L'assassin de papa
Chapitre XXI
La voiture était une Chrysler Impériale, toute noire. Au milieu de toutes les Cadillac, elle avait un air agressif. À l’intérieur, il n’y avait qu’un chauffeur blanc et un passager noir. Celui-ci n’avait pas plus d’une trentaine d’années, et était vêtu d’un luxueux complet sur mesures. Sa montre était maintenue à son poignet par un bracelet élastique en or et il portait à l’annulaire de la main gauche une alliance également en or. Il arborait une mince moustache et un petit sourire satisfait que démentaient des yeux méfiants.
À mon approche, il pressa un bouton et la vitre de la portière s’abaissa. Les autres étaient masquées par des jalousies noires.
— Je viens de la part d’Ed Ganolese, dit-il après m’avoir dévisagé. J’ai une proposition à faire à Anthony Kapp.
— Vous avez tout du parfait commissionnaire dis-je. Venez répéter votre message vous-même.
Il descendit de bonne grâce de la Chrysler et je le précédai vers la maison.
— Vous ne me fouillez pas ? demanda-t-il derrière moi. Si j’étais armé ?
— Et après ?
Nous descendîmes les marches. Arrivé à la porte, je me retournai vers lui.
— Quel nom ? fis-je. Il faut quand même que je vous annonce.
— William Cheever.
— Vous avez fait vos études à Princeton ?
— Hélas, non ! dit-il avec un sourire. Seulement à Tuskegee.
Je ne lui rendis pas son sourire. Nous traversâmes tous deux la première pièce vide. Dans la cuisine, les chauffeurs maniaient ostensiblement leurs flingues. Nous entrâmes dans la salle où nous attendaient les découpeurs de gâteau et je m’arrêtai sous l’arcade.
— M. William Cheever, de Tuskegee, annonçai-je. Il vient de la part d’Ed Ganolese.
Puis je retournai m’asseoir à côté de Kapp.
Le mince sourire qu’arborait Cheever n’était guère convaincant. Il salua l’assistance d’un signe de tête, dévisagea les cinq hommes qui se tenaient debout, et reporta son regard sur celui qui était assis à côté de moi.
— Anthony Kapp, sans doute ? demanda-t-il.
— Mes amis m’appellent Eddie. Mais ça ne vaut pas pour toi !
— Soit, monsieur Kapp. On m’a envoyé ici, comme vous pouvez le deviner sans peine, pour discuter un arrangement avec vous. Mes mandataires…
— C’est d’Ed Ganolese que tu parles ? Cette lavette ?
— D’Ed Ganolese, parfaitement… Il m’a chargé de vous faire une proposition concernant…
— Non ! trancha Kapp.
— Une seconde, Eddie, intervint Nick Rovito. On peut toujours écouter ce qu’il a à dire.
— Je me fous de ce qu’il a à dire ! répliqua Kapp. Actuellement Ganolese et ses larbins occupent mon territoire. C’est tout ce que j’ai besoin de savoir.
— Tu ne veux pas l’écouter ?
— Non. Enfin, voyons, Nick, ce sont eux qui ont le gâteau, oui ou non ? Il n’y a qu’un gâteau et ils ont mis la main dessus. Si on l’avait et si ce connard venait nous dire que ses mandataires en veulent un morceau, qu’est-ce qu’on ferait ?
— Mais on ne l’a pas, objecta Nick. Toute la différence est là. Alors, on peut toujours discuter, non ? protesta Nick en étendant les mains.
— On peut aussi aller au cinéma, Nick. On peut se tourner les pouces… Il y a bien des façons de perdre son temps…
— Pas besoin de m’engueuler pour ça, Eddie !
— Vous faites le jeu de Ganolese, intervint le petit Irving Stein. Au premier moricaud qu’il nous envoie, tout le monde ici a l’air de se dégonfler.
— Oh ! la paix ! grogna Nick. D’accord, Eddie, tu as raison.
— Parfait, dit Kapp en regardant Cheever. Alors, qu’est-ce que tu fous encore ici, toi ? Tu l’as eue, ta réponse. Ça ne nous intéresse pas.
— Pourquoi on ne leur renverrait pas leur larbin les pieds devant ? proposa le petit Irving. Comme ça, ils sauraient tout de suite qu’on ne rigole pas.
— Non, dit Baumheiler. Ça, ils le savent déjà.
— Allons-y, insista le petit Irving. C’est une vraie forteresse ici, on ne risque rien.
— Voilà le genre de publicité auquel je pensais tout à l’heure, dit Baumheiler. Moi, je trouve que c’est trop dangereux.
— Tire-toi, mon petit père, conseilla Nick à Cheever. Tu ferais mieux de ne pas trop traîner ici.
Cheever ouvrit la bouche.
— Décarre ! rugit Kapp.
Cheever haussa les épaules, hocha la tête et sortit lentement en se drapant dans les lambeaux de sa dignité. Il referma la porte derrière lui.
— Tous des lopettes, je vous dis ! soupira quelqu’un d’un air écœuré.
— J’avais pas raison ? triompha Kapp. Ils sont tous pareils. Voyons, les enfants, au moment où ce nuage noir est passé dans le ciel, je crois bien que nous étions en train de nous partager le gâteau… (Il avait allumé un nouveau cigare qu’il tenait serré entre ses dents tout en parlant.) Faut faire ça démocratiquement, déclara-t-il. Pour commencer il nous faudra des hommes de main. Beaucoup même ! Et des types sûrs. Pas des demi-sel comme ce moricaud : au premier coup dur, ils passeraient dans le camp de Ganolese. Ceux qui amèneront le plus de main-d’œuvre avec eux auront les plus belles parts. Vous pigez ?
— Tu veux faire une redistribution intérieure ? demanda Nick.
— Pas à notre niveau, Nick. Nous, on continue exactement comme par le passé. Toi, tu auras Long Island, Brooklyn et Queens ; Irving prendra Jersey et Staten Island ; et le petit Irving, le Bronx et Westchester. Et à nous quatre, on s’occupera de Manhattan tous ensemble. Comme prévu. D’accord ?
— Alors qu’est-ce que c’est que ces histoires de parts ?
— Je vois ça à l’échelle du quartier, Nick. Il faudra prévoir une redistribution dans les quartiers. Il y a un tas de mecs douteux à remplacer. Vous voyez ce que je veux dire ?
Quelques acquiescements se firent entendre çà et là.
— O.K., dit Kapp. On va commencer par étudier la question des hommes de main. Faut d’abord savoir combien on peut en recruter et où. Et aussi de quel capital on aura besoin pour démarrer.
Deux ou trois des assistants se mirent alors à parler tous à la fois de clubs sportifs et d’organisations d’anciens combattants, et d’autres choses encore. Kapp fumait en silence, pendant que les trois grands chefs conféraient avec leurs adjoints.
Moi, je me fichais pas mal de la façon dont ils découperaient leur gâteau. Je traversai la salle pour prendre une bouteille de whisky à la cuisine avant de redescendre. J’allai chercher ma chaise longue et m’installai sur l’appontement.
Un vent frais ridait la surface du lac et emportait au-dessus de ma tête les discussions des roitelets du racket, mais la cloison du hangar à bateaux m’en faisait perdre la plus grande partie. Le ciel était sombre et le lac plus sombre encore. Tout en fumant dans ma chaise longue, je serrais la bouteille qui devenait chaude et moite entre mes doigts. Je finis par la déboucher et je bus une bonne gorgée avant de la reposer à côté de moi, sur les madriers de bois peint.
Au bout d’un moment, la porte s’ouvrit derrière moi et Kapp s’avança en souriant ; laissant derrière lui un sillage de fumée de cigare.
— Ça progresse, hein, Ray ?
— Possible, dis-je.
— Et tout ça à cause de toi ! Maintenant, tout le monde marche la main dans la main ; ça nous donne une solide base de départ, si tu vois ce que je veux dire.
— C’est Ganolese, le type que je cherche ?
— Tu as trouvé ça tout seul ? Je m’en doutais ! Oui, du moment que c’est lui qui vient nous faire des propositions, l’ordre de nous descendre, Kelly et moi, est sûrement venu de lui.
— C’est bien ce que je pensais.
Il s’avança au bord de l’appontement, regarda une seconde dans les ténèbres du lac, puis se retourna en gloussant. Il leva ensuite la tête vers les fenêtres éclairées de l’étage supérieur, où son état-major lui mettait sur pied sa future armée, et revint vers moi.
— Tu me portes chance, Ray ! Je ne pensais pas que ça marcherait si bien. Il y a un peu de tirage entre Nick et Irving, mais, à part ça, tout le monde s’entend au poil. C’est dans la poche, petit !
— Nick et Irving ne peuvent pas se blairer, hein ?
— C’est rien de le dire ! Mais ça a toujours été pareil, et ils travaillent quand même en équipe. C’est ça la vie, tu sais.
— Je sais.
Il continua un moment encore à arpenter l’appontement.
— Tu as l’intention de t’attaquer à Ganolese, hein ?
— Oui.
— Mais tu n’es pas tellement pressé, pas vrai ? Plus tu attendras, plus tu auras de chances de réussir. Tu comprends pourquoi ?
— Non.
— D’ici peu, Ganolese va avoir des emmerdements à revendre. On va leur en faire tellement baver à lui et à sa bande de lavettes qu’ils ne sauront bientôt plus où donner de la tête. C’est le moment que tu choisiras pour lui rentrer dedans. Tu profiteras de ce qu’il sera trop occupé pour te voir venir. Tu piges ?
— Je crois.
— Tu peux me faire confiance. Je connais la musique.
— Vous avez peut-être raison.
— Pardi ! Autre chose : qu’est-ce que tu penses du moricaud ?
— Cheever ? Rien du tout. Pourquoi ?
— Je me demandais si tu aurais remarqué, mais ça a très bien pu t’échapper. Tu manques encore d’expérience.
— Remarqué quoi ?
Il s’interrompit pour allumer un autre cigare.
— Je vais te dire comment ça se passe, m’expliqua-t-il. Une organisation comme celle-là, ça ressemble un peu à une grosse maison de commerce. Il y a une foule d’employés subalternes, des cadres, des directeurs, chacun avec ses tâches bien précises. Comprends-tu ? Un seul homme ne pourrait pas diriger toute l’affaire.
— Je vois.
— C’est sûrement Ganolese qui a donné l’ordre de liquider Will Kelly, ton frère, ta belle-sœur et toi, mais il n’a pas pu avoir cette idée-là tout seul, comprends-tu ? Le téléphone arabe a parlé du retour d’Eddie Kapp, de ses projets et du reste. C’est fatal. Quelqu’un a dû aller trouver Ganolese pour le mettre au courant de la situation et lui faire des suggestions, « Vous n’avez qu’à faire ci et ça, patron, et du coup la situation sera réglée… »
— Ce serait Cheever ?
Il prit un temps et regarda le lac, en tirant sur son cigare.
— Quand une opération foire, continua-t-il sans tourner la tête, c’est toujours le type qui l’a conseillée le premier qui récolte ensuite les sales boulots, justement parce que ça a foiré. Comme de porter des messages à l’ennemi, par exemple…
— Je vois.
— Je pensais que ça pourrait t’intéresser de savoir ça, dit-il. Je m’étais bien dit que ça t’avait probablement échappé.
— En effet.
Il mâchonnait toujours son cigare, tout en me regardant du coin de l’œil.
— Il fait bon ici, dit-il tout à coup, en aspirant bruyamment une bouffée. J’ai l’intention de passer ici encore une semaine, en attendant que les choses aient démarré. Tu devrais bien en faire autant. Pourquoi ne resterais-tu pas ici ?
— Je n’y avais pas encore réfléchi, dis-je.
— On finit par s’habituer l’un à l’autre, remarqua-t-il. Après tout, entre père et fils, c’est normal, non ? Alors, qu’est-ce que tu en dis ?
— Je ne sais pas, fis-je en haussant les épaules. J’y réfléchirai.
Il me tapa sur l’épaule.
— Vous avez besoin de moi ?
— Pas si ça t’embête. Maintenant, on va parler affaires.
— En ce cas je préfère rester encore un peu ici.
— O.K. À demain.
— Bonsoir.
Il rentra dans la villa et je l’entendis monter l’escalier. Je restai encore un moment dans ma chaise longue à regarder le lac. Au bout d’un moment, je lançai la bouteille dans l’eau à l’extrémité de l’appontement et regagnai ma chambre. Je fis ma valise, sortis par la porte de service, et remontai la pente conduisant à la route, tandis qu’ils continuaient à discuter tous à la fois dans la salle du trône.
— Conduisez-moi en ville, dis-je à un des chauffeurs.
Il ne fit pas d’objections et je trouvai bientôt l’arrêt des cars. J’attendis un moment celui de New York dans un petit snack, de l’autre côté de la rue. À peine installé dans le car, je m’endormis.
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