Le Retour de Russie

Iegor Gran · Chapitre 6 sur 31

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Le Retour de Russie

Chapitre 4.

4.

 

 

J’en parle avec Mme Déker. Elle s’étonne :

– Comment, docteur, mais la Russie, enfin, c’est évident.

– Non, je ne vois pas, dis-je.

– Tout le monde le sait, dit-elle. On l’apprend à l’école primaire.

– J’ai dû rater ce cours-là.

– Comme tous les autres, dit Mme Déker en faisant la moue.

Elle aime beaucoup me taquiner.

– Madame Déker, dis-je, vous ne comprenez pas. Dans mon métier, où l’on est sans cesse confronté à des personnages historiques, le fait d’être ignorant est une force. Mon inculture est une protection, un vaccin si vous préférez, qui me permet de garder la raison. Je pense prouver un jour que la plupart de nos patients sont devenus fous à force de lire des livres d’histoire. Il est tellement fascinant de s’identifier à Attila, Jeanne d’Arc, Napoléon.

– Oui, mais tout de même, docteur, tout de même. Ne pas savoir que Napoléon est allé en Russie, tout de même, docteur, vous êtes fort.

Je souris de son indignation.

– Et je suis très heureux de pouvoir compter sur vous, Mme Déker, qui me donnez toujours de très précieuses explications. Alors, pour la Russie, racontez-moi en deux mots, si vous le voulez bien.

Elle m’apprend alors qu’en juillet 1812, à la tête de la Grande Armée, Napoléon est allé en Russie. Il a progressé rapidement sans rencontrer de résistance notable, sauf à la bataille de Borodino, et, en septembre, il entrait triomphalement dans Moscou.

– Il devait être content, dis-je.

Pas vraiment, en réalité, me raconte Mme Déker. Car les Russes avaient déserté la ville en y mettant le feu. Les vivres commencent à manquer, il a un incendie sur les bras, ses soldats deviennent indisciplinés, on pille et l’on se saoule au vin et à l’eau-de-vie que l’on trouve dans les caves abandonnées, tandis que l’armée russe, commandée par Koutouzov, se replie en ordre et attend son heure, cachée par l’immensité de ce pays gigantesque. Malgré la perte de Moscou, le tzar Alexandre refuse de négocier. Koutouzov ne se montre pas, n’attaque pas, et attend. Aux premiers froids de l’automne, la situation devient intenable. Les soldats ont faim. Napoléon se résigne à rentrer. La Grande Armée quitte Moscou.

– Je comprends, dis-je. Pauline a une revanche à prendre. Quelque chose me dit qu’elle veut y retourner.

– Vous ne songez quand même pas, docteur, à envoyer Pauline B. en Russie ? s’inquiète ma brave Mme Déker. Ça nous coûterait les yeux de la tête. Pour y faire quoi, d’abord ? Reprendre Moscou ? C’est insensé.

Je la rassure. C’est juste une piste à creuser. On ne sait rien de notre Napoléon, à part ce mot, lâché au détour d’une discussion : la Russie.

Ajoutons-y le manque de moyens. Les caisses sont vides. L’hôpital a certes une réputation internationale mais on dépense beaucoup plus que les autres. M. Griseau, notre comptable, me le dit souvent : « Docteur Day, votre méthode est un panier troué ! » Il veut dire par là que je consacre trop d’énergie à chaque patient, ce qui coûte, sans oublier les dépenses imprévues, comme les voyages. « Si vous passiez moins de temps à courir chaque matin, vous pourriez soigner plus de fous, plus rapidement », me dit encore M. Griseau, qui est parfois une véritable machine à calculer. Qu’ont-ils tous à me reprocher mon footing matinal ?

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