L'assassin de papa
Chapitre VIII
Au bout d’une soixantaine de kilomètres, nous empruntâmes la petite route privée, goudronnée et bien entretenue dont Mac Ardle partageait la jouissance avec deux autres millionnaires. Sa propriété était la dernière des trois, après la fontaine au centre du rond-point où s’achevait la route. Dans le parc, un jardinier noir poussait une tondeuse à moteur. La maison était en brique et en pierre, avec de grandes baies, tout le long de la véranda.
En nous voyant descendre de voiture, le Noir interrompit son travail, ôta son chapeau gris et s’essuya le visage avec un mouchoir blanc. Il avait laissé tourner le moteur de la tondeuse qui, comme tous ces engins, faisait un raffut du diable. Sans jamais nous regarder carrément, le Noir ne nous quittait cependant pas des yeux.
Nous montâmes une allée sablée et essayâmes d’ouvrir la porte en treillis de la véranda. Elle était fermée à clef et il n’y avait pas de sonnette. Je secouai la porte, j’appelai à tue-tête, et un type en veste blanche, une serviette à la main, finit par se montrer. Il nous dévisagea à travers le treillis métallique.
— Je m’appelle Kelly, dis-je. On nous attend.
Il nous désigna du doigt la partie du parc qui se trouvait vers sa droite.
— Ils sont là-bas, sur la plage, dit-il.
Et, là-dessus, il nous tourna le dos.
La maison était adossée à un petit bois en demi-lune. Nous prîmes un sentier à gauche de la maison, qui descendait à travers les arbres. Derrière nous, le nègre avait remis son mouchoir dans sa poche et repris son travail.
Le son d’une voix nous parvenait, à travers les arbres. Par endroits, on voyait scintiller le bleu de l’océan.
Nous débouchâmes sur une étroite bande de gazon où l’ombre des arbres jetait des taches plus foncées. Plus bas, sur la gauche, une plage de galets ronds descendait jusqu’à la mer. Une petite fille blonde, en barboteuse, était accroupie dans l’eau et s’amusait à remplir et à vider sur ses genoux un petit seau vert. Quatre personnes, assises sur des chaises de jardin en lattes blanches, la regardaient faire. Sur la droite, derrière un fourré d’arbustes épineux, un appontement de bois blanc s’avançait de biais dans l’océan. Un canot à moteur était amarré à l’un des piliers et se balançait doucement. Un garçon et une fille d’une vingtaine d’années se hissaient sur un radeau ancré à quelque distance du rivage et replongeaient aussitôt.
La blonde d’une trentaine d’années, en maillot de bain blanc, devait être la mère de la petite et la sœur d’un des jeunes gens qui jouaient sur le radeau. Ses parents étaient sans doute le couple entre deux âges, en tenue de ville, d’allure banale. L’homme devait être le père du Mac Ardle que j’avais rencontré au bureau. Il lui ressemblait en plus vieux et en plus robuste, mais il n’avait pas l’air d’un homme de loi. Le vieillard chauve et obèse qui portait des vêtements de sport d’adolescent était sans doute Andrew Mac Ardle.
Je m’arrêtai une seconde pour l’observer. Les manches courtes de sa chemise blanche découvraient deux bras flasques à la peau blême veinée de bleu. Sa chemise, ouverte au col, laissait voir une chair grise plissée sur une pomme d’Adam qu’agitaient des soubresauts convulsifs. Il n’avait pour ainsi dire pas de thorax et sa chemise se tendait directement sur un ventre rond comme une outre. Un pantalon beige recouvrait deux jambes squelettiques, terminées par des pieds nus qui semblaient des moulages de plâtre.
La tête renversée, les paupières closes, la bouche ouverte, il respirait bruyamment.
La voix que j’avais entendue de loin était celle de l’homme entre deux âges. En nous voyant il s’interrompit net pour nous dévisager. Les femmes se tournèrent elles aussi vers nous, mais la jeune femme blonde reporta bientôt son attention sur la petite fille. Sur leur radeau les jeunes gens s’immobilisèrent, les bras ballants, pour nous observer de loin. Seule, la petite fille ne nous prêta pas la moindre attention et continua à s’asperger en riant.
Le vieil homme avala sa salive, tourna péniblement la tête à droite et à gauche et ouvrit les yeux. Il dévisagea Bill.
— Tiens, voilà Willard ! dit-il d’une voix croassante qui avait dû être jadis un sonore baryton.
Je me dirigeai vers le groupe, suivi de près par Bill.
— Mr. Krishman a dû vous téléphoner ? commençai-je.
Il parut alors s’apercevoir de ma présence, et je vis, dans son regard, qu’il s’efforçait de retrouver la notion du présent.
— Oui… en effet, dit-il. Rentre à la maison, Arthur ! Vous autres aussi. Tout le monde !
La femme entre les deux âges arbora un sourire d’esthéticienne.
— Tu ne devrais pas t’agiter comme ça, papa, c’est mauvais pour toi.
Elle se leva et alla se pencher sur lui, comme pour bien faire voir à tout le monde combien elle était attentionnée, alors qu’elle semblait surtout craindre de l’étrangler malgré elle.
— Surtout ne parle pas trop longtemps ! recommanda-t-elle.
— Allons, viens donc, trancha le nommé Arthur.
— Linda ! cria la jeune femme blonde à sa petite fille. Viens ici.
Ils remontèrent tous à la plage. La blonde fermait la marche ; elle força la petite fille à vider l’eau de son seau et ils disparurent bientôt sous les arbres.
Le vieux nous dit de nous asseoir. La tête toujours renversée en arrière, appuyée sur un coussin de toile passée décoré d’un motif de fleurs, il nous regardait de biais. Sa respiration était rauque, et on distinguait à peine ses paroles.
— Votre père est mort, dit-il d’une voix neutre.
— Je m’intéresse à Eddie Kapp, précisai-je aussitôt.
— On l’a mis en prison, il y a bien des années. (Sa tête se balança lentement d’avant en arrière.) Avec les tribunaux fédéraux, ce n’est pas du tout la même chose, mon pauvre Eddie…
— Est-il encore en prison ?
— Qui donc ?
— Eddie Kapp.
— Je crois… Je ne sais pas… Je suis à la retraite, jeune homme ! Fini tout ça. Je… (Ses yeux, aussi incertains que sa pensée, se posèrent à nouveau sur Bill et il fronça les sourcils.) Vous ici, Willard ? Vous avez eu tort de venir, vous le savez bien !
Bill prit peur tout à coup.
— Mais non, dit-il… Vous me prenez pour mon père.
La remarque fit perdre le fil de ses idées au vieux. Son visage se referma. Puis il parut se souvenir de ce qu’il venait de dire, et il me fixa avec méfiance.
— Pourquoi aurait-il eu tort de venir ici ? lui demandai-je.
— Qui ça ? De qui parlez-vous ? Je suis à la retraite ! À mon âge… Et j’ai le cœur malade…
— Mon père n’aurait pas dû venir à New York, n’est-ce pas ? Pourquoi ?
— Je ne sais pas… Ma mémoire me joue souvent des tours. Je ne sais pas toujours très bien ce que je dis…
Ruisselants, le jeune homme et la jeune fille émergèrent de l’eau. Mac Ardle détourna la tête pour leur lancer un regard mauvais.
— Filez à la maison ! ordonna-t-il. Et ne revenez pas ici. Ceci ne vous regarde pas.
— Bon, ça va, on y va, dit la jeune fille d’un ton impertinent.
On sentait qu’elle avait toujours eu de l’argent et qu’elle se moquait de l’héritage.
— Viens, Larry, ajouta-t-elle.
Ils prirent leur temps pour rassembler leurs affaires.
— Vous pourriez peut-être vous presser un peu ? glissai-je.
La jeune fille fut sur le point de me décocher une insolence, à moi aussi, mais elle y renonça. Elle jeta une serviette éponge sur ses épaules, alluma une cigarette et mit ses lunettes noires. Elle paraissait dépitée. Vexé de ne pas être dans le coup, le jeune homme prit un air méprisant, bomba le torse, et lui emboîta le pas.
Après leur départ je me retournai vers Mac Ardle.
— Qui pourrait me dire si Eddie Kapp a déjà été libéré ou non ? demandai-je.
— Je ne sais pas… Tout cela remonte si loin… (Ses yeux s’embrumèrent, puis s’éclaircirent à nouveau.) Peut-être sa sœur, Dorothée… Elle a épousé le directeur d’une chaîne de supermarchés…
— Vous savez son nom de famille ?
— J’essaie de m’en souvenir… Carter… ou quelque chose comme ça. Castle… Kimball… Campbell…, Oui, c’est ça ; Robert Campbell.
J’inscrivis le nom sur mon carnet.
— Il habitait New York ? demandai-je.
— Il dirigeait un supermarché dans Brooklyn. Est-ce qu’il n’était pas tchèque ? Je ne sais plus… En tout cas, il était jeune ; elle aussi, du reste ; beaucoup plus que son frère. C’était une jolie fille avec des cheveux noirs… beaucoup d’éclat…
Il retombait dans ses rêveries.
— Qui donc a conseillé à Willard Kelly de ne jamais remettre les pieds à New York ? demandai-je.
— Quoi ? Quoi ? (Sa tête se souleva à demi du coussin, puis y retomba.) Ne criez donc pas comme ça, protesta-t-il, la respiration plus bruyante tout à coup. Je suis vieux et ma mémoire me trahit. J’ai le cœur malade… Ne faites pas état de ce que je pourrais vous dire. J’aurais dû dire non à Samuel… J’aurais dû refuser…
— À Samuel Krishman ? Parce que lui, il ne sait pas toute la vérité, hein ?
Son ventre tressauta dans un éclat de rire silencieux.
— Il n’a jamais rien su, l’imbécile !
— Mais vous, vous la connaissez ?
Il recommença à se plaindre de son grand âge.
— Dites-moi qui a conseillé à Willard Kelly de ne pas revenir à New York, insistai-je.
— Je ne sais pas.
— Qui a recommandé à Willard Kelly de ne pas revenir à New York ? fis-je pour la troisième fois.
— Non, non…
— Dis-le-moi, ou je te tue ? grondai-je sans élever la voix.
— Je suis un vieillard…
— Tu vas crever ! Ici même ! D’une seconde à l’autre.
— Laissez-moi tranquille… Ne réveillez pas le passé.
Je penchai la tête en cachant mon visage dans mes mains et j’ôtai discrètement mon œil de verre. Je fermai l’œil gauche, ce qui me rendit momentanément aveugle et je gardai ma paupière droite ouverte, ce qui exigeait du reste un gros effort maintenant que mon œil de verre n’était plus dans mon orbite.
Rabaissant alors mes deux mains sur mes genoux, l’œil gauche toujours fermé, je relevai mon visage vers lui.
— Comme ça, je peux voir ton âme, dis-je en souriant. Elle n’est pas belle !
J’entendis un hoquet. Je rouvris l’œil gauche et je vis le vieillard suffoquer. Les yeux exorbités, la bouche ouverte, il étouffait, et son visage devenait violet. Je remis mon œil de verre en place.
Bill s’était déjà élancé sur le sentier en appelant la famille à grands cris.
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