L'assassin de papa

Donald E. Westlake · Chapitre 22 sur 30

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L'assassin de papa

Chapitre XXII

 

 

Je me réveillai à Hudson. Un petit jour grisâtre commençait à blanchir les vitres du car. Il pleuvait et les longs essuie-glaces balayaient le pare-brise avec un cliquetis monotone. Nous étions quatre voyageurs en tout et pour tout.

Je vis défiler ensuite une dizaine de villes et le car se remplit petit à petit. Enfin nous arrivâmes à New York.

Je descendis à la Cinquantième Rue, fit un bout de chemin à pied et j’entrai à l’hôtel Cuttington, dans la Cinquante-deuxième Rue.

À l’heure qu’il était, les truands devaient me chercher partout ; il fallait donc que je m’inscrive sous un faux nom. En cours de route, j’avais choisi celui de Matthew Allen. C’était un nom vraisemblable, suffisamment banal pour qu’on l’oublie et qui, de plus, n’avait pas les mêmes initiales que le mien.

Mais quand on me présenta le registre, je me sentis pris de panique. Je n’avais encore jamais emprunté une fausse identité. Ma main tremblait si fort en inscrivant mon nom que mon écriture s’en trouva complètement transformée. Je n’osais pas regarder en face la réceptionniste qui passa un bon moment à m’expliquer qu’elle serait obligée de me compter le prix de la nuit précédente, parce que, pour eux, la journée ne commençait qu’à trois heures de l’après-midi. Je lui dis que cela n’avait aucune importance, me débarrassai d’elle le plus vite que je pus et suivis le chasseur qui me conduisit enfin à ma chambre.

Je me jetai sur le lit tout habillé et m’endormis instantanément. Je me réveillai à une heure, me déshabillai, pris une douche et arpentai la chambre, nu comme un ver, pour dissiper un restant de courbature. Puis je me rhabillai, m’installai à ma table et écrivis à mon oncle Henry en lui demandant de me répondre au Cuttington, sous ma fausse identité. Après quoi, je sortis de l’hôtel.

J’arrivai à la banque juste avant la fermeture. Il restait encore un peu plus de la moitié des trois mille dollars de Bill à notre compte commun. J’en prélevai deux cents et allai déjeuner dans un snack, au milieu des gens qui achevaient tardivement leur deuxième repas. Comme il ne me restait plus rien à faire ensuite, j’achetai quatre romans policiers et un jeu de cartes, et regagnai ma chambre.

Je savais que Kapp avait raison, et qu’il valait mieux attendre que Ganolese soit sérieusement occupé ailleurs avant de passer à l’offensive. Je tenais à ma peau, et Kapp et son état-major constituaient la meilleure des diversions. Dès qu’ils auraient attaqué, je pourrais en faire autant de mon côté.

Malheureusement, la patience n’est pas mon fort ! Mes bouquins m’aidèrent tant bien que mal à tuer un premier après-midi, mais je n’arrivais pas à m’intéresser à leurs histoires. Je finis par les flanquer au panier et je descendis acheter une bouteille de whisky.

Le vendredi, je retournai à la bibliothèque de périodiques et je passai la journée à me documenter sur Ed Ganolese. J’appris ainsi qu’il lui arrivait souvent de comparaître devant telle ou telle commission d’enquête. C’était toujours à d’autres que les enquêteurs en avaient, et ils se contentaient généralement de demander à Ganolese quelles avaient été ses relations avec l’individu en question, une vingtaine d’années plus tôt. Ses réponses n’étaient jamais bien instructives, mais il faisait preuve d’un minimum de bonne volonté pour éviter d’encourir les foudres de la justice.

Le vendredi soir, j’allai voir deux films de science-fiction qui passaient dans une salle de la Quarante-deuxième Rue. Le week-end fut interminable.

À partir du lundi matin, je me mis à lire les journaux – tous les journaux. Cinq jours s’étaient écoulés depuis la conférence du lac Georges. La révolution n’allait pas tarder.

Elle commença le mercredi soir, et je l’appris le jeudi matin, par un bref fait divers relégué à la huitième page de l’édition de Queens du Daily News relatant l’explosion d’une confiserie. Je m’arrêtai net.

Il s’agissait d’une toute petite confiserie, située dans un quartier mal famé de Queens. À dix heures et demie, la veille au soir, une chaudière à gaz installée dans l’arrière-boutique avait fait explosion, tuant net le propriétaire. C’était le frère de ce dernier, un nommé Gus Porophorus, qui avait signalé aux pompiers l’existence de la chaudière.

Il y avait une photo de l’arrière-boutique complètement saccagée. Sur un mur tout calciné, on apercevait un tableau noir. Je me mis à rire de bon cœur.

Un tableau noir dans l’arrière-boutique d’une confiserie ! Délicate façon de mettre les points sur les i.

Pendant quelques jours, les mordus du sport hippique n’auraient pas de local dans le quartier pour venir y déposer leurs mises !

Je m’étais attendu à un tout autre cinéma. J’avais imaginé de gros titres raccrocheurs du genre : « Meurtres en série dans le milieu. » J’avais oublié ce que Kapp avait dit à Irving Baumheiler : « Il faudra y aller mollo. Les descendre, d’accord, mais en douceur. »

Je me mis alors à éplucher soigneusement tous les journaux. Cette fois je savais ce que je devais y chercher. Je relevai l’incendie d’une papeterie dans le Bronx – sinistre aggravé par la mort du propriétaire. Je notai aussi qu’un nommé Anthony Manzetsky âgé de trente-six ans, sans profession, s’était tué en voiture après avoir heurté une pile métallique du souterrain de West End Drive. On publiait une photo de la voiture : une Buick vieille d’un an. En outre, l’entrepôt d’une maison d’import-export avait brûlé à Brooklyn, dans la Troisième Avenue.

Je sortis de mon placard les journaux de la veille, en me demandant si je n’avais, par mégarde, laissé passer le signal de départ de la corrida. Mais non ! C’était seulement la nuit précédente que tout avait commencé.

Je me sentais plus léger de dix kilos et je prenais ma chambre d’hôtel en horreur. Je décrochai le téléphone et composai le numéro de Johnson.

— Je me demandais ce qui vous était arrivé, dit-il quand je me fus nommé. Ça fait déjà presque un mois…

— A-t-on continué à vous poser des questions sur moi ?

— Non, Dieu merci ! Une fois suffit ! Après ce qui m’est arrivé, on m’a filé pendant trois jours. Le type s’y prenait comme un manche, mais j’ai pensé que ce serait maladroit de le semer. Depuis qu’il a renoncé, il ne s’est rien passé.

— Parfait. J’ai un petit travail à vous proposer, si ça vous intéresse. Mais peut-on se fier à vous ?

— Si vous pensez pouvoir vous fier à ma personne, c’est que vous me faites déjà confiance !

— Bon. J’ai besoin d’une adresse. Je veux savoir où je peux être sûr de trouver quelqu’un.

— Il s’agit du gars que vous recherchez, ou vous tâtonnez encore ?

— J’aime mieux ne pas vous le dire. Comme ça, vous ne pourrez le répéter à personne.

— D’accord. Je sais que je ne suis pas très brave. Mais on ne me paie pas assez cher pour ça ! De qui s’agit-il ?

— Ed Ganolese, dis-je en lui épelant le nom. Je ne connais pas son prénom. Ed n’est qu’un diminutif.

— C’est noté. Vous êtes sûr qu’il est à New York ?

— Il est dans les parages, en tout cas. Il habite peut-être en banlieue.

— Ganolese… attendez… ce nom me dit quelque chose.

— C’est un des dirigeants locaux du Syndicat.

— Ah ! ah ! oui… Dans ce cas… Je ne sais pas trop… Je ne peux rien vous garantir.

— Oui, je comprends.

— Il faudra que je sois très prudent en me renseignant.

— Encore plus que l’autre fois !

— Je sais qui c’était, cette fois-là. Dommage que je ne sois pas assez gonflé pour réagir ! Où faut-il vous rappeler ?

— Je vous rappellerai moi-même, samedi. À trois heures de l’après-midi. À votre bureau.

— Vous avez raison d’être prudent, dit-il. Ces trucs-là, ce n’est pas exactement ma pointure.

— Il ne fallait pas me proposer vos services ! Je vous rappellerai samedi.

J’allai acheter une paire de ciseaux, rentrai chez moi et découpai les communiqués de guerre.

 

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