pouvez lui faire confiance.
Après l’avoir remercié, je cherchai dans l’annuaire de Brooklyn le numéro de Robert Campbell. Je trouvai deux abonnés de ce nom. Je composai le numéro du premier et demandai Dorothée.
— C’est elle-même, me dit une voix de femme.
— Pardon, c’est une erreur, fis-je en raccrochant aussitôt.
Je notai l’adresse : 652, Vingt-et-unième Rue Est. Je pris un plan de Brooklyn et l’indicateur des rues, repérai celle qui m’intéressait et traçai au crayon un itinéraire sur mon plan.
Bill rentra sur ces entrefaites et nous allâmes prendre la voiture au garage.
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