L'assassin de papa

Donald E. Westlake · Chapitre 24 sur 30

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L'assassin de papa

Chapitre XXIV

 

 

Le bureau de Cheever se trouvait dans la Cent-dixième Rue Ouest, en bordure de Harlem. Le lundi matin, je pris le métro jusqu’à la Cent-dix-huitième Rue et terminai le trajet à pied. J’avais enfilé mon imperméable par-dessus mon complet. Il était assez ample pour que le flingue de Smitty ne fasse pas, sous ma ceinture, une bosse trop visible. D’ailleurs, personne ne fit attention à moi dans la rue.

L’immeuble avait huit étages. Le rez-de-chaussée était occupé par un grand magasin de disques flambant neuf, tout en verre et en aluminium. Le reste de la façade n’en paraissait que plus triste, et ses fenêtres plus poussiéreuses.

Je finis par trouver la porte d’entrée dans un renfoncement, à gauche du magasin. Je grimpai trois étages d’un escalier raide comme une échelle, en levant les yeux à chaque palier vers une maigre ampoule de vingt-cinq watts.

Sur une liste de quatre noms gravés sur le panneau de verre dépoli de la porte, celui de William Cheever occupait le quatrième rang. Il ne s’agissait pas d’une firme d’avocats au nom collectif, mais d’un de ces petits arrangements qui permettent à des hommes de loi sans causes de partager le loyer, le salaire d’une dactylo et les frais généraux.

La réceptionniste était aussi claire de peau qu’une femme de race noire peut l’être. Elle avait patiemment décrêpé ses cheveux, pour les refriser en bouclettes vaporeuses. Elle portait un chemisier à col haut et à jabot de dentelle, taillé pour les filles à poitrine plate du centre de la ville et pour lequel ses formes étaient beaucoup trop généreuses.

Elle me sourit en refermant un mince volume dont elle marqua la page avec son doigt.

— Vous désirez, monsieur ? dit-elle avec un léger accent anglais qui devait dénoter une origine jamaïcaine.

— Je voudrais voir William Cheever, répondis-je, en espérant que chacun des avocats possédait au moins un bureau personnel.

— Il n’est pas là, ce matin.

— Ah ? dis-je en fronçant le sourcil de l’air le plus contrarié que je pus. J’aurais voulu le voir aujourd’hui même. C’est assez urgent. Vous ne savez pas vers quelle heure il passera ?

— M e Cheever ? Oh ! non ! Il vient très rarement au bureau.

Elle retira son index de son livre.

— À dire vrai, poursuivit-elle, je me demande parfois si c’est vraiment ici qu’il a son cabinet.

— Ce n’est pas ici qu’il reçoit ses clients ?

— Il n’en reçoit pas assez pour que ça se remarque, en tout cas !

Cela faisait visiblement des jours et des semaines qu’elle brûlait du désir de discuter avec quelqu’un des activités de Cheever.

— Les seuls clients de Me Cheever que j’aie jamais vus sont les books, les tenanciers de tripots et les revendeurs de billets de loterie clandestine qu’il envoie à M e Partridge, reprit-elle avec hauteur.

Elle se pencha confidentiellement en avant, nichant son livre entre la double parenthèse de ses seins.

— Personnellement, je crois que Me Cheever abuse de la complaisance de M e Partridge en lui repassant ce genre de clients. À mon avis, il serait extrêmement néfaste pour la réputation de M e Partridge que son nom se trouve associé dans l’esprit des gens avec ceux de gangsters et de joueurs professionnels…

Je souris malgré moi de sa conviction et de la phrase si bien apprise qu’elle avait dû répéter mille fois au cours de conversations imaginaires.

— Quand vous aurez épousé Me Partridge, lui dis-je, je suis certain que vous parviendrez à combattre la mauvaise influence que Me Cheever peut avoir sur lui !

Elle rougit, baissa la tête et se mit à tripoter quelques papiers sur son bureau.

Cela me désolait de troubler aussi grossièrement cette petite que je trouvais bien sympathique, mais j’espérais l’amener ainsi à répondre plus volontiers à mes questions.

— Pourriez-vous m’indiquer l’adresse personnelle de M e Cheever ? lui demandai-je. Il faut absolument que je lui parle aujourd’hui même.

— Mais bien entendu !

Trop heureuse de pouvoir changer de conversation, elle s’empara d’un petit agenda et le feuilleta. Je lui empruntai un crayon et un morceau de papier et notai l’adresse qu’elle me donna. Ce n’était qu’à quelques rues de là, dans une avenue longeant le Parc.

Cheever habitait un vieil immeuble en pierres de taille remontant aux beaux jours de Harlem, lorsque les quatre côtés du Parc étaient encore réservés aux gens riches. Quelle dégringolade depuis ! Le plâtre s’écaillait dans le large vestibule et le même graffiti obscène était répété sept fois sur les parois de l’ascenseur. Le couloir du huitième était déshonoré par une peinture crevassée, fendillée, cloquée qui se détachait des murs par larges plaques. Je franchis une porte grise, marquée « Service E – H » et me trouvai dans une pièce, grise elle aussi, de forme octogonale. Des sacs remplis d’ordures étaient posés le long des murs d’un gris un peu plus clair que le sol de ciment. Quatre portes, chacune marquée d’une lettre blanche, peinte de façon beaucoup moins experte que celles des entrées principales des appartements, le long du couloir.

La porte marquée « G » était fermée à clé. Je m’arrêtai court en me rendant compte du soulagement involontaire que j’en éprouvais.

J’avais déjà tué un homme sans le vouloir. J’en avais tué un autre au cours d’une rapide escarmouche et sans avoir la moindre possibilité d’y réfléchir, mais je ne savais pas encore moi-même si j’étais de force à en tuer un troisième de sang-froid.

Et si je m’en découvrais incapable ? C’est bien joli de parler de vengeance, mais si ma volonté flanchait au moment critique ?

Je revis mon père, crachant son sang dans les affres de l’agonie. Je pensai à Bill et à sa femme que je n’avais jamais vue. Je me rappelai le spectacle que je m’étais offert à moi-même dans le grand miroir de ma chambre du lac Georges. Je sentais mon œil de verre dans son orbite vide. Je contemplais le gouffre qu’on avait creusé dans ma vie.

Peine perdue ! Je ne haïssais pas Cheever. Je ne haïssais personne. Je n’éprouvais qu’une immense amertume.

Décidément tout ce que j’avais fait n’avait servi à rien. Je me sentais fragile, inefficace. Que de chemin parcouru pour rien !

Je m’adossai à la porte et m’assis par terre, les genoux relevés contre la poitrine. Je croisai les bras sur mes genoux et y appuyai mon front. Brisé, égaré, impuissant… voilà ce que j’étais !

À la fin, je me ressaisis, furieux contre moi-même. Je levai la tête et fixai le « G » peint en blanc sur la porte, en me traitant de minable, de paumé, de foie blanc, et autres gentillesses du même genre. Cela me soulagea et je me fabriquai ensuite, à toute allure, une justification à ma propre existence. Je n’étais peut-être qu’un bien fragile et bien indigne instrument de vengeance mais je n’en tuerais pas moins William Cheever et Ed Ganolese. Si j’avais été à la hauteur de ma tâche, je les aurais abattus froidement, avec un détachement impersonnel. Ce n’était pas le cas, mais tant pis ! Je les tuerais d’une façon vulgaire, moche, parce que je ne pouvais pas faire autrement.

Les portes de service des appartements de New York sont rarement munies de bonnes serrures. Une lime à ongles glissée entre le battant et le chambranle remplaça aisément la clé que je ne possédais pas. Je poussai sans bruit la porte et entrai dans une cuisine. Devant moi s’ouvraient quelques pièces d’où provenait le murmure d’une conversation.

Je traversai une chambre vide. La porte du fond en était fermée, mais pas complètement. Par la fente, j’aperçus Cheever dans son living-room. Il téléphonait. Je ne voyais qu’une très petite partie de la pièce et je n’étais pas sûr qu’il fût seul.

Il était en train d’engueuler copieusement sa réceptionniste pour avoir communiqué son adresse personnelle à un inconnu, et je n’étais pas mécontent de voir qu’il avait peur de moi à ce point.

Il était furieux de ne pouvoir expliquer à la secrétaire les vrais motifs de son inquiétude. On sentait qu’il avait du mal à se contenir, et il se rattrapait de son mieux en usant avec elle d’une lourde ironie.

— Non, il n’est pas encore passé, dit-il enfin. Depuis combien de temps a-t-il quitté le bureau ?… Plus d’une heure ?… Vous auriez pu m’appeler, au lieu d’attendre que je le fasse. Vous savez bien que je n’ai pas de Blancs dans ma clientèle. Oh ! et puis, merde ! Je perds mon temps à discuter avec vous. Allez donc retrouver Benny Partridge. C’est sur son divan que vous avez rendez-vous, j’imagine ? Quoi ? Vous ne comprenez pas ce que je veux dire ?…

Il prêta l’oreille quelques secondes encore avant de raccrocher en jetant un regard éperdu autour de lui. Au mouvement de ses yeux, je compris qu’il était seul. Je glissai la main dans ma ceinture, sous mon imperméable et mon veston, et je sortis le flingue de Smitty.

Cheever reprit le téléphone et composa nerveusement un numéro. Au cliquetis du cadran, je compris que c’était un numéro de dix chiffres : cela signifiait que Cheever appelait une localité située en dehors de New York.

Il attendit un moment en s’efforçant d’extraire avec sa seule main libre une cigarette de son paquet de Viceroy. Brusquement il lâcha le paquet.

— Passe-moi Ed, dit-il sèchement. De la part de Willy Cheever. Non, naturellement, je ne quitte pas…

Il parvint enfin à saisir sa cigarette et à l’allumer avant d’obtenir Ganolese.

— C’est vous, Ed ? dit-il. Ici, Willy Cheever. Quelqu’un est passé ce matin à mon bureau pour me demander… Oui, mais malheureusement mon imbécile de secrétaire lui a indiqué mon adresse personnelle… Je suis chez moi en ce moment… Il faut que je vienne vous voir, Ed… Si vous pouviez m’héberger un jour ou deux à votre ferme… Rien qu’un jour ou deux, Ed… Le temps de… Mais, bon sang ! Ed, puisque je vous dis qu’elle lui a donné mon adresse personnelle !… C’est le seul endroit où je puisse me planquer… Ed, je ne vous ai jamais demandé de faveurs, mais… Je… Ed !… Ed !…

Au moment même où j’entrai dans la pièce, il secouait encore le récepteur.

— Te fatigue pas, Willy, lui dis-je d’une voix calme, il a raccroché.

Sa tête pivota brusquement sur ses épaules. Il me fixa avec effroi, mais ne fit pas un geste : il avait vu le flingue de Smitty dans ma main droite. Je m’approchai, lui retirai le téléphone des doigts et le replaçai sur son support.

— Tu ferais mieux de ramasser ta cigarette, dis-je en reculant de quelques pas. Elle va brûler ton tapis.

Il obéit avec des gestes d’automate et reposa la cigarette sur un cendrier, où elle continua à se consumer à côté du téléphone. Il ne quittait pas mon arme des yeux.

— Ganolese t’a laissé choir, hein ? Il a assez d’ennuis comme ça en ce moment, il n’a pas le temps de s’occuper de ceux d’un petit avocaillon de Harlem. Des remplaçants, il t’en trouvera treize à la douzaine quand il voudra.

— Non !

Sa protestation rageuse claqua comme un coup de fouet, tandis que ses mains se crispaient nerveusement sur ses genoux.

— Ed m’écoute. Ed suit toujours mes conseils…

— N’empêche qu’il vient de te laisser choir !

— Mon Dieu !… mon Dieu !…

Brusquement, il enfouit son visage dans ses mains.

Je traversai la pièce pour aller m’asseoir en face de lui, en attendant qu’il ait fini son numéro. Quand il abaissa enfin ses mains, je vis qu’il avait les yeux rouges et gonflés et que ses joues plates luisaient de sueur. Sa fine moustache paraissait tout à coup aussi absurde que les souliers d’une grande personne aux pieds d’une toute petite fille.

— Il m’a appelé « môme » ! soupira-t-il. Comme si j’étais le négrillon qui lui cire ses souliers !

— Eddie Kapp s’installe, lui expliquai-je. Ganolese n’a plus de temps à perdre avec des petits cireurs. Même s’il ont fait leur droit !

— Le salaud ! J’ai pourtant toujours été correct avec lui, bon Dieu !

— Conduis-moi chez lui et je dirai un mot en ta faveur à mon ami Eddie Kapp.

Il me fixa pendant une bonne seconde avant de secouer la tête.

— Pas question ! déclara-t-il. N’y compte pas.

— Ganolese est en train de perdre la partie. S’il se voyait gagnant il aurait pris la peine de se montrer poli avec toi, comme toujours.

— Bon Dieu de bon Dieu !…

Il ferma violemment les yeux en frappant les bras du fauteuil de ses deux poings fermés.

— Je ne suis pas un lèche-cul ! hurla-t-il. Je n’ai jamais joué au bon nègre avec lui. Il me traitait comme un Blanc, sans me rappeler ma couleur.

— Ça, c’était bon pour le temps où il avait encore besoin de toi, dis-je en me levant. Allons, décide-toi : conduis-moi chez lui.

Il s’était un peu calmé et fixait maintenant le mur d’un air pensif.

— Il a eu tort de me raccrocher comme ça au nez, siffla-t-il. Il n’aurait pas dû non plus m’appeler « môme ». Qu’est-ce que c’est, après tout, Ganolese ? Un sale rital, un point c’est tout !

— Décide-toi, insistai-je.

Il m’observait, tout en commençant à peser le pour et le contre.

— Tu me recommanderas à Kapp ? demanda-t-il.

Je n’eus aucun effort à faire pour lui mentir.

— Je te l’ai déjà dit. Tu as tout intérêt à me faire confiance.

— C’est bon, soupira-t-il.

Par ces deux mots, il venait de gagner un sursis d’une heure ou deux !

 

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