Le Retour de Russie
Texte
1.
Cette année, juillet n’est pas juillet : il fait froid, je grelotte. Le soleil brille mais ne chauffe pas. Comment vais-je passer l’été dans ces conditions ?… La petite laine ne suffit pas, manifestement. Touchez mes doigts : ils sont glacés. À l’hôpital, mon bureau ouvre sur une cour humide. Le radiateur est minuscule et le chauffage central a été mis à l’arrêt en juin, pour faire des économies. Le matin, l’air est glacé. Et la femme de ménage qui laisse la fenêtre ouverte pour aérer ! Quand je me plains, on me répond : « Regardez le thermomètre, docteur, il fait déjà chaud. » Comme si un instrument en ferraille savait mieux que moi !
Pour me réchauffer, je cours un peu. J’enfile un short et je pars pour trois tours du bâtiment principal, par les jardins.
Les patients qui se promènent me font « coucou ». J’y croise Picasso, Christophe Colomb, Jeanne d’Arc.
Le très matinal général de Gaulle y fait des pompes, des étirements. On court ensemble. Il me parle des ordres de la journée, des plans pour contrer l’ennemi.
– Méfiez-vous des Chinois, lui dis-je.
– Vous êtes vraiment nul en histoire, docteur, se lamente-t-il. Ce sont les Allemands qui nous attaquent. Les Allemands !
Chinois, Allemands ou Iroquois, quelle importance dans un hôpital psychiatrique ?
Plus tard, après un tour de chauffe, le général m’annonce :
– J’ai des nouvelles du front, docteur. On vient d’amener un nouveau. C’est un général, comme moi, mais il est très jeune. Un enfant ! Il n’a même pas de moustaches. Pas une trace de poil.
– Un deuxième général de Gaulle ? fais-je imprudemment, tout en courant.
– Sachez, monsieur, que le général de Gaulle est unique, et il est à côté de vous !
Il se fige au garde-à-vous. Il est furieux.
– Allons, fais-je en m’arrêtant moi aussi. Ne faites pas l’enfant, général. Votre renommée a fait des jaloux, et il est bien naturel qu’on veuille vous imiter sans jamais vous égaler, bien entendu. Les Coréens qui nous attaquent…
– Pas les Coréens, docteur. Les Allemands.
Je ne suis pas doué en histoire, je ne m’en cache pas, mais je sais soigner les fous, je suis même le meilleur de ma génération, comme le dit le professeur Hubner. Je saisis l’avant-bras du général que je serre doucement suivant les lignes médicales connues de moi seul, et je lui dis :
– Mais oui, vous avez raison, les Allemands.
Il s’adoucit tout de suite :
– Ce nouveau venu est bizarre. Vous voulez connaître mon avis ?
Je l’encourage en silence. Une oreille bienveillante est le meilleur médicament pour ces malades qui se prennent pour de grands hommes. Dehors, personne ne les écoute. Au mieux on se moque, au pire on les insulte.
– Le nouveau a du cran et il sait manier l’infanterie, mais je pense qu’il n’est pas bien dans sa tête.
Je ne peux m’empêcher de sourire (sans le montrer, comme je sais faire).
– Un fou ?
– Il pense être Napoléon. Excusez du peu. Napoléon ! Parlez-lui, docteur. Car honnêtement, je ne sais pas ce que je pourrais en faire dans ma chaîne de commandement. Un Napoléon ! Il ne sait même pas monter un fusil-mitrailleur, sans même parler de l’aviation.
Il montre un étang au milieu du jardin où nagent quelques canards :
– Une attaque de sous-marins, et il sera perdu, Napoléon. Noyé, le petit fanfaron !
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