Le règne du silence
Chapitre IV
Mon âme est dans l’exil, plaintive et détrônée; Quel goût peut-elle avoir des ivresses d’ici Et de la fausse joie un peu carillonnée Qui descend sur sa peine à travers l’air transi?
Mais elle se console avec la vie en songe, La vie emmaillotée aux langes du mensonge.
Mon âme a trop souffert aux chemins du Réel Et s’en trouve à jamais comme en convalescence.
C’est fini tout espoir, tout effort manuel Pour tirer de la vie un peu de renaissance Et vendanger soi-même, ainsi qu’on le voulait, Quelques grappes encore de raisin violet…
Les vignes sont en proie à d’autres que j’ignore; Déjà le vin fermente en leur pressoir sonore; Et pour moi désormais, terrain hostile et nu, La vie est un jardin d’épines et d’épées.
Mais les Rêves du moins sont le monde ingénu Où se réfugieront nos mains inoccupées; Qu’importe, au loin, la vie, et les appels des cors!
Les liesses du cuivre énamouré sont brèves; Et notre âme sait bien qu’il n’y a que les Rêves Qu’on puisse aimer toujours comme on aime les morts.
Les Rêves! Eux, du moins, sont une amitié sûre, Joyaux où dort une lumière qui s’azure Éternelle et multicolore comme l’eau…
Et cela met en nous un trésor frais et beau.
Ah! Seigneur! augmentez en moi cette richesse Dont je suis à la fois le maître et le gardien; Et, de rêves nouveaux, refaites-moi largesse, O Seigneur, donnez-moi mon Rêve quotidien!…