Le Retour de Russie

Iegor Gran · Chapitre 18 sur 31

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Le Retour de Russie

Chapitre 16.

16.

 

Le bivouac s’organise à l’écart de la route. Les soldats apportent du bois, ils sont aux petits soins, on nous installe comme des rois, surtout Pauline, ce qui est très agréable. Quelqu’un a déniché pour nous une vieille tente d’officier supérieur. Elle est trouée mais c’est un luxe inespéré. Avec des branches coupées, on nous fait un matelas sur lequel on étend nos sacs de couchage. Le lieutenant a ordonné qu’on nous attrape quelque chose à manger, et voici que, comme par magie, on nous amène deux rats musqués. Des spécialistes les préparent rapidement et les font tourner à la broche au-dessus du feu de camp. Jamais je n’ai mangé avec autant d’appétit.

 

Autour de notre tente, une ronde de sentinelles s’organise. Le lieutenant y affecte les plus vaillants, dont un énorme barbu vêtu d’un tablier et portant une hache. Avec cette brute à nos côtés, on peut dormir en toute quiétude.

Il est touchant de voir à quel point ces soldats protègent leur empereur.

– C’est la moindre des choses, me dit alors Pauline. Je suis le seul à pouvoir les sortir de ce piège.

– Comment comptez-vous faire, Sire ?

Avec cette chaleur autour du feu, la lourdeur qui baigne nos ventres à moitié pleins et cette couche divinement moelleuse (c’est ainsi qu’elle me paraît) sur laquelle je suis étendu, protégé par la toile de la tente, je retrouve un peu de mon optimisme.

– Pousser vers l’ouest, prendre de vitesse les hordes d’Ouglov tout en faisant croire que l’on passe par le sud : telle sera notre stratégie.

C’est dit avec le calme de ceux qui ont la certitude de leur propre génie. Pas un instant Napoléon ne doute, il ne se remet jamais en cause, chacun de ses choix est obligatoirement le bon. Pourquoi ? Parce qu’il est Napoléon et c’est amplement suffisant.

– Dites-moi, Sire, vos grognards, je n’arrive pas à comprendre, ils sont réellement là depuis deux cents ans ?

Il me regarde, choqué.

– Puisqu’ils vous le disent.

– M’enfin, Sire, c’est une blague. L’homme ne vit pas deux cents ans, surtout dans une forêt hostile, avec ce froid et si peu de choses à manger.

– Vous êtes incorrigible, docteur. Dès qu’une chose sort de vos habitudes ou que vous ne comprenez pas, vous êtes incapable de faire fonctionner votre raison. Réfléchissez. Pour apparaître en 1812 puis en 2012, un homme n’a pas besoin de vivre deux cents ans d’affilée. Il peut très bien vivre normalement jusqu’en 1812, puis une journée ou deux en 1813, puis cinq jours en 1814, puis encore quelques jours en 1815, et ainsi de suite. Faites le calcul. Si l’on vit une semaine par an pendant deux cents ans, cela ne fait que deux cents semaines de vie, soit moins de quatre ans en continu.

Je n’avais jamais envisagé cette possibilité.

– Mais que fait-il pendant les jours où il ne vit pas ?

– Que faites-vous pendant votre sommeil ?

– Rien, dis-je. Je suis couché dans mon lit.

– Lui, c’est pareil. Il est couché quelque part entre Moscou et Smolensk, dans les marais glacés, et il attend son réveil.

Je reste de longues minutes à réfléchir au sens de cette phrase.

Le lendemain, on se lève à l’aube, on mange quelques biscuits et l’on repart sur la grande route. Le froid n’a pas diminué, au contraire.

– Faut dire que vous êtes légèrement vêtu, me dit le lieutenant. On ne part pas en Russie avec si peu d’affaires chaudes, en plein mois d’octobre. Vous auriez dû le savoir. Nous avions fait la même funeste erreur. En quittant Moscou, bien peu de soldats avaient pris de quoi se protéger. On préférait piller les palais. J’avais moi-même emporté un vase en malachite. Un objet magnifique, qui coûtait trois ans de ma solde, au minimum. Dieu qu’il était lourd et froid ! Je l’ai jeté quelques jours plus tard.

Il me promet de dénicher un manteau chaud, à l’occasion.

– On en prendra aux Russes, quand on en aura tué. La prochaine touloupe sera pour vous.

La touloupe est une veste en peau de mouton retournée, m’explique-t-il. En la prenant longue et à double couche, on est tranquille même par moins vingt-cinq degrés. Il ne reste plus ensuite qu’à protéger le visage, les pieds et les mains.

– Ah, parce que nous allons tuer des Russes ? dis-je.

Cette perspective ne m’enchante guère.

Le lieutenant me regarde comme si c’était moi le fou de l’asile.

– Comment voulez-vous qu’on s’en sorte autrement, docteur ? Les paysans d’Ouglov ne font pas de quartier. Vous avez vu, hier, le résultat sur ce pauvre soldat. Ce sera eux ou nous, mais avec l’aide de l’empereur, nous sommes invincibles.

À observer tous ces hommes marcher d’un pas léger malgré les privations qu’ils ont endurées, à les entendre chanter gaiement pour se réchauffer, je vois clairement l’effet produit par la présence de Sa Majesté à leurs côtés.

– Pardonnez-moi, lieutenant, dis-je, mais nous, face aux fourches, nous avons des armes ?

– Nous sommes parfaitement équipés, répond-il.

Devant mon regard rempli de doutes, il précise :

– Même si l’on a abandonné tous nos canons depuis longtemps, il nous reste des sabres, des baïonnettes, et quelques fusils bien sûr. Sergent Mathey, venez là ! Montrez votre fusil au docteur.

Le sergent Mathey est un petit grognard à la moustache grise. Il porte un haut bonnet à poils noirs où l’on devine les restes d’une plume rouge. Une plaque en cuivre avec un aigle en relief pend par une ficelle autour de son cou. Une balle ennemie y a creusé un petit cratère sans la percer.

Le sergent Mathey tire de sous son manteau un long machin en bois.

Le lieutenant le désigne fièrement.

– Voyez ! Un Charleville, modèle 1777. On n’a jamais rien fait de mieux.

Le machin comporte en effet une planche vaguement en forme de crosse, cabossée et brûlée, sur laquelle est fixée une tige métallique rouillée, qui doit être le canon. Que le machin soit une antiquité, il n’y a aucun doute à avoir, mais qu’il soit capable de tirer sans vous exploser à la figure reste à démontrer.

Malgré l’entrain de se savoir guidé par Napoléon lui-même, les forces s’épuisent vite. On s’arrête bientôt pour une pause. Ces hommes sont dans un état de fatigue extrême. Sous-alimentés depuis deux cents ans, ils ne sont pas capables de marcher longtemps…

Je relis la phrase que je viens d’écrire dans mon carnet, et je sursaute : voilà que je me mets, moi aussi, à délirer. IL EST IMPOSSIBLE DE VIVRE DEUX CENTS ANS. Je le marque en capitales car j’en suis absolument certain. CES GENS SONT DES ACTEURS. Il ne peut en être autrement. Ou alors CE SONT DES TOURISTES PERDUS. Quoi d’autre ? Ce ne sont pas des MORTS-VIVANTS, tout de même !

Pourquoi pas ?… Tout à coup, j’ai un doute.

Mais non, enfin ! Tout le monde le dit, les morts-vivants marchent les bras pendants, à grands pas saccadés. Alors que ceux-là, pas du tout. La fatigue les a cependant usés : il est donc normal qu’ils traînent la patte, qu’ils trébuchent souvent, et que la colonne de soldats, qui marchait droit au début, se mette à zigzaguer au fur et à mesure de notre progression.

Les morts-vivants (on le voit dans les films et les bandes dessinées) se nourrissent de chair humaine (ils mordent). Ici, rien à voir. Ces pauvres affamés chassent les rongeurs, les chiens égarés, les renards (rares). Certains ont construit d’habiles pièges à corneilles, et les font mijoter dans une soupe noire qu’ils boivent ensuite par petites gorgées en se chauffant les doigts sur les tasses en ferraille.

J’ajouterai qu’un mort-vivant, si tant est que l’on puisse le tuer, ne peut mourir d’un coup de fourche au ventre. Ça se saurait. Par ailleurs, quand j’ai tenu le fusil du sergent Mathey, j’ai eu l’occasion de lui serrer la main et elle était tiède, en tout point comparable à une main normale, si l’on fait abstraction de son extrême maigreur. Même observation sur le lieutenant de La Londe. Quand il me montrait la miniature de sa famille, j’ai bien remarqué une larme gonflée au coin de son œil droit, qu’il a ensuite rapidement essuyée. Le scientifique que je suis en déduit qu’il est parfaitement humain – ce n’est ni un fantôme ni un zombie.

Alors quel est ce prodige ? Car il est incontestable également que leur horloge semble bloquée en 1812. Les vêtements qu’ils portent et l’armement datent bien de cette époque. Leur manière de parler paraît également étrangement vieillotte. Surtout, il est évident pour tout médecin qui sait écouter les vibrations des terminaisons nerveuses qu’ils sont parfaitement sincères. Quand ils disent : « Borodino, j’y étais », ce n’est ni un mensonge ni une exagération. Leurs souvenirs sont réels, aussi réels que les miens quand je raconte les félicitations du jury que j’ai obtenues à mon examen de doctorat, face au redoutable professeur Hubner.

J’en parle à Pauline.

– Vous vous compliquez la vie, docteur. « Fantômes », « morts-vivants »? C’est quoi, ce délire ?

– Alors qu’est-ce que c’est ?

J’ai crié presque. Il y a dans ma question une soif terrible : j’ai besoin de comprendre. Mon côté médecin, sans doute.

Et Pauline, avec un calme impérial, me répond :

– Ce sont des ranimés.

Puis, comme je reste songeur :

– Allons, docteur, fermez la bouche, vous êtes en train de prendre froid.

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