Le Retour de Russie

Iegor Gran · Chapitre 17 sur 31

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Le Retour de Russie

Chapitre 15.

15.

 

 

On marche de la manière suivante. Une colonne de grognards à gauche de la route, une autre à droite et nous au milieu.

– Il est essentiel de protéger Napoléon des attaques prochaines de l’ennemi, me dit un type avec de très belles épaulettes.

C’est un lieutenant des grenadiers à cheval, sans cheval.

– La pauvre bête a été blessée par un éclat de boulet, elle boitait et j’ai été obligé de la manger, raconte-t-il. Nous venions de quitter Moscou, il soufflait un vent glacial (comme maintenant), et qu’est-ce qu’on avait faim ! Ma jument n’avait pas mangé non plus depuis des jours. Elle n’avait plus que la peau sur les os et elle souffrait terriblement.

À bien le regarder, il n’est pas gros non plus. À la place des joues, il y a deux crevasses. Les moustaches les cachent un peu.

Maintenant qu’il fait jour, on parvient à distinguer les couleurs de son uniforme. On voit du rouge et du bleu, en effet. Le rouge est plutôt à l’intérieur, encore qu’il soit difficile d’en être sûr. Le tissu en est usé à un point ! Je remarque aussi un ceinturon orné d’un aigle à deux têtes.

– J’ai pris ça à un officier russe tué à Borodino, explique le lieutenant. Le mien a été sectionné d’un coup de sabre qui a failli me coûter la vie.

Et il me raconte ensuite pendant des heures la charge et la contre-charge de la cavalerie à laquelle il a participé, la mitraille, les bras arrachés, les morts. Les militaires sont intarissables. Posez-leur une question futile sur leur passé et ils vous submergent de détails.

– Et vous, me demande-t-il. Vous venez d’où ?

– Mon hôpital est à Meudon, c’est à côté de Paris.

– Ah ! Paris ! J’y ai connu une dame… Une Parisienne… Quand elle tournait la tête, comme ça, son cou avait une grâce à se damner. Parlez-moi de Paris, s’il vous plaît. Je ne l’ai pas vu depuis… depuis…

Je raconte un peu la ville, les embouteillages, la foule du samedi après-midi près des grands magasins. Il est ébahi. On dirait un enfant. C’en est même un peu ridicule : pour lui expliquer le métro, je parle d’un « train qui roule sous la terre » et il écarquille les yeux. Je m’aperçois alors qu’il ne sait pas ce que « train » veut dire. À son époque, il n’y en avait pas, prétend-il. Quant à « voiture », ce n’est même pas la peine d’essayer, sauf « voiture à cheval ». Est-ce une perte de mémoire ? Un cinéma qu’il me fait ? Même Attila, au degré ultime de la folie, ne prétendait pas que de son temps il n’y avait ni avion, ni piscine, ni lance à incendie. C’est grotesque.

J’essaie de le piéger en le faisant parler de son enfance, de ses amours, des livres qu’il a lus, mais je ne parviens pas à trouver de contradictions dans son discours. On donnerait sa main à couper qu’il a vécu il y a deux cents ans et qu’il n’est pas sorti de cette forêt. Comme on parle de sa maman, il fouille dans le revers de son uniforme et sort un petit portrait ovale d’une belle femme en robe blanche à fleurs. Elle a de jolis cheveux bruns qui forment comme une fontaine : ils partent vers le haut et retombent en boucles autour des oreilles. Un garçonnet blond s’appuie sur ses genoux.

– Mon jeune frère, dit le lieutenant, et je sens une émotion profonde dans sa voix.

Derrière la miniature, une inscription : « Marie-Henriette de La Londe » et une date, 1803.

Moi aussi, je cherche dans mon calepin, et je lui montre une photo de l’hôpital.

– C’est là que l’on habite, Napoléon et moi, dis-je. Si l’on a la chance d’arriver jusqu’à Paris, on pourra peut-être vous prendre avec nous dans cette grande maison.

Il a l’air heureux d’entendre ma proposition, ce qui est de bon augure pour commencer les soins éventuels.

On avance ainsi vers l’ouest en bavardant en chemin. On prend notre temps car on est tous fatigués. La route est plate et dégagée, et elle serait presque une promenade si la boue à demi gelée n’alourdissait nos pas. Parfois, je mets mes jambes en pilotage automatique : je ne regarde même pas où je mets les pieds, je fais confiance à mon sens de l’équilibre et j’avance, j’avance, j’avance. J’en profite alors pour prendre des notes sur cette drôle de compagnie.

J’essaie de les compter, mais comme ils se mélangent tout le temps, je m’y perds rapidement. Des visages nouveaux apparaissent souvent, et j’ai l’impression que la troupe grossit. Aussi loin que je regarde derrière nous, je vois la file des grognards qui zigzague. Sont-ils un millier ?… Davantage ?… Tous sont aussi décharnés que le lieutenant de La Londe. Je ne sais à quoi ils ont joué, car il y a beaucoup de blessés, dont certains sérieusement. Un jeune aux yeux bleus se tient le ventre, et je vois bien que c’est du sang frais qui coule le long de sa cuisse. Je me précipite pour l’aider quand il tombe dans la boue. Je crie :

– Halte ! On a un malade !

Personne ne réagit.

Je m’accroupis à ses côtés, je lui prends la main. Elle est froide et dure comme du bois. Pas de doute, il est mort.

Aucun soldat ne s’est arrêté, personne ne l’a secouru, tous continuent leur marche dans l’indifférence.

– On ne peut pas le laisser là, dis-je.

– Bien sûr que si, dit le lieutenant. Il n’est pas le premier ni le dernier. Vous verrez, on tombe comme des mouches. S’il fallait porter nos cadavres ! Bienvenue dans la guerre, docteur. Économisez vos forces si vous voulez vous en sortir.

Je reste sonné par cette déclaration et par le pauvre garçon mort que j’ai sur les bras. Je trouve que leur blague dépasse les bornes. Je veux bien marcher où vous voulez avec les armées de Napoléon, mais pas question de subir l’horreur des combats. J’ai envie de crier que je ne joue plus. Mais qui a parlé de jeu ? Tout cela est réel. Je retourne le cadavre et je jette un coup d’œil à la blessure mortelle. Il porte au ventre trois gros trous de la taille d’un cigare.

– C’est un coup de fourche, dit le lieutenant. L’arme des paysans. Ici nous sommes harcelés en permanence. Il a dû se prendre ça hier, dans l’après-midi, quand les partisans d’Ouglov nous ont cernés autour du marécage. Étonnant qu’il ait tenu jusqu’à aujourd’hui.

Après un dernier regard sur le cadavre, on reprend notre marche. L’ambiance n’est plus du tout la même. Il y a comme un vide en moi. S’y ajoute la sensation de ne plus rien maîtriser. Si des patients peuvent se faire tuer à coup de fourche, alors on quitte le cadre de l’hôpital et des soins psychiatriques pour entrer dans tout à fait autre chose.

Heureusement, si l’on peut dire, un vent glacial se met à souffler et je mets toute mon énergie à colmater les trop nombreux trous de mes vêtements pour réfléchir à ce que je viens de vivre.

C’est alors que je me souviens du livre que m’a donné André le débile. Le papier peut être un excellent coupe-vent quand on le glisse entre deux couches de vêtements. J’en fais donc un rembourrage de pantalon, en fixant les pages par des ficelles autour de mes cuisses. Le résultat est excellent, le vent ne passe plus. Je ne suis pas loin de penser que ce papier ancien, fait avec de la pâte à papier de qualité, dense et souple, me sauve la vie en m’évitant de geler par les jambes.

Chacun s’emmitoufle donc comme il peut et l’on se courbe en avant pour avancer tout en se protégeant la figure.

Sentant de la morosité dans l’air, Napoléon lance un ordre, et aussitôt le tambour fait rouler une marche, sur laquelle le fifre appuie une mélodie entraînante.

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