Le Retour de Russie

Iegor Gran · Chapitre 25 sur 31

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Le Retour de Russie

Chapitre 23.

23.

 

Aucun trésor découvert en trois heures de marche. On a suivi la Semenovka, on a regardé scrupuleusement partout, je me suis concentré autant qu’il était possible : rien. Pas une piécette. J’ai même pensé que mes étoiles avaient perdu de leur pouvoir. Pour me rassurer, je teste sur Napoléon, et je vois toujours une flamme bleue au milieu de la poitrine. Il faut se rendre à l’évidence : là où nous marchons, il n’y a pas de cadavres de 1812. C’est donc que nous faisons fausse route.

Devant cet échec, Napoléon a pris les choses en mains pour de bon. Il est beaucoup plus doué que nous tous pour la lecture des cartes. Il réfléchit, soupèse, calcule.

– Ben voyons ! dit-il soudain. Ce coude de rivière ne devrait pas être là.

Le paysage a changé en deux cents ans. Difficile de s’y reconnaître. Des arbres ont poussé là où avant il n’y avait que des marécages, et inversement, des eaux stagnantes ont imbibé des zones boisées. La Semenovka est devenue moins large. Son tracé s’est modifié. La rivière d’aujourd’hui coule sensiblement plus au sud qu’à l’époque. Il faudrait retourner sur nos pas et prendre une direction différente, plus au nord.

– Quand ce sont les incapables qui commandent ! râle-t-il en me jetant un regard en coin.

On repart donc en biais vers ce que l’on suppose être l’ancien lit de la Semenovka. Et l’on tombe en effet sur un ravin où zigzague un ruisseau complètement gelé : c’est tout ce qui reste de l’ancienne rivière. On le suit pendant plusieurs heures.

– On ne devrait plus être loin maintenant, dit le lieutenant. Le chemin de la croix se termine par ici. Docteur, ouvrez grand vos yeux.

Je ne fais que ça, les ouvrir !

Et je l’aperçois, grand comme une maison, au loin, dans un brouillard bleu scintillant.

On le voit tous, en fait, car il est énorme : un gigantesque pont en bois, porté par quatre piliers. Un pont sans rivière, au milieu de la forêt ! Le milieu s’est effondré avec l’usure du temps mais on peut encore grimper sur la première travée, ce que ne manquent pas de faire quelques courageux envoyés devant en éclaireurs.

– Elle devait être large, la Semenovka, à l’époque, s’enthousiasme Napoléon. Regardez la portée de ce pont ! On parlait de pontonniers de la Bérézina. Mais voici un ouvrage tout aussi remarquable. Je reconnais le savoir-faire de mes artisans. Deux cents ans qu’il est là et il tient encore !

La remarquable structure ressemble à un squelette de dinosaure : une masse ajourée de poutres, de traverses, de béquilles. On pense aussi à ces échafaudages en bois pour faire le siège des châteaux. Ou aux cabanes dans les arbres que je construisais pendant les vacances d’été de mon enfance.

On s’approche encore.

– Le cheval de Troie devait être moins impressionnant, dit le lieutenant.

Je ne vois pas de quoi il parle et je n’ai pas le loisir de demander des explications. Car au même moment, Napoléon dit :

– D’après votre carte, docteur, le chemin de la croix s’arrête ici. Que fait-on à présent ? Où va-t-on ?

Question qui est suivie par un cri venant du pont :

– Les cosaques d’Ouglov !… Ils sont là-bas, ils arrivent de tous les côtés !… On est cernés !…

Et dans les secondes qui suivent, on entend leurs « БЕЙ ! » d’enragés qui percent les oreilles et nos rangs. C’est la pagaille, et nulle part où aller.

Comme si cela ne suffisait pas, tombant du ciel, des boulets commencent à exploser autour de nous.

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– Ah ben ils vont se régaler à nous tirer comme des pigeons ! dit Napoléon.

Je sens comme un reproche dans sa voix.

– Avec votre obsession de la croix, nous voilà dans une belle compote. Et aucun abri où l’on pourrait tenir l’assaut. À moins de se mettre sous le pont…

Dans ce vent de panique, je m’entends crier :

– On ne pourra jamais tenir sous un pont qui brûle, Sire !

Car je le vois s’embraser devant moi. Les Russes ont dû le toucher par leurs tirs car la majestueuse construction laisse échapper des flammes comme un cracheur de feu.

– De quoi parlez-vous ? dit alors le lieutenant. Il n’y a rien qui brûle.

Je le regarde, il m’observe, je le regarde encore, sur fond d’incendie, et soudain je sais ce qu’il faut faire.

– Vite ! Dites aux Russes de ne plus tirer ! On a trouvé la croix !… Je la vois !

Un éclair de joie illumine les yeux du lieutenant, et il se met à crier :

– On a la croix ! On a la croix !

Aussitôt la nouvelle fait le tour des troupes et une immense clameur se lève de partout. « La croix ! »« La croix ! »« КРЕСТ ! » Les Russes s’y mettent aussi. Ils ont compris. On ne tire plus. Tout s’est arrêté.

Fendant la troupe, un vieillard repoussant, vêtu à la paysanne d’une tunique blanche et de mocassins en écorce tressée, marche vers nous en traînant la patte. Des yeux immenses qui louchent, une barbe blanche un peu pourrie, une grande bouche où bouge une dent gâtée. Un bras plus long que l’autre, et une grosse paluche avec laquelle il se gratte constamment. Au ceinturon, une hache de bûcheron, noire de crasse et de sang séché.

– C’est Ouglov, chuchote le lieutenant.

Nos soldats regardent le monstre avec frayeur et respect. C’est donc ce petit vieux qui sème la terreur depuis deux cents ans dans les forêts de Smolensk !

– J’espère que vous l’avez, la croix, me souffle Napoléon. Sinon, on est cuits. Les hommes ont baissé la garde et ces affreux paysans sont maintenant partout entre nos lignes.

Un gros type vient en effet placer une serpe rouillée contre mon cou.

– НУ ГДЕ КРЕСТ ГОВОРИ ФРАНЦУЗСКАЯ ОБРАЗИНА.

Ce qui veut dire, je suppose, « Où est la croix ? », ou quelque chose de voisin. (Si je rentre vivant de cette aventure, je me mettrai au russe, c’est promis.)

Je lui explique par gestes que je vais lui montrer s’il veut bien éloigner un peu de ma gorge ses yeux injectés de sang.

Je m’approche alors du pont qui brûle de toutes les flammes de l’enfer. Je monte même sur les premières marches. Les flammes s’échappent de sous mes pieds. Et je continue. Je grimpe, je grimpe. C’est une sensation délicieuse : les flammes ne me touchent pas. Elles sont autour de moi, je suis en leur centre maintenant, mais aucune chaleur. Le pont ne brûle pas réellement, bien sûr, c’est moi qui le vois ainsi avec ma vision extralucide.

– La croix est dans ce pont, dis-je. Il y a tellement d’or que la flamme bleue est d’une intensité exceptionnelle, virant sur le jaune. De loin j’ai vu un brouillard scintillant, mais de près j’ai cru carrément à un incendie.

Des cris partout :

– Mais où ? ГДЕ ? Où ? ГДЕ ЖЕ НАКОНЕЦ ? Il doit bien y avoir un endroit précis.

Et moi (l’idée me surprend par sa limpidité) :

– Les clous ! Rappelez-vous, à la Bérézina, les pontonniers ont fait fondre du métal pour fabriquer des clous. Ici, sur la Semenovka, d’autres pontonniers ont dû faire la même chose. Coincés et n’ayant plus rien sous la main, ils ont fondu la croix sacrée pour récupérer le métal. Certes l’or se tord facilement et il n’est pas adapté pour faire tenir une charpente, mais avaient-ils le choix ?

Aussitôt on démonte quelques planches. En cassant deux bouts de bois vermoulu, on retire avec précaution un clou en or massif.

– Regardez sa forme, s’émerveille le lieutenant. Il est beaucoup plus fin et long qu’un clou ordinaire. Et la pointe en est encore piquante ! Les pontonniers ont adapté la forme pour pouvoir les planter sans qu’ils se tordent sous le marteau.

Les soldats français et russes, se mettent au travail. Le pont est méticuleusement démonté. Les clous sont rassemblés en un tas, qui devient bientôt énorme. Une joie profonde accompagne ce travail, on a l’impression qu’avec chaque clou récupéré, c’est un peu d’harmonie universelle qui descend parmi les hommes. Je me promène dans les décombres du pont, et j’indique où chercher les clous manquants. Je constate ainsi que mes pouvoirs ont sérieusement diminué. Il est possible que la surabondance d’or caché, en provoquant chez moi un incendie visuel, ait endommagé mes facultés.

Je trouve un sergent qui parle russe et je lui demande de servir d’interprète. Avec son aide, le dialogue s’établit.

– Dites au commandant Ouglov qu’avec tout ce métal, un artisan expérimenté saura refaire la croix sacrée à l’identique. Pour reproduire exactement le modèle, on a un dessin dans le manuscrit que j’ai trouvé par hasard et que je suis tout à fait disposé à lui remettre.

Ouglov prend un clou, le porte à ses lèvres pour l’embrasser, puis le montre à toute son armée. Il crie des phrases qui ont l’air de soulever l’enthousiasme tant chez les Russes que chez les Français.

Le sergent traduit :

– Dites au docteur que les souffrances des uns et des autres doivent cesser maintenant. Il n’y a plus de raison de se battre. Il invite les soldats français chez la princesse Zanoza où se tiendra une grande beuverie qui durera mille ans. À cette occasion, le commandant compte demander la princesse en mariage.

– Le choix du commandant est excellent, dis-je. Et la dame sera ravie.

– Le commandant précise qu’il devrait y avoir pas mal de belles jeunes filles parmi les invités. Toutes les noyées de la région seront présentes. Et il y en a eu, des noyées, en deux cents ans ! Quand on pense à toutes celles qui se sont jetées dans un puits après une déception amoureuse ! Ce sera le plus grand bal du millénaire. Le docteur pourra y trouver une femme digne de lui.

 

– Dites au commandant que j’apprécie vraiment son invitation, mais que j’ai beaucoup de travail à Paris, où je dois rentrer rapidement pour m’occuper de mes malades.

– Le commandant n’insiste pas. Il comprend mieux que quiconque le désir du docteur de revoir sa patrie. En guise de souvenir et de remerciement pour être venu de France chercher la croix, il lui demande d’accepter cette clochette en argent. Spécialement conçue pour les âmes sensibles, comme celle du docteur, elle sonne prodigieusement, surtout quand l’air est frais comme aujourd’hui. Le commandant est certain qu’elle aidera le docteur à retrouver son chemin plus facilement. Bien entendu, comme tous les objets magiques de ce type, elle ne peut sonner que deux fois. À la troisième, elle perd ses pouvoirs et peut même devenir nocive pour celui qui s’y risque.

Je m’étais déjà habitué à ces histoires de pouvoirs qui disparaissent petit à petit. D’ailleurs, il n’y a pratiquement plus de flamme bleue sur la poitrine de Napoléon. Alors j’ai pris la clochette, que j’ai roulée dans un morceau de tissu pour éviter qu’elle ne sonne.

Les grognards sont enchantés à l’idée d’une fête de mille ans. La perspective de faire danser de jeunes noyées les attire prodigieusement. On peut les comprendre, après deux cents ans de holod, golod, atrocités. Il est temps que ça s’arrête, on se dit. Et l’hospitalité des Russes, quand elle est sincère, est légendaire.

– Alors vous ne rentrez pas avec nous en France ? leur demande Napoléon.

Le lieutenant est tout gêné.

Le sergent Vignoux prend la parole.

– Non, Sire. On préfère rester sur cette terre où nous sommes morts. Qui se soucie de nous en France aujourd’hui ? Alors qu’ici, on peut profiter de la paix des braves du commandant Ouglov. Mille ans, ce n’est pas rien dans une vie. Sans oublier que cette terre renferme encore bien des merveilles qu’il ne me déplairait pas de découvrir. À commencer par ses femmes, qui sont célèbres pour leur beauté. Pour tout vous dire, c’est pour elles que je me suis engagé dans la Grande Armée à l’époque.

Promettez-lui une femme, et le soldat français ira jusqu’aux portes de l’enfer.

Napoléon n’insiste pas. Smolensk ne doit plus être très loin maintenant. Avec la clochette, on y sera rapidement. Les grognards nous laissent une provision de rats et de corneilles, et aussi un bout de viande déjà cuit dont je n’ose demander l’origine. Puis le tambour se met à battre. Là-dessus le fifre vient planter une mélodie entraînante et, après un dernier salut, ils s’enfoncent dans la forêt.

On reste quelque temps à écouter la musique qui s’éloigne.

Ensuite on n’entend plus que le vent.

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