L'assassin de papa

Donald E. Westlake · Chapitre 19 sur 30

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L'assassin de papa

Chapitre XIX

 

 

Le lundi après-midi, nous quittâmes Plattsburg. Le vendredi précédent, Kapp avait donné ordre à deux banques de New York et de Jersey City de virer des fonds considérables au crédit d’un compte qu’il s’était fait ouvrir dans une banque locale. Il en avait ensuite prélevé la totalité en espèces. Le lundi, nous passâmes à l’agence Cadillac de l’endroit et Kapp acheta comptant le modèle exposé en vitrine. Je dus prendre le volant car Kapp n’avait pas de permis. Je m’habituais de plus en plus à apprécier la perspective avec mon seul œil gauche et, au bout d’un moment, je m’arrangeai pour caler confortablement mon pied droit sur l’accélérateur sans trop souffrir.

Nous filâmes vers le lac Georges, et Kapp loua une villa sur la rive est. Il avait entendu dire que tout était construit au nord et à l’ouest et ça l’embêtait. Mais, dans ce coin-là, les choses n’avaient pas tellement changé depuis le bon vieux temps.

La villa était une grande bâtisse blanche, au milieu des pins, à flanc de coteau, entre le lac et un chemin de terre qui longeait la crête de la colline. Nous garâmes la Cadillac dans une petite clairière et suivîmes un sentier jusqu’à une petite boîte à lettres en métal fixée à un piquet, à côté d’une barrière en bois qui marquait l’entrée de la propriété.

Nous poussâmes la barrière et descendîmes une douzaine de marches de bois qui menaient à une porte en treillis métallique donnant accès à une véranda entourée de tous côtés par des treillages. De ce côté, la maison semblait assez petite. Mais cette véranda constituait en réalité le deuxième étage de la maison vue du côté du lac, car la pente du terrain était assez forte.

L’étage par où l’on pénétrait comportait trois grandes pièces tapissées de raphia et garnies de meubles en bambou et en rotin. Des coussins bordeaux étaient éparpillés un peu partout. Il y avait aussi une cuisine, blanche et propre comme une salle d’opération pour lilliputiens, dont la fenêtre donnait sur la véranda, juste au-dessus d’un tas de caisses vides. Au milieu de l’étage s’ouvrait une cage d’escalier rectangulaire aux marches couvertes d’un tapis de caoutchouc noir. Le premier étage se composait de quatre pièces lambrissées de noyer, dont les étroites fenêtres étaient encadrées de petits rideaux verts. Au rez-de-chaussée, quelques remises et un hangar à bateaux. La villa était entourée d’arbres sur trois côtés. Les petites vagues du lac venaient mourir au pied de la façade.

En arrivant, nous constatâmes que le téléphone n’était pas branché, mais il était trop tard pour nous occuper de cela. Dès le lendemain matin, nous fîmes le tour du lac en voiture et passâmes à la poste pour demander qu’on nous rétablisse la ligne. Il faisait doux pour la saison et je fis l’emplette d’un slip de bain avant de regagner notre nouvelle demeure.

C’est à peine si nous échangeâmes trois paroles pendant le trajet. Kapp était tout entier à ses projets. Quant à moi, je bouillais d’impatience. J’avais eu la même impression pendant que Beeworthy faisait tourner son magnétophone, mais cela n’avait duré qu’une demi-heure, tandis que la situation présente allait durer deux semaines. Je n’étais pas sûr de pouvoir tenir le coup aussi longtemps ! Mais je savais bien qu’il m’aurait fallu beaucoup plus de temps pour découvrir le nom que je cherchais si je m’étais contenté d’arpenter New York, livré à mes seules ressources. J’avais dit un jour à Bill que je n’avais pas l’intention d’entreprendre une autre guerre du Pacifique, et je n’avais pas changé d’avis.

Dans la chambre que je m’étais attribuée, il y avait un grand miroir contre la porte de la penderie. L’après-midi, en mettant mon maillot de bain, je m’y regardai longuement. Mon accident remontait maintenant à deux mois et demi, et c’était la première fois que je me voyais tout entier dans une glace.

Mes deux jambes étaient zébrées de cicatrices blanchâtres qui s’entrecroisaient jusqu’à mes chevilles. Celle de droite avait un aspect anormal. Il y manquait deux petits os et les médecins avaient dû la rafistoler tant bien que mal. Elle paraissait trop mince et trop lisse. Elle ressemblait plus à un bout de tuyau qu’à une articulation humaine. D’autres cicatrices ornaient mon genou droit, mon ventre et mon épaule droite.

Je rabattis la porte de la penderie contre le mur pour masquer le miroir, et, à partir de cet instant, je ne la refermai plus jamais. Ensuite, j’allai me baigner dans le lac.

Le temps resta chaud jusqu’à la fin de la première semaine. Je me baignai souvent, toujours tout seul. Kapp, lui, passait la majeure partie de son temps au téléphone. Il lança un grand nombre d’appels en direction de New York, de Miami, de Saint Louis et ailleurs. Au bout de deux ou trois jours, il commença à recevoir des coups de téléphone. Nous causions très peu. Je ne savais pas ce qu’il fricotait, et je m’en balançais ; quant à lui, il était trop accaparé par ses projets pour me faire la conversation. Il se contentait de m’adresser des sourires épanouis agrémentés de clins d’yeux toutes les fois qu’on se rencontrait.

Nous avions constitué un abondant stock de whisky et, le plus souvent, il avait un verre à la main. Il fumait cigare sur cigare et sa voix s’enrouait de plus en plus. Il respirait la joie de vivre.

L’air était tiède, mais l’eau déjà très froide, ce qui n’était d’ailleurs pas pour me déplaire. Je ne pouvais pas nager aussi bien qu’autrefois parce que mes battements de pieds étaient mal coordonnés, mais je ne m’en tirais pas trop mal.

Par contre, j’avais beaucoup de mal à dormir la nuit. Je gardais une bouteille de whisky à portée de la main en guise de somnifère, et je laissais une lampe allumée en permanence. Je restais des heures entières à contempler le plafond. Ce qui m’arrivait là, je ne l’avais pas cherché, et je me faisais autant de mal à moi-même qu’on m’en avait fait. Mais je ne pouvais plus faire marche arrière. Le 12 juillet, quelque chose avait craqué dans la vie d’un nommé Ray Kelly, et je ne pouvais pas ressusciter cette dernière bonne journée de ma vie. Il me fallait continuer à avancer dans le tunnel et espérer qu’au bout je trouverais une issue.

Vers la fin de la semaine, Kapp vint me trouver.

— On va aller faire des courses en ville, me dit-il. J’attends des invités. Ils seront sans doute ici lundi ou mardi prochain. J’ai fait une liste de commissions.

Nous achetâmes un tas de victuailles, un gros stock de bière et un supplément de whisky. Nous nous procurâmes aussi quatre lits de camp ainsi que des couvertures et des oreillers bon marché. Comme nous rentrions, le téléphone se mit à sonner. Il sonna d’ailleurs presque sans discontinuer pendant tout le week-end. Kapp mâchonnait si fébrilement ses cigares, qu’il les réduisait rapidement en bouillie, mais maintenant, il souriait sans cesse, comme un joueur qui vient de gagner. Même quand il restait assis dans un fauteuil, il était encore occupé. Je l’enviais !

Le samedi, un méchant vent du nord se leva, abaissant brusquement la température et changeant le lac en une étendue grisâtre et écumeuse. Nous dûmes fermer les fenêtres et allumer des radiateurs électriques dans toutes les pièces.

Le dimanche, je passai un chandail et je partis faire un tour dans la forêt. Tout était paisible. Sous les pins, le sol avait une chaude couleur brune. Je songeais qu’il serait bien agréable de marcher ainsi indéfiniment sous les arbres. J’aurais aimé être un Indien – avant l’arrivée des Blancs.

Le téléphone sonnait quand j’étais sorti et il sonnait encore à mon retour. Je descendis un transat sur l’appontement où je m’installai, face au lac. Cette nuit-là, le téléphone cessa définitivement de sonner.

Le lundi, vers le milieu de l’après-midi, alors que j’étais occupé à préparer deux drinks dans la cuisine, un klaxon lança un bref appel. Je jetai un coup d’œil par la fenêtre et j’aperçus une voiture étincelante arrêtée devant la barrière. Un chauffeur en livrée se tenait au volant, raide comme la justice.

— Voilà du monde, annonçai-je.

Kapp fit le tour de la table et s’arrêta à côté de moi.

— Va voir qui c’est, me dit-il.

Je grimpai les marches en boitillant et m’arrêtai devant une Cadillac gris perle, en tous points semblable au corbillard qui avait emporté le cadavre de Mac Ardle. Trois individus massifs étaient installés dans le fond. On ne voyait du chauffeur que sa casquette noire et son gros nez rond. Il gardait les deux mains posées très haut sur le volant et ne m’accorda pas un regard.

J’allai me planter devant la portière arrière.

— On voudrait voir Eddie Kapp, dit l’homme assis au milieu de la banquette.

— Faudrait d’abord savoir qui vous êtes, répliquai-je.

— Annonce Nick Rovito.

J’allai prévenir Kapp. Il me dit que c’était O.K. et sortit à leur rencontre, en faisant claquer derrière lui la porte en treillis.

— Salut, Nick ! lança-t-il.

— C’est toi, vieux sagouin ! hurla quelqu’un dans la voiture.

Les portières claquèrent et le chauffeur manœuvra en marche arrière pour dégager le chemin.

Les trois hommes qui venaient de descendre présentaient tous des caractéristiques communes : la cinquantaine bien sonnée, des corps trapus, des cous de taureau et de grosses têtes. Ils portaient des pardessus très ajustés et gardaient les mains enfoncées dans leurs poches. Ils souriaient tous, de leurs grosses lèvres lippues, les yeux mi-clos. Rovito tendit la main à Kapp, qui la lui serra. Les deux autres saluèrent Kapp d’un signe de tête, avec un clin d’œil et il leur rendit leur salut la bouille fendue par un large sourire. Tout le monde entra dans la villa.

— Comment tu t’appelles, toi ? demanda Rovito en me regardant.

— Ray Kelly.

Il me dévisagea avec plus d’attention en faisant la moue et renfonça ses grosses pattes dans les poches de son pardessus.

— Beuh ! fit-il en se tournant vers Kapp.

Il semblait dire : « Faudra voir ! »

— Venez boire un coup, proposa Kapp. J’ai du « House of Lords ».

— Pas pour moi, merci, dit un des invités. Mon toubib me l’interdit.

Il paraissait gêné.

— Tu sais encore verser à boire, au moins ? demanda Rovito.

— J’ai encore la main. T’en fais pas pour ça, bonhomme !

— Alors, vas-y.

Ils entrèrent dans le living-room et prirent des chaises. Je restai un moment avec eux, mais ils évoquaient leurs souvenirs du bon vieux temps et des anciens copains. Voyant que personne ne m’accordait la moindre attention, je descendis jusqu’à l’appontement. Par une fenêtre ouverte du living-room au-dessus de moi, j’entendais le bourdonnement de leur conversation, sans pouvoir distinguer leurs paroles.

Au bout d’un quart d’heure, le type auquel son médecin interdisait l’alcool vint me rejoindre sur l’appontement et s’adossa contre le hangar à bateaux. Il alluma une cigarette et jeta l’allumette dans l’eau, en fixant d’un œil absent pendant deux bonnes minutes la surface du lac. Il se tourna ensuite vers moi.

— Tu boites, on dirait ?

— Oui.

— Tu es tombé de ton scooter, probable ?

Je vis qu’il se foutait de moi.

— Non, dis-je seulement.

— Je vois. On n’est pas bavard, hein ? Monsieur veut nous la faire à l’indifférence ?

Depuis quelques minutes, je n’entendais plus de voix au-dessus de moi, mais je me gardai de tourner la tête vers la villa. Je me levai, repliai mon deck chair et le balançai en plein dans la poitrine du type. Il se courba en deux, et j’en profitai pour lui en assener un second coup sur la nuque. Il roula à terre et je le basculai dans la flotte. Alors, seulement, je levai les yeux vers les visages qui m’observaient.

— Vous êtes contents ? demandai-je.

Kapp se tordait. L’autre type aussi. Rovito hocha la tête.

— Couci, couça, fit-il.

Je me dirigeai vers l’escalier.

— Hé, là ! me cria Rovito. Et Joe ?

— Eh bien, quoi, Joe ? demandai-je en relevant la tête vers lui.

— Tu ne vas pas l’aider à sortir du jus ?

— Non. Je ne rigolais pas. Ce n’est pas dans mes habitudes.

Je remontai dans ma chambre et sortis ma bouteille de whisky de dessous mon lit.

Je les entendis dégringoler l’escalier pour aller repêcher leur petit copain.

 

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