Le Retour de Russie
Chapitre 5.
5.
– Vous parlez russe, Sire ?
– Pas un mot, docteur.
– Vous connaissez Moscou, n’est-ce pas ?… On dit que c’est une belle ville.
– J’en garde, comment dire, un souvenir mitigé.
– En quelle année vous y étiez, dites-moi ?… 1812 …? 1912 ?…
– Arrêtez de faire l’idiot, docteur. Je vois clair dans votre jeu. Vous essayez de me faire parler, tout en testant ma mémoire, mes réflexes, tandis que vous gribouillez dans ce maudit calepin où vous notez les étapes de ma soi-disant maladie.
Pauline est d’une lucidité étonnante. Quel que soit l’angle que je choisis pour l’interroger, elle devine rapidement où je veux en venir. Je n’arrive pas à établir un climat de confiance. Pourtant cela fait déjà un mois qu’elle est là, dans sa chambre sous le numéro 805, à laquelle, un jour, elle a ajouté un grand « 1 » au stylo rouge, pour faire « 1805 ».
– Pourquoi ce chiffre ? Que signifie-t-il pour vous ? ai-je tenté aussitôt.
– Ouvrez un livre d’histoire, docteur !
Mme Déker m’explique que c’est l’année de la « fameuse bataille d’Austerlitz », dont j’entends parler pour la première fois. (Je n’exclus pas qu’il y ait un rapport entre cet événement et la gare d’Austerlitz, où je prends parfois mon train.)
– Qu’il a perdue ?
Elle manque de s’étouffer et je comprends que j’ai encore fait le cancre.
– Qu’il a gagnée ! dis-je alors avec conviction. Qu’il a gagnée dans une gare !
Cette réponse ne la satisfaisant pas non plus, pour une raison qui m’échappe, je me contente de noter « 1805 » comme une date clé de la vie de mon patient.
Quelques jours plus tard, comme j’examine encore Pauline B. (en prétextant une visite médicale que toutes les forces armées sont obligées de passer), elle me dit :
– C’est curieux, mais je commence à trouver sympathique votre ignorance des faits les plus élémentaires de ma carrière. Il y a en vous une naïveté attachante. Vous êtes, je crois, totalement imperméable à l’hypocrisie et vous prenez tout au pied de la lettre.
– Je vous remercie, Sire, dis-je. J’essaie en effet d’être toujours direct et loyal. Mon souhait le plus sincère est de vous aider, sachant que la vie d’un empereur n’est pas facile à l’époque actuelle.
– À qui le dites-vous, soupire-t-elle en regardant par la fenêtre.
Dans la rue, de l’autre côté des barreaux, roulent des autobus remplis de gens ordinaires. Parfois ils montrent du doigt nos murs en expliquant aux touristes et aux enfants quel est cet étrange bâtiment qui ressemble à une prison. Je dois admettre que l’hôpital est d’une architecture austère. On ne voit pas de l’extérieur notre joli parc avec ses arbres centenaires et ses statues couvertes de lierre.
– Dehors, quand je dis qui je suis, personne ne me croit depuis longtemps, poursuit-elle. Surtout que je suis une femme, et, allez savoir pourquoi, une femme Napoléon, ils ont vraiment du mal à l’accepter.
– Tant que vous êtes vous-même à l’aise avec cette idée, je ne vois pas le problème, dis-je.
– Exactement, dit-elle.
Je compte mentalement jusqu’à sept, et je dis :
– Pourtant, on peut difficilement nier que Napoléon était un homme.
On se tait alors pour laisser passer un long silence. Je me demande comment Pauline B. va gérer cette contradiction.
– Je ne le nie pas, dit-elle avec un sourire désarmant. En 1805, c’était un homme. Et même en 1812. À Waterloo aussi, probablement. Ensuite, petit à petit sa composition commence à changer. Il est sans doute déjà moins homme en 1822.
(Je consulte du regard Mme Déker, qui me passe un bout de papier où elle a écrit cette phrase : « 1821 – mort de Napoléon à l’île de Sainte-Hélène. »)
– Est-il toujours plus homme que femme en 1950, on n’en sait rien, mais aujourd’hui, en 2015, je suis le meilleur Napoléon que vous puissiez trouver, conclut Pauline. Le fait que je sois une femme à cent pour cent est un détail pour faire braire les imbéciles.
Elle a l’air sûre d’elle comme si on était devant l’évidence même.
– Si je comprends bien, Sire, vous êtes en train de me dire que Napoléon n’est pas mort, et que vous êtes, en quelque sorte, la suite de son existence ?
J’ai pris soin de mettre dans l’intonation de ma question tout le respect possible pour qu’elle ne sente pas l’incrédulité.
Elle m’explique alors qu’il y a une différence entre le corps et l’esprit. Le corps de Napoléon s’est bien arrêté de vivre en 1821, mais son esprit, d’une puissance inouïe, s’est fragmenté en milliers de brins, puis s’est propagé à travers le monde pour atterrir dans diverses personnes. Elle, le Napoléon que je vois, n’est qu’un exemple parmi d’autres. Avec le temps, les pouvoirs de cet esprit s’estompent, et les occasions de croiser Napoléon se font rares. C’est pourquoi je dois m’estimer particulièrement chanceux d’en avoir un à ma disposition.
Je fais semblant d’être convaincu.
Après l’entretien, cependant, Mme Déker m’apprend qu’il y a du vrai dans ce que raconte Pauline.
Elle a consulté les archives de l’hôpital et me fait remarquer que le nombre de Napoléon admis dans les années 1830, juste après sa mort, était vertigineux, plus d’un patient sur deux. Au fil des décennies, les Napoléon diminuent. Aujourd’hui, il n’est pas rare de passer plusieurs années sans en croiser un seul. Mme Déker me dit que chez nous le dernier Napoléon remonte à 2002. (D’où me vient alors cette impression d’en avoir rencontré souvent ?)
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