L'assassin de papa

Donald E. Westlake · Chapitre 29 sur 30

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L'assassin de papa

Chapitre XXIX

 

Je parcourus à pied la courte distance séparant la station de métro de l’hôtel Weatherton. Je connaissais bien l’endroit. C’était l’hôtel où mon père était descendu et où j’étais allé le rejoindre, la veille de sa mort. Kapp ne pouvait pas le savoir.

Je demandai l’appartement de M. Peterson. On m’annonça par téléphone, puis on me dit que je le trouverais au quinzième étage. L’appartement n° 1512 était à gauche en sortant de l’ascenseur. Du couloir, on entendait le bruit d’une joyeuse réunion.

Je frappai à la porte. Un type au nez cassé vint m’ouvrir, avec un grand sourire.

— C’est toi, le môme à Kapp ?

— Tout juste.

— Je t’en serre cinq, petit ! Le patron n’arrête pas de nous dire quel type énorme tu es.

Sa main était un vrai battoir, mais à la peau douce. Je la serrai et entrai à sa suite dans l’appartement.

Celui-ci se composait d’un nombre impressionnant de pièces. Un type à l’expression inquiète me prit en charge dans la deuxième et me conduisit à ce qui devait être ma chambre. Je posai mon imperméable sur le lit et je glissai mon Luger dessous. Puis, traversant encore plusieurs pièces, je suivis l’inquiet jusqu’au salon où avait lieu la réception.

C’était une vaste pièce dont les portes-fenêtres ouvraient sur une terrasse. Dans un angle, une radio débitait une musique sirupeuse. À l’autre bout de la pièce, une chanteuse s’égosillait sur l’écran d’un poste de télévision que personne ne regardait. De vastes canapés moelleux et des petites tables basses étaient dispersés un peu partout. Deux bars portatifs mettaient un assortiment de liquides variés à portée de la main de chacun.

Là-dedans s’agitaient une trentaine de personnes dont une dizaine de femmes à la poitrine agressive et aux sourires professionnels. Les hommes riaient et s’apostrophaient à grands cris.

Kapp avait pris une des femmes à part dans un coin et lui débitait un flot de paroles, tout en lui tripotant les seins. Elle se forçait à sourire.

Quelqu’un m’aperçut.

— Hé ! Kapp ! cria-t-il. Voilà ton lardon.

Il tourna la tête et accourut aussitôt à ma rencontre. Derrière lui la femme défroissa sa robe avec un petit haussement d’épaules méprisant, sans cesser de sourire.

Kapp me lança un coup de poing amical dans le biceps, en me félicitant bruyamment de ma bonne mine. Puis il m’entraîna dans la pièce et me présenta à tous les hommes en leur chantant mes louanges. Il négligea de me présenter aux bonnes femmes, mais toutes, tant qu’elles étaient, me dévoraient des yeux.

Pendant un quart d’heure, ce fut un vrai tourbillon autour de moi. Une bonne demi-douzaine d’invités m’apprirent les raisons de cette petite fête. À l’échelon national, le comité directeur du Syndicat venait de leur donner le feu vert. Kapp et Cie étaient désormais en selle. L’opération avait réussi. Et c’était à moi qu’ils le devaient, la liquidation de Ganolese ayant définitivement réglé la question. Il y avait encore quelques réorganisations de détail à prévoir par-ci par-là, mais l’affaire était d’ores et déjà dans le sac.

Au bout d’un moment, Kapp finit par se calmer un peu et ses invités cessèrent de me hurler dans les oreilles. Je le pris par le bras.

— Kapp, lui dis-je, je voudrais vous parler. Il faut que je vous raconte comment les choses se sont passées.

— Avec plaisir, petit, répliqua-t-il en souriant. Allons dans un coin plus tranquille.

Je le conduisis dans la chambre où j’avais laissé mon imperméable. En chemin, nous rencontrâmes le petit type inquiet, qui courait je ne sais où. Je lui saisis le coude.

— Viens donc avec nous une minute, dis-je.

— Pour quoi faire, bon Dieu ? demanda Kapp, surpris.

— Vous verrez bien, ripostai-je.

Nous entrâmes tous trois dans la chambre.

— Mais, bon Dieu ! pourquoi tiens-tu à amener la Souris avec nous ? insista Kapp.

— Pour me servir de commissionnaire, dis-je seulement.

J’allongeai la main sous mon imperméable, en tirai le Luger et le braquai sur eux, tout en fermant à clé la porte de la chambre.

Kapp fixait le flingue avec stupeur. Brusquement dégrisé, son visage était devenu blanc comme de la craie.

— Mais qu’est-ce qui te prend, nom de Dieu ? s’écria-t-il.

— Écoute-moi bien, la Souris, dis-je. Je m’appelle Ray Kelly. Eddie Kapp ici présent est mon père naturel, mon père par le sang. Pas vrai, Kapp ?

— Évidemment, c’est vrai. Mais sapristi, pourquoi… ?

— Attendez donc. Jusque-là, tu me suis, la Souris, hein ?

Il hocha la tête d’un mouvement saccadé sans quitter mon flingue des yeux.

— Parfait. J’avais aussi une mère, un père adoptif, un demi-frère et une belle-sœur. Ma mère s’est suicidée à cause d’Eddie Kapp. Pas vrai, Kapp ?

Le soulagement qu’il éprouva fut si brutal qu’il s’assit pesamment sur le bord du lit.

— Enfin, bon sang, Ray ! Ça se passait il y a vingt et un ans ! Personne ne pouvait se douter qu’elle allait faire un coup pareil. Tu ne vas tout de même pas me braquer, à cause d’une histoire qui remonte à vingt et un ans ?

— On va revenir dans l’actualité dans un instant. Un peu de patience ! Mais parlons d’abord de Will Kelly. Lui, c’était votre bras droit. Il a constamment travaillé avec vous, tout le long du chemin. Vous vous apprêtiez à tenter votre grand coup et à prendre la tête de l’organisation de New York. Will Kelly tenait une place importante dans vos projets et vous assistait en permanence. Là-dessus, voilà que quelqu’un vous dénonce au gouvernement parce que…

— C’était Ganolese ! coupa-t-il. Le salaud, l’enfoiré…

— … parce que vous ne payiez pas vos impôts, conclus-je. Le gouvernement vous a mis à l’ombre et Ganolese a pu prendre la direction de l’organisation à votre place. Et Will Kelly a été obligé de quitter New York. Sa femme n’a pu se faire à la vie de province, et comme elle n’osait pas revenir à New York, elle a préféré se suicider.

— Ça remonte à vingt et un ans, Ray. Enfin, bon sang !…

— La ferme ! Vous saviez que vous alliez être libéré le 15 septembre. Vous avez fait prévenir Will Kelly que vous vous apprêtiez à tenter une seconde fois votre grand coup. Et vous avez commencé à recruter, à raconter à droite et à gauche que Kelly marcherait avec vous. Quand Ganolese a appris ça, il a fait descendre Kelly.

— Tu n’es pas bête, Ray ! dit-il. Tu as trouvé ça tout seul ?

Il n’était pas véritablement inquiet. Pas encore…

— J’ai trouvé ça et bien d’autres choses, repris-je. Vos petits copains ne voulaient marcher avec vous que si Will Kelly était dans le coup. Ils vous trouvaient trop vieux.

— Eddie Kapp, trop vieux ? Tu parles ! Je les enterrerai tous !

— N’y comptez pas trop ! Je n’ai pas encore fini. Ma belle-sœur est morte dans un accident provoqué par un chauffard. La police vient de le retrouver.

— Bravo pour la police !

— Jusqu’à mon arrivée, vous avez cru que tout était fini. Vous avez écrit à votre sœur et vous vouliez vous retirer en Floride. Mais quand vous m’avez vu, vous vous êtes dit que ça valait la peine d’essayer de me faire accepter par vos copains à la place de mon père.

— C’est moi qui suis ton père, Ray !

— Ce n’est pas vous qui m’avez élevé. Enfin, passons. Vous saviez que je me foutais de vos projets, alors vous m’avez sorti tous vos bobards sur les symboles, la famille et le reste. Quand je vous ai dit que ma belle-sœur avait été assassinée, ça vous a donné une idée. Si elle n’était pas morte, vous ne seriez jamais arrivé à vos fins.

— J’aurais bien trouvé autre chose, dit-il avec un sourire de banquier. Tu n’es pas fier de ton dab, petit ? Il en a, là-dedans ! ajouta-t-il fièrement en se frappant le front.

— Pas pour longtemps ! répliquai-je. Encore autre chose : mon frère Bill, lui aussi, a été assassiné. C’était mon demi-frère par le sang, tout comme vous êtes mon père par le sang. Et il faut toujours venger son propre sang. (Je me tournai vers la Souris.) Pas vrai, la Souris ?

Le rongeur déglutit bruyamment en hochant timidement la tête.

— Maintenant, écoute bien, la Souris : c’est Eddie Kapp ici présent, qui a tué mon frère Bill.

Kapp se releva d’un bond.

— Tu es complètement dingue, ou quoi ? hurla-t-il. Enfin, bon Dieu, pourquoi j’aurais fait une pareille connerie ?

— Vous vouliez que je marche avec vous, sinon vous ne pouviez pas réussir votre petit coup d’État. Vous aviez peur que je plaque tout quand j’aurais découvert que Will Kelly n’était pas mon vrai père. Et si j’avais appris plus tôt qu’il n’avait jamais cessé de faire partie de votre bande, je ne serais sûrement pas resté avec vous une seconde de plus. C’est pour cela que vous avez assassiné Bill. Vous espériez que je rendrais Ganolese responsable du second meurtre comme du premier et que vous pourriez m’offrir une espèce d’association. « Nous en voulons aux mêmes gars, mais pour des raisons différentes. » C’est ce que vous m’avez dit.

Il secoua la tête.

— Tu n’y es pas du tout, Ray. Je ne t’ai pas quitté entre le moment où Bill est monté dans sa chambre et celui où nous l’avons trouvé mort.

— Si ! vous avez disparu pendant dix minutes, soi-disant pour aller pisser. Et personne d’autre n’aurait pu s’emparer du flingue de Bill. Il l’aurait rangé sur sa commode et au premier inconnu qui serait entré, il l’aurait empoigné. Mais vous, vous pouviez entrer dans la chambre, lui parler, lui faire du baratin et tourniquer dans la pièce jusqu’à ce que vous soyez près de la commode. Et voilà…

Quand il se décida à bouger, ce ne fut pas beau ! Il se rua sur la Souris, en essayant de le jeter sur moi. Je l’esquivai, sautai sur le lit et retombai de l’autre côté, face à la porte. Il avait déjà la main sur la poignée quand je tirai. Je lui vidai tout mon chargeur dans le corps avant même qu’il ait touché le sol.

À plat ventre sur le plancher, la Souris tremblait comme une feuille, les bras stupidement ramenés sur la tête pour se protéger. J’effaçai mes empreintes de la crosse du Luger, le posai à terre et poussai la Souris d’un petit coup de pied dans les côtes.

— Debout ! ordonnai-je. J’ai encore des choses à te dire.

Il mit un moment à se relever.

— Tu vas attendre que je sois sorti d’ici. Tu me laisseras prendre cinq bonnes minutes d’avance. Après ça, tu iras retrouver les autres et tu leur raconteras ce qui s’est passé. Et tu leur expliqueras aussi pourquoi. Tu as bien compris ?

Il hocha affirmativement la tête. On lui voyait le blanc des yeux tout autour des pupilles.

— Il s’agissait d’une affaire d’honneur, lui dis-je ; pas d’une affaire de gangs. Une vendetta, tu piges ? Qu’ils ne se donnent pas la peine de venger Eddie Kapp. Je suis son fils et je leur dis que c’est inutile. Et que je ne me rappellerai aucun nom, aucun visage de tous ceux que j’ai pu voir ou entendre, ici, aujourd’hui, ou l’autre jour au lac Georges. Tu as bien compris ?

Il hocha de nouveau la tête.

— Cinq minutes ! lui rappelai-je.

Je sortis dans le couloir. À ma gauche, la réception battait toujours son plein. Ils faisaient un tel raffut, qu’ils n’avaient rien entendu. Je suivis le couloir. Le gros type au nez cassé était toujours en faction près de la porte, sur un petit fauteuil.

— Qu’est-ce qu’ils foutent là-dedans ? grogna-t-il. Ils s’amusent à tirer de la terrasse, maintenant ? Ils vont attirer les flics s’ils font pas gaffe !

— J’espère que ça va bientôt finir, lui dis-je. Moi, j’ai envie de ronfler.

— Tu t’installes ici ?

— Oui. Je descends chercher mes bagages.

— Ben, t’es gonflé ! Si tu crois que tu pourras en écraser, ici ! dit-il en riant. Ça va encore durer au moins deux jours, la foire.

Je le quittai, pris l’ascenseur pour descendre et gagnai rapidement la rue.

 

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