L'assassin de papa

Donald E. Westlake · Chapitre 20 sur 30

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L'assassin de papa

Chapitre XX

 

Deux autres invités débarquèrent le lundi soir et le téléphone sonna plusieurs fois pour annoncer d’autres arrivants qui s’étaient installés dans divers motels de l’autre côté du lac. Le mardi, nous avions déjà dix personnes à la villa. Pour ma part, je passai la majeure partie de mon temps dans ma chambre. Chaque fois que quelqu’un ouvrait ma porte par erreur, il disait « Oh ! pardon », et ressortait aussitôt. Personne ne me demanda qui j’étais et on ne me présenta à personne. Mais chacun savait parfaitement à quoi s’en tenir sur mon compte.

Le mercredi, à onze heures du soir, l’assemblée générale put s’ouvrir. De nombreuses Cadillac encombraient le chemin. Deux seulement étaient immatriculées à New York. Les autres venaient de Floride ou de Californie. Certains des chauffeurs poireautaient près des voitures, d’autres étaient entrés dans la maison.

Les deux grandes pièces du dernier étage qui donnaient sur le lac avaient été préparées pour la réunion. On avait rassemblé là tous les sièges, toutes les tables, tous les cendriers, toutes les corbeilles à papiers de la maison. Le réfrigérateur était bourré de bouteilles de bière et de glace. Les placards regorgeaient de whisky de toutes marques. Les premiers arrivants s’étaient mis à jouer au poker en attendant les autres.

Kapp vint me trouver dans ma chambre à dix heures et demie. Il portait un des complets noirs qu’il avait achetés à Plattsburg, sur une chemise blanche et une cravate noire. Son col et sa cravate étaient, l’un trop pointu, l’autre trop large, de même que ses souliers vernis. Il fumait un cigare noir et portait, à l’auriculaire gauche, une chevalière en or blanc. Une pochette blanche dépassait la poche de poitrine de son veston. Ses cheveux gris, soigneusement lissés, jetaient des reflets. Il semblait avoir pris soudain plus de poids, plus de personnalité.

— Le grand moment est arrivé, hein, fiston ? me lança-t-il.

On aurait dit un acteur dans les coulisses, grimé et costumé, prêt à faire son entrée en scène.

Il s’assit au bord de mon lit et regarda la bouteille vide posée à terre à côté du cendrier.

— Tu n’es pas noir, au moins ? demanda-t-il.

— Non, non…

— Il faut que je te rancarde un peu sur nos invités.

J’allumai une cigarette et attendis la suite. Puisqu’il était en veine de confidences, je n’avais qu’à l’écouter.

— On sera quarante, toi et moi compris, dit-il. Nick Rovito, Irving Baumheiler et le petit Irving Stein sont ici parce que j’y suis. Sept autres sont venus, parce que ces trois-là le leur ont demandé. Douze autres, à cause des sept précédents. Et seize de plus, à cause des douze autres. Tu piges ?

Je pigeais.

— Bon. C’est Nick et les deux Irving qu’il faut tenir à l’œil et personne d’autre. Pour toi, il n’y a que ces trois-là qui comptent : Nick Rovito, Irving Baumheiler et le petit Irving Stein. Tu les connais déjà de vue, je suppose ?

— Sauf le dernier – celui que vous appelez le petit Irving.

— C’est un petit mec chauve. Tu le repéreras tout de suite.

— Très bien.

— Et maintenant, écoute-moi bien : tout ce que tu auras à faire, c’est de te tenir près de moi. Tu n’auras même pas besoin de l’ouvrir, si tu n’en as pas envie. Moins tu en diras, mieux ça vaudra probablement. Mais ne me quitte pas d’une semelle tant qu’on n’aura pas fini de discuter. Si tu as besoin d’aller pisser, vas-y tout de suite.

Je lui dis que non.

— Tu es bien sûr ?

— Puisque je vous le dis !

— Ça va, te fâche pas ! Je disais ça pour te prévenir. Il ne faut pas que tu me quittes une seconde. Tu te tiendras à ma droite. Tu as compris ? Tout le temps à ma droite.

— D’accord.

— Tu as le Luger de ton frère ?

— L’autre revolver est plus commode : il est moins gros.

— Où est-il ?

Je lui désignai la commode.

— Dans le tiroir du haut.

— Prends-le. Arrange-toi pour le sortir, de temps en temps, histoire de le montrer. Mais entre-temps, planque-le. Tu vois ce que je veux dire ?

— Je le mets dans ma ceinture, sur le côté ?

— Très bonne idée.

Il se leva et lissa avec soin son veston et son pantalon. Sans me lever de mon lit, je tendis un bras vers le cendrier et le déposai sur ma poitrine.

— Comprends-moi bien, reprit-il : il ne s’agit pas de faire un carton. Mais si quelqu’un avait envie de voir si tu es capable de défourailler, il faut qu’il soit fixé.

— O.K.

Il fit le tour de la chambre, en soufflant sa fumée de cigare comme un gros banquier.

— La plupart des mecs qui se trouveront là ce soir sont ce que tu pourrais appeler des cadres. Ils savent très bien faire marcher une équipe de sous-ordres, à condition que quelqu’un leur dise ce qu’ils doivent faire. Quelqu’un comme Nick, ou comme Irving, par exemple. Tu piges ?

Les yeux au plafond, j’exhalai lentement la fumée de ma cigarette. Le cendrier était resté posé sur ma poitrine. Kapp arpentait maintenant la chambre en discourant, comme si ça le soulageait.

— Les autres, ce sont les indépendants. New York, ça fait un gros morceau ! Il y a des indépendants qui travaillent dans les limites de la ville sans même payer tribut à l’Organisation. Ils ramassent des paris dans un coin de quartier, ils bricolent dans des petits syndicats autonomes, des trucs comme ça… Et toujours dans des secteurs isolés : Brooklyn ou Queens. Des caïds à la gomme, quoi ! Ils ne demanderaient pas mieux que de s’incorporer à une organisation sérieuse si Nick, les Irving et moi dirigions les opérations.

— Je vois.

— Nous avons déjà constitué une demi-organisation, continua-t-il. Il ne nous reste plus qu’à mettre l’autre sur pied.

Au-dessus de nos têtes des gens allaient et venaient. Kapp regarda le plafond.

— Je ferais mieux de remonter, dit-il. Viens nous rejoindre dès que tu pourras.

— Entendu.

Il alla à la porte et l’ouvrit. Mais il se ravisa, se retourna vers moi et referma la porte.

— Il y a quelque chose qui te chiffonne, petit ? demanda-t-il.

— Rien de particulier.

Il hocha la tête en riant.

— Tête de cochon ! soupira-t-il.

— Que voulez-vous, il paraît que je ne suis pas du genre causeur !

Il ouvrit des yeux énormes.

— Tu râles encore à cause de cette petite blague qu’on t’a faite sur l’appontement ?

— Non, dis-je en reposant mes jambes sur le sol. Je m’en fous complètement et je ne râle pas.

Je posai le cendrier sur la coiffeuse et sortis le flingue de Smitty. Il était rechargé et son canon était froid.

— Habille-toi correctement, me recommanda Kapp.

— Mais oui, je sais.

— Comme râleur, on ne fait pas mieux !

Kapp sortit en rigolant et en hochant la tête.

Je passai un complet gris foncé, une cravate gris clair, des souliers noirs et une chemise à col italien. Je glissai le flingue de Smitty dans ma ceinture, du côté gauche, la crosse en dehors. Je n’avais qu’à tendre la main droite pour le sortir. Ainsi équipé, je montai les rejoindre.

Ils étaient presque tous arrivés. Les deux pièces communiquaient par une large arcade. Les fauteuils étaient disposés sans ordre autour des murs mais de façon à ce que chacun pût voir tout le monde. Les joueurs de poker avaient abandonné leur partie. Des individus aux complets trop ajustés et aux sourires huileux serraient des mains en découvrant toutes leurs dents. Trois des chauffeurs faisaient office de barmen et ramenaient sans cesse de la cuisine bière et whisky. Tout ce beau monde parlait à la fois et fumait sans arrêt. C’était le cigare qui avait les faveurs de la plupart de ces messieurs. Je me contentai d’une modeste cigarette et je fis le tour du salon en longeant les murs pour rejoindre Kapp. Il était en conversation avec Rovito et un petit type chauve au grand nez.

Kapp me prit familièrement par l’épaule.

— Tu te souviens de Nick ? dit-il.

— Oui !

Nous échangeâmes un petit signe de tête. Rovito sourit le premier.

Du bout de son cigare, Kapp me désigna son second interlocuteur.

— Et voici…

— Le petit Irving Stein, complétai-je avec un petit salut. Enchanté…

— Tu me reconnais ? Pourquoi pas, après tout ! (Il envoya un coup de coude à Kapp.) À propos, je ne t’ai pas dit que j’avais une secrétaire : elle lit des bouquins pour moi toute la sainte journée, pour relever tous les passages où on cite le nom du petit Irving. Après, je tapisse les murs de mon salon avec les couvertures. C’est presque tous des livres de poche, tu vois. J’en ai déjà la moitié d’un mur. Tu croyais peut-être qu’ils avaient oublié ? Eh bien, tu te gourais ! Personne n’a oublié, t’en fais pas, Ed. Ils sont encore pleins de reconnaissance pour les pauvres bougres qui se sont décarcassés pour leur fournir de la gnôle pendant la sécheresse. Pas vrai, Nick ?

Nick découvrit ses fausses dents, sans le regarder.

— Alors quoi, bon Dieu, on s’y met ? déclara Kapp.

Il se tourna à demi, posa son cigare sur un cendrier, se redressa et frappa dans ses mains.

— Rassemblement ! hurla-t-il.

Des rires saluèrent cet ordre, et le brouhaha s’apaisa.

— Y a des chaises pour tout le monde, dit encore Kapp.

Les choses se passèrent comme dans toutes les assemblées un peu nombreuses. Des chaises grincèrent, les conversations particulières moururent les unes après les autres et, sur une dernière quinte de toux, le silence s’établit enfin.

Nous n’étions que cinq à rester debout ; les trente-cinq autres étaient assis, les bras croisés, leurs cigares pointés vers le plafond. Je me tenais à la droite de Kapp, un peu en arrière. Nick Rovito s’adossait au mur, près d’un angle de la pièce, sur ma droite. Irving Baumheiler, un très gros homme en gilet, les pouces enfoncés dans ses goussets, était debout derrière une chaise en face de moi, entre Nick et le pilier opposé de l’arcade. Au fond de la seconde pièce, le petit Irving Stein était resté debout, lui aussi, contre le mur.

J’étais, de loin, le plus jeune de l’assemblée. Les autres avaient tous autour de la soixantaine, et ceux qui n’étaient ni chauves ni grisonnants avaient les cheveux teints. Une bonne moitié portait des vêtements neufs, mais démodés. Ils nous observaient tous, en fumant et en attendant les événements.

Kapp fit signe à un des chauffeurs qui se tenaient à l’entrée de la cuisine. Celui-ci arriva aussitôt avec un plateau et Kapp prit un verre de whisky. Je l’imitai. Le silence était absolu.

— Il y aurait bien des choses à dire à propos de ce petit verre, commença-t-il. Ce qu’il contient a rapporté pas mal de fric à pas mal de gens. (Il sourit à son verre.) Moi, j’ai fait ma pelote à une époque où c’était illégal de se taper un petit verre de gnôle. Et, plus tard, on m’a tout fauché, parce que je n’avais pas partagé mon pognon avec ceux qui préféraient la limonade. Et quand on a fini par décider que ça devenait légal, on m’a expédié dans un endroit où on n’en servait pas, ni légalement, ni autrement. Quinze ans sans une goutte de gnôle, les enfants ! Comme sécheresse, c’est un peu long !

Il vida son verre en trois gorgées et le lança au chauffeur qui était retourné à la porte de la cuisine.

— Accouche, Eddie ! intervint Nick Rovito à mi-voix.

— Ça, c’était une petite cérémonie à ma façon, Nick. Un baptême si tu aimes mieux. Messieurs, je voudrais d’abord vous présenter mon fils : il s’appelle Ray Kelly.

Il braqua successivement son cigare vers les visages de tous les assistants, en les appelant chacun par son nom.

Je regardai les sept premiers, en gardant une expression aussi impénétrable que la leur. Après quoi, je me lassai. Je bus mon verre de whisky du numéro huit au numéro vingt et un, reposai mon verre vide sur une table, du numéro vingt-deux au numéro vingt-quatre, allumai une cigarette le temps d’arriver au numéro trente-trois, et dévisageai successivement les cinq derniers.

— Et maintenant, Nick, conclut Kapp, les présentations sont faites.

Nick ne répondit rien. Il ne fit pas le moindre mouvement.

Kapp aspira la fumée de son cigare et l’exhala lentement.

— Ils ont mis l’alcool hors la loi, reprit-il, en s’adressant cette fois aux volutes de fumée, et ensuite ils l’ont de nouveau autorisé. Mais nous, tant que ça a été illégal, on a ramassé du fric à la pelle. Et qui sait aujourd’hui ce qu’ils peuvent décider de rendre légal. Pourquoi pas la Marie-Jeanne ? Comment ils appellent ça, maintenant, Ray ? La marijuana ?

— Le trèfle, précisai-je.

— Pas joli ! Enfin… Eh bien, prenez la marijuana : c’est bien toléré par l’organisme et on s’y habitue moins qu’au tabac ou à l’alcool. Un beau matin, on apprendra peut-être en nous réveillant que c’est devenu légal.

— J’espère bien que non ! murmura un type assis sur ma gauche, pendant que quelques autres se mettaient à rire.

Kapp lui adressa un petit signe de tête.

— Eh oui, Sal, je te comprends. C’est comme pour les paris clandestins aux courses, pas vrai ? Comme si l’autorisation accordée à tous les jeux de hasard dans le Nevada était étendue à tout le pays. Mais ça viendra peut-être un jour, qui sait ? On verra peut-être partout des quartiers réservés, comme à Galveston et dans d’autres endroits encore.

— Où veux-tu en venir, Eddie ? demanda le petit Irving.

— Où je veux en venir ? À ceci : je ne vois pas pourquoi nous ne pourrions pas, dès maintenant, considérer tout ça comme parfaitement légal, ni plus ni moins. Et même avec effet rétroactif, si tu vois ce que je veux dire. Comme pour leurs saloperies d’impôts, tu comprends ?

Ils sourirent, hochèrent la tête, se trémoussèrent sur leurs sièges, en se dégourdissant les jambes, tirant sur leurs cigares et s’adressant des clins d’œil. Nick souriait lui aussi.

— C’est ça, ta grosse astuce, Eddie ?

— Exactement, Nick, riposta Eddie. Et maintenant, venons-en au gâteau.

Ils se calmèrent aussitôt.

— Il faut qu’on se rende bien compte de la taille du gâteau, reprit Kapp. Il ne s’agit pas de l’ensemble du pays. Ni même de tout l’est des États-Unis. Seulement de New York – avec les faubourgs, bien sûr : Jersey City, Long Island et le reste.

— Le grand New York, quoi ! suggéra quelqu’un.

— Tu l’as dit.

— Pourquoi être si modeste, Eddie ? demanda un autre.

— Explique-leur, toi, Irving, dit Kapp.

Baumheiler s’éclaircit la voix et retira ses pouces de ses goussets.

— Messieurs, dit-il, je vais vous citer cinq noms : Arnold Greenglass, Salvatore Abbadarindi, Edward Wiley, Sean Auchinachie, Vito Petrone. Ces messieurs sont de vieux amis à nous, ou tout au moins de la plupart d’entre nous. Ce sont nos contemporains, mais ils ont eu plus de chance que nous, en ce sens qu’ils n’ont pas vu leurs carrières interrompues, vers quarante ans. Ils ne demandent pas mieux que de se considérer encore comme nos amis. Eux, et d’autres amis encore, travaillent actuellement sur le plan régional et national. Ils reconnaissent avec nous que nous avons plus de droits sur le grand New York que le groupe qui l’a actuellement en main – à condition bien sûr de montrer que nous sommes capables de les éliminer. Les syndicats nationaux et régionaux, ainsi que les organisations locales des autres grands centres n’interviendront pas. Nous avons leur promesse formelle sur ce point. Ceci tient essentiellement au fait que nous ne nourrissons aucune ambition au-delà du grand New York.

— Pour l’instant ! remarqua le type qui était déjà intervenu précédemment.

Baumheiler le regarda sévèrement.

— Pour l’instant et pour toujours, rectifia-t-il. Nous ne sommes pas, nous ne serons jamais, un syndicat rival de celui qui existe déjà. Nous faisons partie de l’organisation actuelle, et nous continuerons à en faire partie.

— Tu me déçois, Kenny, remarqua le petit Irving Stein à l’intention de son trop ambitieux collègue.

Kenny était au moins aussi âgé que Stein et deux fois plus gros. Il s’agita avec embarras sur son siège.

— Je voulais seulement que les choses soient bien précisées, dit-il.

— Si on avait l’air de guigner une plus grosse tranche du gâteau, ils s’arrangeraient pour que nous n’ayons rien du tout, expliqua Kapp. Et ça leur serait facile. Pas vrai, Nick ?

Nick hocha pesamment la tête.

— C’est vrai, dit-il. Mes copains l’ont déjà parfaitement compris.

— Les miens sont en train de le comprendre aussi, assura le petit Irving en fixant Kenny d’un œil furieux.

— Nous connaissons très bien les petits salopards qui ont la haute main sur New York, reprit Kapp. Nous les connaissons même depuis belle lurette. Autrefois, ils nous ciraient nos bottes, pas vrai ?

— Des employés de bureau, tout ça ! lança quelqu’un avec mépris.

— Voilà le mot juste, approuva Kapp. Des employés de bureau. Des petits salauds habitués à se la couler douce. Ce ne sont pas des racketters, ce sont des hommes d’affaires. Vous voyez ce que je veux dire ? Ça vit peinard, et ça s’envoie des notes d’une direction à une autre. Un ramassis de comptables, voilà tout ce que c’est. J’ai pas raison ?

La plupart hochèrent affirmativement la tête, ou murmurèrent que Kapp avait en effet raison.

— Des comptables ! répéta Kapp. Des bureaucrates. Ils ont peur de la violence, ils ont peur du bruit et quand il s’agit de descendre quelqu’un, faut que ça se passe en douceur. De vraies gonzesses, je vous dis ! Un peu d’arsenic dans une tasse de thé, voilà leur idéal. Vous voyez ça d’ici ?

Ils éclatèrent de rire, et Kapp s’esclaffa avec eux.

— Tous des lopettes, je vous dis. Au moindre bruit, ils s’affolent. Dans leur organisation, ils n’ont même pas un bon artificier. J’ai pas raison ?

— Il n’y a plus que les amateurs qui lancent des bombes à New York, remarqua quelqu’un, d’un ton désabusé.

— On devrait les engager pour tenir nos comptes, voilà ce que je dis, continua Kapp, ce qui fit à nouveau rire l’assistance.

Ils se sentaient entre vieux copains, heureux de se retrouver et de s’entendre tous si bien.

Kapp fit signe au chauffeur qui se tenait toujours à la porte de la cuisine.

— Allez, une autre tournée, ça ne nous fera pas de mal.

On distribua des verres à la ronde et, pendant une minute, ce fut un joyeux brouhaha.

— Comme je vous le disais… cria tout à coup Kapp. (Le silence retomba net et il sourit.) Comme je vous le disais, ces charmants garçons sont tous des lavettes. Savent-ils seulement que nous allons passer à l’offensive ? Bien sûr qu’ils le savent ! Est-ce que ça leur fout la trouille ? Une telle trouille mes enfants, que, malgré tout, ils en sont venus aux grands moyens – aux moyens qui font du bruit. Parole ! Ils ont déjà essayé de descendre mon fils, Ray, ici présent. Et ils ont descendu son père adoptif, Will Kelly. Vous vous souvenez de Will Kelly, les enfants ?

Tous affirmèrent s’en souvenir parfaitement.

— Moi aussi, ils ont essayé de me descendre, juste au moment où je sortais de Dannemora, reprit Kapp. Vous avez déjà entendu parler d’un mec qui essaie d’en descendre un autre, vous ? En tout cas, ils ont raté le coup. Ils ne savent même pas s’y prendre !

— On a compris, Eddie, intervint Nick Rovito.

— Il faut que j’en sois bien sûr, répliqua Kapp. Tout ça pour dire que nous n’avons pas du tout affaire à des gars comme les frères Genna, comme Lepke ou comme la bande d’Albert A. Ça n’a rien à voir… C’est une bande de mauviettes que nous allons attaquer. (Il se fit tout à coup plus allègre, plus dynamique.) Eux, ils sont dans la place et nous dehors, mais nous n’allons pas nous y introduire à leur manière. On opérera à notre façon – ou pas du tout.

— Souviens-toi de Dewey, Ed, objecta Baumheiler. Il ne faut quand même pas trop inquiéter l’opinion.

— Faut ce qu’il faut, Irving ! On veut les foutre dehors et prendre leur place, oui ou non ? Il s’agit de savoir jusqu’où on peut secouer le cocotier pour ramasser les noix. Je te promets de ne pas y aller plus fort qu’il ne faudra.

Baumheiler mâchonnait lentement son cigare.

— Je ne suis pas chaud pour faire du pétard, déclara-t-il. Le plastic, les giclées de sulfateuse, les macchabs en pagaïe, moi, ça ne m’emballe pas trop. Et je ne suis pas plus dégonflé qu’un autre.

— Qu’est-ce qui t’inquiète tellement dans tout ça, Irving ? demanda Nick Rovito.

— La publicité, monsieur Rovito. Je ne…

— Tu peux m’appeler Nick, Irving.

— Merci, monsieur Rovito. Je n’aime pas…

— Écoute. Irving, reprit Kapp, il s’agit de savoir si on veut aboutir ou pas ?

— On a quand même le droit de discuter la question, Eddie !

— Entre copains, et en s’appelant par son prénom, Irving, oui, d’accord… mais pas autrement. Quand nous serons dans la place, vous pourrez recommencer à vous bouffer le nez, Nick et toi, mais, pour l’instant, il s’agit de travailler en équipe.

— Autrefois, ça marchait, répliqua Baumheiler, en coulant un regard oblique du côté de Nick ; et pourtant on n’était pas toujours d’accord !

— Appelle-le par son prénom, Irving. On est tous de vieux copains.

Baumheiler haussa ses lourdes épaules.

— Si tu y tiens, Eddie. Moi, je ne demande pas mieux. Donc pour répondre à la question posée par… euh… par Nick, je vous dirai que je n’aime pas la publicité. Ça ne me dit rien d’être cité comme témoin par une commission d’enquête parlementaire. Je n’ai pas envie de faire mon numéro à la télé comme Costello. Je ne tiens pas à ce que les experts comptables du gouvernement viennent fourrer leur nez dans mes affaires. Les temps ont changé. Le monde a changé. Je sais que nos anciens associés n’ont pas l’habitude du bruit, et que ça nous donne un avantage sur eux. Mais le public n’aime pas tellement le bruit non plus. À la longue, il finirait par être moins indulgent qu’autrefois. Je suis d’avis de nous montrer très circonspects.

— Il n’est pas question de s’attaquer au public, expliqua Kapp. Mais il y a un certain nombre de types à descendre, et tu le sais très bien. Nous n’avons pas le choix.

— Qu’on reste dans les limites raisonnables, d’accord, intervint Nick. Mais on ne va quand même pas opérer à la mort aux rats ! Ce qu’il faut, après tout, c’est leur mettre un peu de plomb dans la cervelle, non ! Et il n’y a pas intérêt non plus à ce que ça se passe trop discrètement. Tu entends, Irving ? Il faut quand même qu’ils sachent qu’on est là, non ?

— Moi, je veux simplement qu’on sache que je suis contre les excès de zèle du genre de ceux qui ont envoyé notre regretté ami Lepke à la chaise électrique.

La porte donnant sur la véranda s’ouvrit. Un chauffeur passa la tête dans la pièce.

— Y a une tire qui vient de s’amener, déclara-t-il. Avec un mal blanchi qui dit qu’il veut vous causer.

Dans le silence général je m’éloignai du mur.

— Je vais voir ce qu’il veut, dis-je.

Ils me regardèrent sortir. Personne ne souffla mot.

 

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