Le Retour de Russie
Chapitre 2.
2.
Dans mon métier, à force d’être confronté à des Napoléon, on finit par avoir une idée du bonhomme, même quand on est, comme moi, mauvais en histoire.
La plupart du temps, un Napoléon se tient voûté, comme plongé dans des pensées de la plus haute importance. Il porte un chapeau de forme triangulaire, souvent bricolé dans du feutre noir. Il place sa main droite d’une drôle de façon : elle est coincée entre les boutons de la chemise, sur le devant, comme s’il avait mal au ventre. Il est autoritaire et son sens de l’humour n’est guère développé.
Sur mon bureau m’attend le dossier du nouveau Napoléon. Je n’ai pas le temps de l’ouvrir que Mme Déker toque à la porte.
– Vous devriez examiner la jeune fille.
– Quelle jeune fille ?
– Bah, Napoléon, dit Mme Déker comme si c’était l’évidence.
Je suis surpris :
– Napoléon est une jeune fille ?
Voilà qui est absolument remarquable. Avec les fous, il est d’usage que les hommes se prennent pour des hommes, les femmes pour des femmes, on ne se mélange pas. Je n’ai jamais rencontré un homme Marie-Antoinette, ni une femme Louis XVI. Chacun dans son sexe, et c’est très bien ainsi.
Très intrigué, je saisis mon calepin et l’on part avec Mme Déker. Pendant que l’on marche dans les couloirs, elle me met au courant :
– Elle s’appelle Pauline B. On l’a admise hier soir, sur recommandation du professeur Hubner lui-même. Elle est intelligente, vive et semble épanouie. Elle a déjà sympathisé avec tout le monde. Elle sait très bien où elle se trouve et s’en accommode avec bonne humeur.
C’est encourageant. On soigne mieux quand le patient est conscient de son état. Le dialogue est plus sincère et les cas de guérison sont nombreux.
– Arrêtez de courir, docteur, je n’arrive plus à vous suivre, dit alors Mme Déker, et je m’aperçois que j’ai pris plusieurs mètres d’avance.
Je l’attends devant la porte de la patiente, chambre 805.
On reprend son souffle et l’on entre.
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Napoléon est debout, les mains sur les hanches. Il est jovial et il porte une longue queue-de-cheval très féminine. Comme tous les Napoléon, il a l’air sûr de lui. C’est la première impression qui me frappe, cette assurance dans les gestes, cette expression tranquille du visage.
– Bonjour, docteur. Entrez, je vous en prie. Je vous attendais.
– J’espère que notre établissement vous donne satisfaction, dis-je.
– Vous pourriez ajouter « Sire », dit Pauline.
– Excusez-moi, Sire, dis-je précipitamment car il est important de ne jamais contrarier un Napoléon (on peut cependant contredire un Voltaire ou une Marie Curie, et il est indispensable de contredire un Kant).
D’après le dossier médical, Pauline B. a tout juste vingt ans. De grands yeux intelligents où vibrent la volonté et une solide dose de vanité.
– Docteur Day, dit-elle, je suis très content de vous.
– Ah ? fais-je. Et que me vaut cet honneur infini, Sire ?
– Avant d’établir mon camp ici, en votre compagnie, j’ai lu ce que l’on dit de vous dans la presse spécialisée. Votre réputation est impeccable. Vous avez obtenu de nombreuses « guérisons », comme vous dites. Sachez, docteur, que le professeur Hubner vous a chaudement recommandé. Dans mon précédent établissement, on m’a appris que vous aviez un Attila. Mme Déker m’a informé que vous veniez de le guérir, lui aussi. Dommage. J’aurais aimé discuter avec le bonhomme. Puis-je vous demander comment ça s’est passé ?
– Un cas difficile, Sire. Attila jouait aux allumettes avec tout ce qui lui tombait sous la main. Il prenait le personnel médical pour des chevaux à sa disposition, moi en particulier, qu’il voulait monter pour partir au galop incendier le réfectoire, ce que l’hôpital n’autorise en aucune manière.
Je sens comme un sarcasme dans l’attitude de Pauline, pendant qu’elle me jauge du regard :
– Vous monter ? C’est une idée.
Loin de me vexer, je note cette piste dans mon calepin : Napoléon éprouve une réelle attirance pour les chevaux.
Car la guérison est un long travail, comparable à la construction d’un puzzle, nécessitant patience et finesse. Chaque détail peut donner la clé pour réparer la fissure qui a conduit à la maladie.
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