L'assassin de papa
Chapitre Premier
L’avion m’avait déposé à Maguire, et j’avais eu tout juste le temps d’expédier un télégramme à mon père avant d’être enfourné dans un car de l’armée de l’Air avec les copains. Deux jours plus tard, j’avais récupéré mes fringues civiles et je me dirigeais vers la grille du camp, une valise à chaque main.
J’étais complètement dans le cirage. À vingt-trois ans, je me retrouvais avec deux valises pleines de saloperies ramenées d’Allemagne et pas le moindre projet d’avenir. Pour le moral, il y a mieux !
Je franchis la grille de la base de Manhattan, sans que les sentinelles aient daigné m’accorder un regard, montai dans un autobus qui attendait là et demandai au chauffeur de me déposer à la première station de métro.
On était un mardi après-midi, vers la mi-juillet, et il faisait une chaleur torride. La route goudronnée semblait prête à se liquéfier.
Au bout d’un moment, le chauffeur replia son journal, démarra et décrivit un demi-tour sur la petite place. Quand il tournait son volant, j’apercevais de larges taches noires de sueur qui auréolaient sa chemise grise, sous les aisselles. Quand il eut fini sa manœuvre et démarra dans la brume de chaleur qui miroitait au-dessus de la route, une petite brise pénétra dans le car par le déflecteur ouvert à hauteur de son coude.
Au bout d’un moment, il stoppa.
— Voilà ta station, me dit-il en me montrant l’escalier du métro aérien.
Je le remerciai et descendis mes valises.
— Bonne chance, troufion ! cria-t-il avant de repartir.
Je lui répondis par un vague sourire, mais au fond, je lui en voulais. Merde, alors ! Je n’étais pas un troufion. Mais, en fait, qu’est-ce que j’étais ? Même plus un aviateur. J’avais failli l’oublier.
Il m’avait déposé à la station de Brighton Beach. Coney Island se trouvait à ma gauche, trois stations plus loin, tout en bout de ligne. Manhattan était aux cinq cents diables, dans la direction opposée. Le temps d’escalader les marches avec mes valises et je me sentais déjà crevé !
Nous franchîmes le pont de Manhattan. Les autos et les camions qui filaient à côté de nous dans les deux sens me donnaient le vertige. Puis la rame s’enfonça sous terre. Je pris dans ma poche le bout de papier où j’avais inscrit l’adresse que m’avait donnée la femme de Bill. J’avais pensé que Bill viendrait m’attendre à New York, mais quand j’avais téléphoné chez lui, la veille, pour confirmer mon arrivée, sa femme m’avait dit qu’il était obligé de se rendre à Plattsburg pour une vente de camions à je ne sais quelle compagnie de transports et que papa viendrait m’attendre à sa place. Elle m’avait donné l’adresse de l’hôtel où il devait descendre.
Ça m’avait fait un drôle d’effet de téléphoner à ma belle-sœur, car je ne l’avais jamais vue. Bill avait fait sa connaissance six mois après mon départ pour l’Allemagne et il l’avait épousée huit mois plus tard. Cela faisait maintenant près de deux ans qu’ils étaient mariés, et je ne la connaissais pas encore.
C’est bougrement long, trois ans ! Jamais je n’en avais eu pareillement conscience.
Ma belle-sœur s’appelait Ann.
Mon papier précisait que l’hôtel était situé à l’angle de Lexington Avenue et de la Cinquante-deuxième Rue Est. Le Weatherton.
Je descendis à la seconde station après le pont. J’errai quelque temps dans les couloirs, mes valises à la main, en regardant les pancartes et en me heurtant aux passants. Puis, trouvant enfin une flèche qui indiquait la sortie, je la suivis. « Assez de privations ! » pensai-je. Une fois dans la rue, sous le chaud soleil de juillet, je fis signe à un taxi.
— Au coin de Lexington Avenue et de la Cinquante-deuxième Rue, dis-je au chauffeur.
Quand il stoppa devant l’hôtel, le compteur marquait soixante-quinze cents. Je donnai un dollar au chauffeur et un chasseur me prit mes valises. Un portier en uniforme vert et or faisait le poireau sous une marquise en toile verte.
Je dis au réceptionniste que mon père, M. Willard Kelly, m’attendait. Deux autres chasseurs et un demi-dollar plus tard, je me trouvai devant la porte de sa chambre.
— Je vais frapper moi-même, dis-je au second chasseur.
— Comme vous voudrez, dit-il en empochant ses vingt-cinq cents avant de s’éclipser.
Je frappai à la porte et papa vint m’ouvrir, un large sourire aux lèvres.
— C’est toi, Ray ! Vieux brigand, va !
Je lui souris à mon tour, si longtemps et si fort que j’en eus mal aux joues. J’entrai dans la chambre avec mes deux valises. Il m’envoya une grande bourrade affectueuse dans l’épaule.
— Tu nous avais écris que tu allais passer sergent-chef. Qu’est-ce qui t’est donc arrivé ? Tu t’es fait recaler à ton examen ?
En fait, je n’avais réussi qu’à me faire nommer pilote de première classe, avec le minimum d’ancienneté à chaque échelon. J’aurais eu le temps de passer sergent-chef avant ma libération, mais j’avais clairement exprimé mon intention de ne pas rempiler, et l’armée juge d’ordinaire inutile de gaspiller un galon en faveur d’un homme qui s’apprête à la quitter.
— J’ai préféré passer civil, dis-je.
— Sacré Ray ! Tu as bonne mine, tu sais. Et tu as encore grandi, ma parole !
— Je ne crois pas. Je me suis peut-être un peu élargi…
— Bon Dieu, c’est vrai ! Quelles épaules il a, ce gamin ! Attends d’avoir vu Betsy : elle a déjà cinq mois. (Il sourit de nouveau.) Quel effet ça te fait de savoir que tu as une nièce ?
— Je ne me rends pas encore bien compte. J’ai parlé à Ann au téléphone, hier. Elle a l’air sympa.
— C’est une fille bien. Bill s’est rangé depuis son mariage ; elle a une excellente influence sur lui.
Il secoua la tête avec un clin d’œil et revint me serrer dans ses bras, en me tapotant la nuque.
— Je suis bougrement content, tu sais, petit, dit-il d’une voix qui se brisait.
Depuis un moment, je m’efforçais de me retenir, mais, brusquement, je flanchai et nous nous mîmes à chialer tous les deux comme deux gonzesses, en nous envoyant de grandes bourrades pour bien affirmer notre virilité.
Bientôt, l’envie me prit d’aller déjeuner et boire un demi, mais papa ne parut pas enthousiasmé par ma proposition. Il répugnait visiblement à quitter sa chambre. Comme il avait bonne mine, je pensai que la route et la canicule avaient dû le fatiguer. Dehors, il faisait une chaleur à couper au couteau, mais dans notre chambre, l’air était conditionné.
Nous allâmes quand même manger un morceau quelque part. Ensuite papa insista pour rentrer directement à l’hôtel. J’aurais préféré me balader un peu pour visiter la ville mais, comme ça faisait trois ans qu’on ne s’était pas vu, je rentrai avec lui. En chemin, je ne cessais de regarder autour de moi. J’étais né à New York, mais mes parents avaient déménagé alors que je n’avais pas encore un an et je n’en avais gardé aucun souvenir, pas plus d’ailleurs que de maman qui était morte quand j’avais deux ans.
Nous passâmes tout l’après-midi dans notre chambre, en tricot de corps, l’appareil de conditionnement d’air ouvert en grand. Je m’étais allongé sur un des lits jumeaux, la tête bien calée par deux oreillers. Papa, lui, faisait les cent pas dans la chambre, en déplaçant sans arrêt les cendriers, les verres et les annuaires de téléphone. Jamais je ne l’avais vu si nerveux.
À part cela, il n’avait pas changé, et je retrouvais après trois ans le même grand gaillard aux cheveux roux tirant sur le gris que j’avais quitté trois ans auparavant, avec un début de brioche et des lunettes à verres ronds et à monture de plastique.
Nous passâmes tout l’après-midi à bavarder. Je me remettais peu à peu au courant : Bill, mon frère aîné, avait maintenant vingt-six ans. Il avait une femme, un bébé et il gagnait sa vie en vendant des camions. On lui avait rendu son permis de conduire depuis plus d’un an. L’oncle Henry n’avait pas changé. D’ailleurs, rien n’avait changé…
Après dîner, papa voulut regagner directement notre chambre, déclarant qu’il tenait à prendre une bonne nuit de sommeil avant le trajet qui nous attendait le lendemain.
— Écoute, papa, protestai-je, il n’est encore que sept heures et demie ! Je n’aurai peut-être pas l’occasion de revoir New York avant longtemps. Je te promets qu’on rentrera avant minuit.
Il haussa les épaules.
— Bon, dit-il, comme tu voudras.
Nous visitâmes Times Square et quelques autres endroits, mais je fus déçu. Je trouvais que New York ressemblait à Binghamton, en plus grand, voilà tout ; comme une petite photo qu’on regarde dans un agrandisseur et qui révèle le grain de la pellicule et les défauts de la photo.
À minuit nous étions rentrés, et le lendemain matin à neuf heures, nous avions réglé notre note. Les œufs de mon petit déjeuner avaient du mal à passer et leur arrière-goût donnait une saveur désagréable à mes cigarettes.
On nous sortit la voiture du garage. C’était une Oldsmobile. Papa était resté fidèle à sa marque préférée. Mais je ne connaissais pas encore cette dernière acquisition, un modèle de l’année précédente, à carrosserie noire. Quand j’étais parti pour l’Allemagne, papa avait une voiture deux tons, bleu pastel et indigo.
On chargea nos valises dans le coffre et papa distribua les pourboires. Nous montâmes en voiture et démarrâmes en direction de l’Ouest, en coupant la ville par la Cinquante-troisième Rue.
Je voulus baisser la vitre, mais papa m’arrêta.
— Pas la peine. Tiens, regarde…
Il appuya sur un des boutons du tableau de bord et j’entendis un léger bourdonnement. Une petite brise glacée vint me caresser le front : elle sortait d’un évent placé juste au-dessus de la portière.
— C’est de l’air conditionné, m’expliqua papa. Ça coûte trois cents dollars de supplément, mais ça les vaut bien. L’air de la voiture est entièrement renouvelé en une minute.
— Ça rapporte, le barreau, on dirait ! remarquai-je.
— J’ai eu quelques grosses affaires ces derniers temps, dit-il.
Il me tapota un genou en souriant et je lui souris à mon tour. C’était bon d’être de retour au pays, de se retrouver avec son père, d’être enfin un civil. Oui, la vie était belle…
Nous prîmes l’autoroute Henry Hudson, et traversâmes le pont Washington, au niveau inférieur.
— On vient de le terminer, me dit papa.
— Quoi ? Le deuxième pont ? C’est épatant.
Nous rejoignîmes la nationale 17, par la nationale 9, pour filer vers Binghamton.
À soixante-dix kilomètres de New York, alors que nous avions la route pour nous tout seuls, une Chrysler deux tons blanc et caramel s’amena à notre hauteur. Par la vitre baissée, une main qui tenait un revolver se mit à tirer…
Papa me regarda avec de grands yeux terrifiés. Il ouvrit la bouche et balbutia « Cap… » d’une drôle de voix aiguë. Un jet de sang jaillit de sa bouche, comme une vomissure écarlate…
Les yeux toujours grands ouverts, il tomba sur moi au moment où notre voiture quittait la chaussée pour aller percuter le parapet d’un pont…
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