Le Retour de Russie
Chapitre 8.
8.
Les raisons d’y aller sont les suivantes.
Un. Napoléon perturbe la tranquillité des autres patients et il serait bon de l’éloigner quelque temps. J’ai déjà mentionné la crise du réfectoire. Ajoutons-y le général de Gaulle qui refuse son autorité, ce qui crée des tensions permanentes, on dirait deux coqs. Au contraire, les plus fragiles (Jeanne d’Arc, Freud) tombent sous son charme au point de se prendre parfois pour des généraux de la Grande Armée et d’oublier leur propre maladie. Comment les soigner dans ces conditions ?
Deux. Tous les indices semblent indiquer que la Russie est au centre de sa maladie. Pauline en parle sans cesse. « Il faut récupérer le trésor, docteur » est sa phrase fétiche. Pas de doute, on trouvera sur place, en Russie, les clés pour la guérir, comme on a fait avec Attila en Hongrie.
Trois. Le professeur Hubner s’est montré très intéressé par ma méthode pour soigner les fous par le voyage. Il est en train de préparer un grand article pour la prochaine conférence des directeurs d’asile. C’est le moment de lui montrer un nouveau cas passionnant.
Quatre. Plus M. Griseau me dit qu’on n’a pas d’argent, plus j’ai envie d’y aller. Je ne dis pas que nous allons effectivement retrouver le trésor abandonné de Napoléon, ce serait insensé, mais il y a quand même quelque chose de très attirant dans cette aventure. J’ai parfois la sensation qu’il faut que j’y aille. Je fais des rêves étranges de routes sombres et de forêts immenses, et, quand je cours autour du parc, j’ai l’impression que mes forces sont décuplées, j’accélère facilement et je bats mes records d’endurance.
Si on décide d’y aller, ce sera en petite équipe : Pauline et moi, c’est tout. On limitera ainsi les frais de voyage. Je suis solide physiquement, je fais une tête de plus que Pauline. Si jamais elle veut faire du grabuge, je la maîtriserai facilement (n’oublions pas que Pauline est une jeune femme frêle).
Mme Déker, en entendant mon projet, n’a pas manqué de protester vigoureusement.
– À deux ? Mais vous êtes fou, docteur ! Dans un pays étranger dont vous ne connaissez pas la langue !
– Je parle un peu anglais, dis-je. Regardez : My name is doctor Day. Where is Smolensk ? Voyez, avec quelques signes, on doit pouvoir se faire comprendre. Les Russes ne sont pas des sauvages. Et je me suis procuré un dictionnaire franco-russe « spécial débutants ».
– Et que mangerez-vous ? Où dormirez-vous ?… Et s’il vous arrivait quelque chose ? Non, docteur, ce n’est pas raisonnable.
– Rien à craindre, Mme Déker. J’ai prévu de louer une grande voiture à l’aéroport de Moscou. Dès qu’on atterrit avec Pauline, on part sur la route de Smolensk. Je conduis très bien, comme vous le savez. La nuit, on dormira dans la voiture. Je prendrai deux sacs de couchage, on rabat la banquette arrière et ça nous fait un lit du tonnerre. Pour manger, j’en ai déjà discuté avec Pauline, sa Majesté se contente de repas simples, comme au réfectoire. Le cuisinier a prévu de nous donner des gâteaux secs très nourrissants, il a commandé exprès pour nous des en-cas au blé dur, qui sont, paraît-il, excellents.
– Et comment fait-on si l’on a besoin de vous à l’hôpital ? balbutie la brave Mme Déker.
– Allons, nous ne sommes pas en 1812, la Russie n’est pas coupée du monde. On ne va pas y rester plus d’une semaine, sa Majesté et moi. On part de Moscou, on va vers Smolensk par la grande route, puis on passe par la Bérézina, Napoléon y tient beaucoup. Ensuite, on rejoint l’Europe, et nous y sommes.
Mme Déker, ne manquant pas une occasion pour m’instruire, m’explique aussitôt que la traversée de la Bérézina (c’est une rivière) en novembre 1812 par les restes de la Grande Armée a été une catastrophe où périrent des milliers de soldats.
– Si ce n’est pas malheureux, radote-t-elle. Partir en Russie avec si peu de connaissances en histoire !…
– Je sais, Mme Déker, je sais. On vous aurait bien prise avec nous, mais sans vous l’hôpital s’écroulerait. En plus, on n’a pas vraiment les moyens de nous payer un troisième billet d’avion. J’y pense, dites à M. Griseau de ne pas s’inquiéter pour les finances : je prends sur moi tous les frais liés à ce voyage.
En parallèle, je me procure des cartes de Russie que je donne à Pauline. Elle passe ses journées à les étudier, elle ne sort plus dans le parc, elle trace des chemins, mesure des distances. Je passe la voir deux fois par jour pour avoir des nouvelles.
– Le trésor est là, docteur, je le sens, me dit-elle à chaque visite.
Elle me montre ses déductions.
– En rouge, j’ai dessiné la route que nous avons prise en 1812. Et ici, voyez, à côté de Dorogobouj, c’est la région des marais. Passez-moi la carte agrandie.
Je m’exécute. Pauline l’étale devant elle sur le parquet et se couche pratiquement dessus. Elle y rampe, scrutant avec une loupe les indications, déchiffrant les noms des villages.
– Regardez, docteur ! dit-elle soudain. Qu’est-ce que je vous avais dit ?
Je me penche au-dessus de son doigt et je vois moi aussi : sur la carte, une tache ronde et bleue dessine un lac. À l’intérieur – trois îlots de terre, deux ronds et un troisième triangulaire. Un crâne, avec les orbites des yeux et le nez !
– La tête de mort !
Je crie presque.
À cet instant, je sens une formidable joie, comme si j’avais déjà le trésor entre les mains.
– Pas la peine d’applaudir comme un enfant, docteur, dit alors Pauline. Ici, sous l’eau, on ne trouvera que la partie la moins intéressante des pillages. Des vases, peut-être. Des lustres. Des chandeliers. Et encore, depuis le temps, on a bien dû en repêcher. Les chasseurs d’antiquités, ce n’est pas ce qui manque dans la région.
Je me calme alors, un peu honteux que ce soit une patiente qui me fasse des remarques sur le comportement.
– En revanche, ça m’étonnerait qu’on ait trouvé les caisses impériales, sourit Pauline.
– Pourquoi, Sire ?
– Parce que pour avoir une chance de tomber dessus, il faut s’éloigner de la route de Smolensk. Il faut passer quelques kilomètres au sud, en pleine forêt, là où aucun chasseur de trésor ne pense à regarder car il n’y a pas vraiment de route et qu’aucun historien ne mentionne nulle part une expédition française à cet endroit.
– Mais c’est une excellente nouvelle, Sire !
J’écris ces lignes et je me rends compte que je me laisse trop facilement emballer par toute cette aventure. Alors je fais un effort pour revenir à ma vocation première de médecin. En plus des cartes, du dictionnaire et des provisions, je dois prendre mes carnets de notes, ainsi que tout l’historique de la maladie de Napoléon car je ne dois pas oublier que ce voyage est avant tout un moyen de le soigner.
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