L'assassin de papa

Donald E. Westlake · Chapitre 28 sur 30

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L'assassin de papa

Chapitre XXVIII

 

Cet après-midi-là, j’allai à Riverdale. Cela faisait juste une semaine que la révolution avait commencé dans le milieu. J’avais compris que les autres étaient passés à la contre-attaque quand j’avais lu dans un journal qu’un nommé Patros Kanzantkos avait fait une chute à Riverdale dans son escalier et s’était brisé la colonne vertébrale. Le journal donnait son adresse.

Je pris le métro jusqu’au terminus du Bronx et là je sautai dans un taxi. J’avais dans ma poche trois cents dollars que je venais de prélever à la banque. Le Luger de Bill, que j’avais passé dans ma ceinture, faisait une bosse gênante sur ma hanche, mais mon imperméable la dissimulait tant bien que mal.

La maison que je cherchais avait deux étages. Toute blanche, de style colonial, elle était située dans un secteur résidentiel : larges avenues sinueuses, grands arbres et piscines particulières. Un crêpe noir était encore attaché à la porte.

Le journal précisait que Kanzantkos laissait une veuve prénommée Émilie, et un fils, Robert. Ce fut ce dernier qui vint m’ouvrir. C’était un garçon à peu près de mon âge, brun, la mine agressive, les lèvres boudeuses. Il avait l’air tout emprunté dans son complet noir.

— J’aimerais parler à votre mère, si elle est ici, lui dis-je.

— À quel sujet ? fit-il insolemment.

— Prévenez-la que le fils d’Eddie Kapp la demande.

— Qu’est-ce que ça peut lui faire ?

— Si elle veut que vous le sachiez, elle vous le dira.

Il pâlit sous l’insulte.

— Attendez-moi là, dit-il d’une voix plus dure, plus tendue.

Il referma la porte. J’allumai une cigarette en regardant le jardin de rocailles soigneusement entretenu entre la grille et la maison.

— C’est bon, me dit-il quand il réapparut. Entrez.

Il était toujours d’aussi mauvais poil.

Je le suivis au premier, dans une petite pièce meublée de deux divans et d’une chaîne stéréophonique. Les murs étaient tapissés de rayonnages contenant des albums de disques. M me Kanzantkos, une petite femme au nez pointu, congédia son fils.

— Merci, Bobby, dit-elle. Laisse-nous.

Il s’en alla à regret, l’air furibond, et claqua la porte derrière lui.

— Il ne sait pas de quoi vivait son père ? demandai-je.

— Non, me dit-elle. Et il ne le saura jamais.

— Un garçon devrait toujours savoir qui est vraiment son père, dis-je.

— C’est moi que cela regarde, monsieur Kapp, répliqua-t-elle sèchement.

— Kelly, rectifiai-je. Ray Kelly.

Elle se leva aussitôt.

— Mais vous avez dit que vous étiez le fils d’Eddie Kapp !

— C’est vrai, mais j’ai été élevé par un homme qui s’appelait Kelly.

La méfiance ne disparut pas entièrement de ses yeux.

— Et qu’avez-vous à me dire ?

— Je me trouvais avec mon véritable père quand il est sorti de Dannemora, expliquai-je. J’assistais aussi à la réunion du lac Georges. C’est là-bas que j’ai fait la connaissance de votre mari. Il vous a parlé de moi, n’est-ce pas ?

— M. Kanzantkos me parlait rarement de ses affaires, dit-elle.

— Peu importe. J’ai quitté mon père après la réunion. J’avais quelque chose à faire, mais maintenant que cette question est réglée, je voudrais le retrouver.

— Je n’ai aucune idée de l’endroit où il peut être.

— Je m’en doute. Mais vous devez bien connaître quelqu’un parmi tous ceux qui se trouvaient au lac Georges. Je voudrais que vous lui téléphoniez pour le prévenir que je suis ici.

— Pourquoi cela ?

— Parce que je veux rentrer en contact avec mon père. C’est assez naturel, non ?

— Il ne vous a pas dit comment vous pourriez le toucher ?

— Nous nous sommes séparés très brusquement. Comme je vous le disais, j’avais quelque chose d’urgent à faire.

— Quoi donc ?

— Abattre un nommé Ed Ganolese.

Elle cligna les yeux. Un silence épais avait envahi la pièce. Elle se leva.

— Attendez-moi là, dit-elle. Je… je vais téléphoner…

— Merci.

Elle semblait tout à coup très désireuse de quitter la pièce dont elle referma doucement la porte.

Dix minutes plus tard, la porte se rouvrait et le fils Kanzantkos réapparaissait. Il referma la porte et s’y adossa.

— Je veux savoir ce qui se passe ici, dit-il sans élever la voix.

— Il ne se passe rien du tout, assurai-je.

— Elle me cache quelque chose, insista-t-il. Vous savez de quoi il s’agit. Dites-le-moi.

Je secouai la tête.

— Qu’est-ce que vous êtes venu faire ici ?

— Ça ne vous concerne absolument pas.

— Il s’agit de mon père, alors ?

— Non plus.

— Vous mentez ! À qui ma mère téléphone-t-elle en ce moment ?

— Je n’en ai pas la moindre idée.

Il s’avança vers moi les poings levés.

— Je vous ferai bien parler, espèce de…

Mais je n’eus pas besoin de réagir. La porte s’ouvrit au même moment, et sa mère apparut dans l’encadrement. Elle lui ordonna de quitter la pièce, mais il refusa de bouger avant de savoir ce que signifiaient tous ces mystères. Ils s’engueulèrent pendant cinq bonnes minutes, et en attendant que ça se tasse, j’allai examiner la collection de disques. Il y avait surtout de la musique classique et de la musique de chambre pour instruments à cordes. Plus une petite sélection de jazz, style Nouvelle-Orléans.

— Excusez-le, me dit sa mère quand Robert eut enfin abandonné la place. Il a perdu la tête.

— Comme vous le disiez vous-même, cela ne regarde que vous.

— En effet… Bref, j’ai téléphoné à un ami de mon mari. Il m’a promis de me rappeler le plus tôt possible. Voulez-vous venir prendre une tasse de café à la cuisine, en attendant.

— Avec plaisir.

La cuisine était toute blanche, avec des rideaux de cretonne. Par la fenêtre, j’apercevais une pelouse bien entretenue et un patio dallé de larges pierres brutes. Des buissons de roses bordaient une haie au fond du terrain. Du sous-sol montait le bourdonnement caractéristique d’un punching-ball en plein travail. Le gars Robert devait imaginer qu’il me forçait à parler.

Nous attendîmes vingt bonnes minutes sans dire un mot. Puis le téléphone se mit à sonner dans une autre pièce du rez-de-chaussée. Avec un mot d’excuse, elle sortit de la cuisine et revint une minute plus tard.

— Il veut vous parler, me dit-elle.

C’était Kapp en personne.

— Allô, Ray ? dit-il. C’est toi ?

— Oui, Kapp, c’est bien moi.

— Tu as reconnu ma voix ?

— Ça vous étonne ?

— C’est toi qui as descendu Ganolese lundi soir ?

— C’est moi.

— Merde alors ! (Il semblait tout réjoui et aux trois quarts saoul.) Brave petit bâtard, va ! On a beau dire, mais bon sang ne saurait mentir, pas vrai ? Alors, maintenant ça y est, tu es content ?

— C’est fini. Le compte est réglé. Et je n’ai plus rien à faire dans la vie. J’aimerais bien rester avec vous…

— Ah ! merde alors ! Tu ne peux pas savoir le plaisir que tu me fais, petit. Bon Dieu de bon Dieu… ça, c’est au poil, tu sais ! J’espérais bien que tu te déciderais. Bon, tu veux que j’envoie une bagnole te chercher ?

— Vous êtes en ville ? J’aurai plus vite fait de prendre le métro.

— Comme tu voudras. On a loué un appartement au Weatherton. Au coin de Lexington Avenue et de la Cinquante-deuxième Rue.

— Je connais.

— Je me suis inscrit sous le nom de Peterson. Raymond Peterson… Tu te souviens ?

— Je me souviens. J’arrive tout de suite.

Je raccrochai.

— Je peux vous conduire en auto jusqu’au métro, si vous voulez, me proposa la veuve.

— Merci. Très volontiers.

Nous allâmes ensemble au garage. Dans la cave, le punching-ball fonctionnait toujours.

 

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