L'assassin de papa

Donald E. Westlake · Chapitre 7 sur 30

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L'assassin de papa

Chapitre VII

 

 

Nous passâmes la soirée dans notre chambre, avec deux flasques de whisky pour nous tenir compagnie. Le téléphone nous réveilla le lendemain matin à neuf heures. Je décrochai : c’était Johnson au rapport.

— Le numéro qui vous intéresse est celui d’une Buick 54, dit-il. On me l’a volée il y a trois mois. Pas la bagnole, rien que la plaque. Et il y a beaucoup de Plymouth volées en circulation. C’est une marque très recherchée.

— Merci, fis-je. Est-ce que les arrhes que nous vous avons versées suffisent à couvrir vos honoraires ?

— Si c’est tout ce que vous vouliez savoir, oui.

— Eh bien, dans ce cas, nous vous remercions.

— Dites, monsieur Kelly, qu’est-ce que vous avez donc contre moi ?

— Mais je n’ai rien contre vous, mon vieux.

Je raccrochai et j’oubliai l’incident. Je feuilletai un moment l’annuaire, crayon en main, puis nous sortîmes pour aller déjeuner.

La firme pour laquelle mon père avait travaillé jadis avait maintenant pour raison sociale : « Mac Ardle, Krishman, Mellon et Mac Ardle. » Elle était installée dans un immeuble de la Cinquième Avenue, un peu plus bas que la cathédrale.

Au rez-de-chaussée, les portes de l’ascenseur étaient entièrement chromées. Au vingt-septième étage, elles étaient simplement peintes en brun. Un habile peintre en lettres avait réussi à faire tenir toute la raison sociale de la firme sur le verre dépoli de la porte du bureau. Nous la franchîmes et je dis à la réceptionniste que je voulais voir Mac Ardle.

— Celui qui est en tête de liste, précisai-je.

Elle le prit de haut et ne nous accorda que le Mac Ardle n° 2.

Il avait une quarantaine d’années, un corps mou et un visage rond et pâle. Derrière des lunettes cerclées de noir, ses yeux semblaient perpétuellement larmoyants.

— Alors, jeunes gens, nous dit-il, que puis-je faire pour vous ?

— Rien, répliquai-je. C’est l’autre Mac Ardle que nous voulons voir.

— Mon père ne joue plus de rôle actif dans notre firme, dit-il avec le sourire onctueux d’un représentant en produits laxatifs. Je puis vous assurer que je suis presque aussi bon avocat que lui.

Il affectait de nous prendre pour des gamins.

— Je n’en doute pas, dis-je. Mais dans ce cas, c’est à Krishman que nous voulons parler. À Samuel Krishman, et pas à un autre fils à papa.

Il fronça à la fois les sourcils et les lèvres.

— Je regrette, mais je suis obligé de vous demander…

— Annoncez Willard Kelly, dis-je.

Ce nom ne lui disait absolument rien. Il regarda la carte posée sur son bureau.

— Mais n’avez-vous pas dit à la réceptionniste que votre prénom était Raymond.

— C’est celui de mon père que je viens de donner.

— Votre père s’appelle Raymond ?

— Vous êtes complètement bouché, mon cher maître ! dis-je en lui montrant son téléphone. Décrochez plutôt votre outil et dites à Samuel Krishman que le fils de Willard Kelly le demande.

— Il n’en est pas question !

Je fis un pas en avant et je décrochai moi-même. Il tendit la main pour me retenir.

— Bill ! lançai-je, sans élever la voix.

Bill fit le tour du bureau, et Mac Ardle fils se rassit aussitôt, encore plus pâle qu’avant.

— Ça ne se passera pas comme ça, protesta-t-il.

Mais c’était là le genre de phrases qu’on lance quand on sait très bien qu’on ne peut rien faire, et ça ne m’impressionnait pas du tout.

Il y avait toute une rangée de touches sur le socle de son téléphone, en dessous du cadran. Je poussai celle marquée « Intérieur ». Rien. Je composai le zéro. Toujours rien. Je fis un numéro au hasard, et une voix d’homme finit par me répondre.

— Quel est donc le numéro de Samuel ? dis-je. Je n’arrive pas à m’en souvenir.

— Le huit, répondit la voix.

Je coupai et composai le huit. Cette fois, je tombai sur un vieillard.

— Je suis le fils de Willard Kelly, commençai-je. Je ne suis pas aussi bouché que le fils d’Andrew Mac Ardle, mais je me trouve coincé dans son bureau.

Un lourd silence tomba.

— Quel nom avez-vous dit ? reprit la voix qui était à la fois sèche et âgée.

— Vous avez bien entendu : j’ai dit Willard Kelly.

— Lester est près de vous ?

— Vous parlez de Mac Ardle fils ? Oui, il est là.

— Dites-lui de ma part de vous conduire à mon bureau.

— Dites-le-lui vous-même. Moi, il ne voudra pas me croire.

Je tendis le téléphone à Lester. Il le prit comme s’il avait peur de se faire mordre par l’appareil. Il écouta un moment, puis raccrocha.

— Vous auriez pu être un peu plus poli, remarqua-t-il aigrement.

— Avec vous ? Ça me ferait mal !

Il nous escorta le long d’un couloir dont un des murs était peint en vert et l’autre dans un ton rouille. Plafond blanc, lino noir, portes pastel… Celle du bout était beige, fermée, et ne portait aucune indication. Il nous confia à une petite brune à taille de guêpe et aux cheveux laqués qui nous fit poireauter un bon moment avant de nous introduire enfin dans le bureau de Samuel Krishman.

Il était installé dans un grand fauteuil pivotant en cuir noir, derrière un bureau d’acajou si poli qu’il en scintillait. Sous-main marron… Deux téléphones noirs. Quelques papiers, gênés de se sentir si blancs…

— Excusez-moi de ne pas me lever, dit-il machinalement, tout en nous observant.

Il agita une main brune et desséchée comme une vieille souche pour nous désigner deux fauteuils de cuir marron. Ses boutons de manchettes étaient des pièces d’or frappées d’effigies romaines.

— Vous prétendez être le fils de Willard Kelly ? dit-il en posant son regard sur moi.

— Nous le sommes tous les deux. Voici mon frère, Willard junior. Moi, je m’appelle Raymond.

Ses yeux pâles allèrent rapidement de Bill à moi.

— C’est vous le porte-parole, je crois ? C’est bien vous que j’ai eu tout à l’heure au téléphone.

Ce n’était pas bien sorcier de reconnaître ma voix. Je le regardai fixement tandis que Bill, de son côté, ne me quittait pas des yeux.

— Mon père a travaillé ici autrefois, dis-je.

Il sourit. Son splendide râtelier aurait à peine paru plus déplacé dans le bec d’un canard.

— Pas exactement ici, précisa-t-il. À l’époque, nos bureaux se trouvaient à l’autre bout de la ville.

— Il est entré chez vous en août 1930 ?

— Il me semble. À peu de chose près.

— Le Times a parlé de lui, une fois, à propos de l’affaire Morris Silber. Il lui a consacré un article biographique.

Cette fois son sourire ne lui écarta même pas les lèvres. Cela lui donnait du reste l’air plus franc.

— Je m’en souviens, en effet. Willard a même été assez gêné quand l’article a paru. C’était un jeune homme timide… Il ne ressemblait guère à son fils.

À le voir, on aurait pu croire que Bill n’existait pas.

— Le Times a parlé de lui une autre fois encore, précisai-je. Cela remonte à deux mois. Vous n’avez pas lu l’article ?

Deux minces sourcils rampèrent l’un vers l’autre sur son front raviné.

— Pas que je sache. Ou alors cela ne m’aura pas frappé…

Un sourire découvrit de nouveau son dentier.

— À l’heure actuelle, je ne lis plus guère que les notices nécrologiques.

Maintenant j’avais compris : quand il montrait les dents, ça voulait dire que son sourire était en toc.

— Il ne s’agissait pas d’une notice nécrologique, rétorquai-je. Mais ça revenait au même. On l’a assassiné.

— Assassiné ?

— D’un coup de revolver. Il roulait en voiture et le coup a été tiré d’une autre voiture, en marche elle aussi. J’étais avec lui.

— Ah ? Et avez-vous identifié l’agresseur ?

— Oh ! ça viendra !

— Je vois.

Ses mains s’avancèrent lentement sur le buvard marron, se rapprochèrent comme à tâtons l’une de l’autre et s’étreignirent.

— Est-ce là la raison de votre présence ici ? Vous voulez vous venger ?

— Ça, c’est secondaire, dis-je. D’abord, je veux comprendre. Je suis resté trois ans à l’étranger ; je servais dans l’armée de l’Air en Allemagne. Je viens de rentrer et je n’ai encore ni fiancée ni projets.

Du pouce, je lui désignai Bill.

— Lui, il n’était pas dans le même cas. Il était marié, il avait une gosse. Moi, je n’avais que mon père. Et ils me l’ont tué juste au moment où j’avais le plus besoin de lui. Froidement, comme si ça les faisait rigoler…

Là-dessus, je me rassis, et nous restâmes un moment silencieux tous les trois. Quand je détachai mes mains des bras du fauteuil, je vis dans mes paumes la trace des veines rougeâtres du bois.

— Je veux savoir la raison de tout ça, dis-je pour conclure.

— Moi, ils ont tué ma femme, dit brusquement Bill, comme pour s’excuser d’être là.

Avec un soupir Krishman passa une main sèche sur son visage. Ce n’était plus un ténor du barreau que nous avions devant nous, mais un très vieil homme qui n’osait même pas prendre sa retraite, parce qu’il voyait mourir autour de lui tous ses amis qui se retiraient des affaires.

— Tout cela remonte si loin… dit-il. C’est du passé. Ces choses-là n’arrivent plus de nos jours.

— Et l’affaire Anastasia ? Et le vitriolage de Victor Reisel ? Et le meurtre d’Arnold Schuster, ce témoin de vingt-deux ans qui a été abattu en 1951, avant d’avoir pu déposer…

— Depuis plus de vingt ans, notre maison ne s’occupe plus de ce genre d’affaires, reprit-il. Jadis, certaines circonstances ont fait que…

— Vous pensez à Mac Ardle père ?

Il secoua la tête, et me regarda en souriant, mais sans ouvrir les lèvres, cette fois.

— Non, dit-il, je pensais à Philip Lamarck. Son nom ne venait qu’en second dans la liste des associés, mais c’était lui le fondateur de la firme.

— Il est mort en 1935 ?

— Il faut toujours un certain temps pour rompre des liens de cette sorte.

— Et vous, quand les avez-vous rompus ?

— Un peu avant la guerre. Vers 1940, il me semble.

— Mon père travaillait-il encore chez vous, à cette époque ?

— Il nous a quittés à ce moment-là. Je crois même qu’il a quitté la ville.

— C’était bien l’année du procès Kapp, n’est-ce pas ?

— Vous voulez parler d’Eddie Kapp ? Oui, en effet, je me souviens de cette histoire de fraude fiscale… Mais vous devez comprendre que tout cela remonte très loin…

— A-t-il été libéré depuis ?

— Kapp ? Je n’en ai pas la moindre idée. Vous pensez qu’il peut être pour quelque chose dans la mort de votre père ?

— En mourant, papa a prononcé son nom : « Kapp »… Il n’a pas pu en dire plus.

— Êtes-vous certain que c’était bien cela qu’il voulait dire ?

— Non, mais c’est probable. Mac Ardle pourrait-il le savoir ?

— Savoir quoi ?

— Si Kapp était déjà libéré à ce moment-là.

— J’en doute fort. Mais vous désirez sans doute lui parler ?

— Oui.

Il hocha la tête.

— Je vais lui téléphoner. Je suis certain qu’il ne refusera pas de s’entretenir avec vous. Nous aimions tous beaucoup Willard. C’était un remarquable avocat en dépit de sa jeunesse. Et un joyeux luron, avec sa tignasse rousse d’Irlandais ! (Il adressa un signe de tête à Bill.) Vous lui ressemblez beaucoup. (Son regard revint se poser sur moi.) Vous, en revanche, vous ressemblez davantage à Edith. Vous avez les mêmes cheveux blonds, la même forme de visage…

— On me l’a déjà dit.

— À vos propos de tout à l’heure, j’ai cru comprendre que votre mère était morte ?

— J’avais deux ans. Elle est morte à Binghamton.

— Oui, en effet, c’est là que votre père était allé s’installer. Il aurait dû rester à New York : c’est ici que son talent pouvait trouver à s’exercer pleinement. Il ne plaidait que des dossiers d’affaires, mais au tribunal, il avait une présence exceptionnelle.

— À Binghamton aussi, il s’est occupé d’affaires de société, mais sur une toute petite échelle. Vous disiez que votre clientèle avait maintenant complètement changé ?

— Oui. Nos clients sont maintenant des armateurs, des fabricants de conserves… Presque exclusivement des sociétés anonymes.

— C’est Mac Ardle qui a défendu Kapp, poursuivi pour fraude fiscale, n’est-ce pas ?

— Oui, je crois, en effet.

— Mon père s’est-il trouvé mêlé à cette affaire ?

— C’est probable. C’est lui qui s’occupait des dossiers de Kapp.

— Comment cela ?

— Eh bien, chez nous, voyez-vous, chacun suit un certain nombre de clients et s’occupe pratiquement de toutes ses affaires. Nous sommes un peu comme des médecins de famille… Mais dans cette affaire de fraude fiscale, il en est allé autrement. Non pas que Willard Kelly n’eût été tout aussi capable que n’importe lequel d’entre nous de s’en occuper mais, à l’époque, Kapp était un client très important. Il avait paru nécessaire qu’un des principaux associés s’occupe personnellement de lui.

— Quels étaient les autres clients réguliers de mon père ?

— Franchement, je n’en ai aucune idée.

— Mais vos dossiers ?

Il hocha la tête.

— Nous ne les conservons pas plus de quinze ans, vingt ans dans certains cas assez rares, je dois le dire. Et cela fait plus de vingt ans que votre père nous a quittés.

— Si vous aviez eu alors le même genre de clientèle qu’aujourd’hui, auriez-vous gardé leurs dossiers ?

— Très probablement, dit-il avec un mince sourire de ses lèvres closes.

— Vous souvenez-vous de Morris Silber ?

— Ne s’agit-il pas de cette affaire à propos de laquelle le Times a consacré une notice à votre père ?

— C’est ça.

— Je regrette. Même alors, ce n’était pas un client important à nos yeux. Je n’ai pas la moindre idée de l’endroit où il peut se trouver. Je ne sais même pas s’il est encore de ce monde.

— Mais c’était mon père qui avait la charge de son dossier ?

— Oui, bien entendu.

— Vous ne vous rappelez aucun autre nom ?

Large sourire, toutes dents dehors, mains ouvertes, tremblant légèrement au bout de leurs manches.

— Cela remonte si loin…

— Oui, bien sûr ! Vous m’avez dit tout à l’heure que vous téléphoneriez à Mac Ardle père ?

— Mais certainement.

La conversation avec Mac Ardle dura quelques minutes. Krishman appelait son associé Andrew, mais sans user d’un diminutif familier. Il ne lui dit rien de bien remarquable.

— Avez-vous une voiture ? nous demanda-t-il quand il eut raccroché.

— Oui, dit Bill ouvrant la bouche pour la deuxième fois.

— Il habite Long Island, nous expliqua Krishman. Après Kings Park, sur la rive nord. Il possède une propriété là-bas.

Il donna toutes les indications nécessaires à Bill, y compris le numéro des routes à suivre, et Bill le remercia d’un signe de tête, tandis que nous nous levions pour prendre congé. Je le remerciai à mon tour pour ses renseignements, et il félicita rétrospectivement notre père d’avoir donné le jour à des garçons aussi bien que nous.

Arrivé à la porte je me retournai.

— Jusqu’en 1940, c’est-à-dire jusqu’à la date où vous avez changé l’orientation de votre firme, à peu près combien de criminels professionnels avez-vous aidés à échapper à la justice ?

— Je n’en ai aucune idée.

— Une centaine ?

— Oh ! certainement beaucoup plus, fit-il sans desserrer les lèvres.

— Vous ne craignez pas d’avoir des ennuis avec la justice ?

— Après si longtemps ? Vous plaisantez !

— Et vous ne serez jamais condamné ?

— Jamais. De cela je suis absolument sûr.

— De toute évidence vos activités n’ont nui ni à votre fortune ni à votre position sociale. Avez-vous des ulcères d’estomac, des insomnies, des infirmités quelconques ?

— Non, je vous remercie. Je me porte comme un charme. Mes médecins prétendent que je dépasserai sans doute les quatre-vingt-dix ans. Pourquoi cette question ? où voulez-vous en venir ?

— C’est à mon frère que je pensais, pas à vous. Il a besoin de s’instruire. Il croit encore qu’il y a d’un côté les braves gens, de l’autre des canailles ! Qu’on naît dans un camp ou dans l’autre et qu’on y meurt. Que les braves gens finissent toujours par gagner et les canailles par perdre…

Nouveau sourire, lèvres closes.

— Beaucoup de gens ont cette conviction. Ils y puisent un certain réconfort.

— Jusqu’au jour où ils se font descendre ! ripostai-je.

 

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