L'assassin de papa
Chapitre XI
Par miracle, nous trouvâmes une place pour nous garer juste devant le 652, un immeuble de rapport correct mais passablement décrépit. L’entrée s’ornait de grilles en fer forgé, mais il n’y avait pas d’ascenseur. Nous dûmes monter à pied jusqu’à l’appartement à la porte duquel nous sonnâmes.
Dorothée Campbell avait dans les cinquante ans. Grande, solidement charpentée, les cheveux gris, elle avait, elle aussi, un aspect correct et décrépit, comme l’immeuble qu’elle habitait. Elle portait un tablier sur sa robe de chambre et des savates avachies. Son expression était glaciale et on avait l’impression qu’elle allait nous refermer la porte au nez si nos bobines ne lui revenaient pas.
— Bonjour madame, dis-je. Je m’appelle Ray Kelly et voici mon frère Bill. Notre père a été l’avocat de votre frère.
— Mon frère ? répéta-t-elle d’une voix aussi glaciale que son expression. Quel frère ?
Elle secoua la tête.
— Je n’ai pas de frère, dit-elle en commençant à refermer la porte.
— Et nous, nous n’avons pas de père ! ripostai-je.
La porte s’arrêta à mi-chemin.
— Que voulez-vous dire ?
— Que notre père est mort. Il a pu commettre des erreurs regrettables dans sa jeunesse, mais nous ne lui avons jamais tourné le dos pour cela.
— Eddie Kapp a fait de ma vie un enfer, dit-elle avec colère.
Mais elle paraissait plutôt sur la défensive. Je patientai un instant et elle finit par ouvrir la porte toute grande.
— Après tout, si vous y tenez, entrez, fit-elle.
— Merci.
Nous entrâmes et je refermai moi-même la porte. Elle nous précéda dans un living-room minuscule. Les meubles, ternes, semblaient trop grands pour la pièce, et le poste de télévision paraissait presque insolite dans ce décor.
Nous nous assîmes sur un confortable divan vert tandis qu’elle s’installait en face de nous sur un fauteuil assorti.
— Avez-vous connu Willard Kelly ? lui demandai-je. C’était l’avocat de votre frère. On prétend que mon frère Bill, ici présent, lui ressemble beaucoup.
— J’ai huit ans de moins que mon frère, répliqua-t-elle. De toute façon, même si nous avions été du même âge, nous n’aurions pas fréquenté les mêmes gens. Je n’ai jamais eu de contacts avec les copains d’Eddie.
— Il ne s’agit pas exactement d’un de ses copains, mais de son avocat.
Elle hocha la tête avec entêtement. Elle ne voulait même pas penser à ce qui s’était passé en 1940. D’ailleurs, elle n’avait probablement pas de souvenirs à cacher, du moins aucun qui pût nous être utile. Je haussai les épaules avec résignation.
— Savez-vous si Eddie est déjà sorti de prison ? demandai-je.
— Il sort le 15 septembre. Il m’a écrit une lettre, mais je l’ai jetée au panier. Son sort m’est parfaitement indifférent. Il peut moisir en prison, je m’en moque ! Je ne veux pas de son sale argent !
— Il vous a offert de l’argent ?
— Et je n’ai que faire de sa pitié ! Un homme qui a passé vingt-cinq ans en prison, je vous demande un peu ! Et il a le toupet de me plaindre, moi !
Elle s’aperçut brusquement qu’elle était en train de penser tout haut devant des inconnus. Sa bouche se pinça.
— Il est encore à Dannemora ?
— Est-ce que je sais seulement qui vous êtes ?
Je sortis mon portefeuille et le lançai sur ses genoux. Elle parut alors un peu honteuse d’elle-même.
— Je ne sais plus, murmura-t-elle. Parfois je me dis qu’il n’y a pas de justice ici-bas… Je ne sais plus que penser. Je ne sais que faire…
— Il est bien à Dannemora, n’est-ce pas ?
— Si seulement il pouvait y rester ! Je préférerais qu’il ne m’écrive pas. Surtout après vingt-deux ans de silence.
— Et il doit sortir jeudi prochain, c’est bien cela ? Le jeudi 15 ?
— Si tôt que cela ! s’écria-t-elle avec une lueur de désespoir dans les yeux. Mon Dieu ! que vais-je faire ?
— Il voudrait venir s’installer chez vous ?
— Non, il… il voudrait que j’abandonne mon mari, et que j’aille vivre avec lui, sous prétexte que nous sommes frère et sœur. Il m’a écrit que j’étais tout ce qui lui restait comme famille, qu’il avait beaucoup d’argent, et que nous pourrions nous installer en Floride. (Elle parcourut du regard le cadre médiocre où Robert Campbell l’obligeait à vivre.) Ma fille est employée au téléphone, dit-elle soudain en me regardant à nouveau. C’est vrai, c’est bientôt, le 15 septembre. Jeudi prochain… Je ne lui ai même pas répondu. J’ai jeté sa lettre.
Elle tourna la tête vers la fenêtre qui donnait sur un puits d’aération.
Je me levai et traversai la pièce pour reprendre mon portefeuille qu’elle n’avait pas ouvert.
— Je vous remercie, dis-je.
— Oh ! Il n’y a pas de quoi, répondit-elle distraitement, en fixant toujours la fenêtre.
Bill se leva à son tour, et nous nous dirigeâmes vers la porte. Comme je l’ouvrais, elle se retourna et nous dévisagea d’un air pathétique.
— Que vais-je faire ? gémit-elle.
— Ne comptez pas trop sur Eddie !
Elle se mit à pleurer. Nous la laissâmes et regagnâmes notre voiture.
— Où va-t-on maintenant ? demanda Bill.
— Morris Silbert. Je n’ai pas trouvé de notice nécrologique à son sujet, mais il n’y a plus personne de ce nom dans l’annuaire.
— Qui était-ce ?
— Le propriétaire que papa avait si brillamment défendu quand le Times a publié un article sur lui.
— Mais mon vieux, ça remonte à trente ans ! Il a dû mourir en Floride depuis belle lurette.
Je tirai une cigarette de mon paquet. Elle s’émietta entre mes doigts et je dus la jeter par la fenêtre avant d’en prendre une autre.
— Je n’arrive pas à reconstituer ce qui s’est vraiment passé, soupirai-je. Ça remonte si loin, toutes ces histoires… Les gens sont morts, ils ont changé, oublié, déménagé… Ils se sont amendés… Ce qui est sûr c’est que papa avait parmi sa clientèle bon nombre de truands. Nous en connaissons au moins deux : Eddie Kapp et Morris Silber. Personne ne sait où sont passés les autres et tout le monde s’en contrefout. Est-ce bien même d’Eddie Kapp que papa a voulu parler avant de mourir ? Et que voulait-il dire ? Qu’Eddie Kapp avait fait le coup ? Qu’Eddie Kapp savait qui avait fait le coup ? Ou encore qu’Eddie Kapp serait dans notre camp ? Nous sommes en plein brouillard. Et personne n’en sait plus que nous.
— Quelqu’un doit forcément en savoir plus long, sans quoi personne ne se serait fait descendre.
— Il se pourrait que Morris Silbert connaisse deux ou trois autres anciens clients de papa. Et eux, à leur tour, en connaîtront peut-être d’autres… Si nous avions un point de départ solide, nous arriverions peut-être à en reconstituer la liste complète.
— Ça nous prendrait un temps fou !
— Le temps, c’est la seule chose que j’aie à revendre !
Je regardai Bill d’un air interrogateur, mais il resta muet.
— Je sais bien que pour toi ce n’est pas la même chose, repris-je. Tu as ton boulot, ta gosse, une maison, une bagnole, tout le bazar… Moi, je n’ai rien de tout ça.
— Il va même falloir que je retourne là-bas assez rapidement. Je suis désolé, Ray…
— Si seulement nous avions un point de départ !
Il se gratta pensivement le nez.
— Et si on allait voir le type qui a écrit l’article du Times ? suggéra-t-il.
De temps en temps, Bill a comme ça des lueurs de génie.
— On retourne à Manhattan ! décidai-je.
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