Le Retour de Russie
Chapitre 27.
27.
Nous sommes toujours en vie : c’est remarquable et je ne saurais l’expliquer.
Quand je sens la poussée, je ferme les yeux et je m’agrippe à mon fauteuil. Je ne les ouvre pas de tout le voyage. J’entends le vrombissement des puissantes fusées, et la voix du pilote Vania qui chante à tue-tête, ne s’arrêtant que pour boire. (Ces Russes ne pensent qu’à chanter à la moindre occasion !)
Pour ne pas avoir peur, je compte dans ma tête. Un, deux, trois, quatre… Arrivé à mille sept cents, l’avion fait un plongeon. On est secoués comme des sardines dans une tempête.
– Réveillez-vous, docteur !
J’ouvre les yeux.
Je suis allongé sur un chemin boueux. Napoléon me secoue, puis me baffe les joues de ses mains froides.
– Que se passe-t-il ? Où sommes-nous ?
– Vous avez perdu connaissance. Nous sommes en France. Je dirais pas loin de la région Centre. Cet immense champ nous a servi de piste d’atterrissage.
Je me remets debout, j’ai la tête qui tourne et les jambes molles. Devant moi s’étend en effet un paysage morne et chaleureux qui ressemble à la France. Au loin, des peupliers. Plus près, des platanes. Des haies de ronces et de petites barrières en bois et fil de fer barbelé délimitent les champs. Je cherche les restes de l’avion.
– Il est reparti aussi sec, m’explique Napoléon. Il avait peur de se faire repérer par les systèmes de contrôle aérien. Heureusement, sa très grande vitesse lui a permis de passer inaperçu. Autrement, on aurait eu des problèmes.
Dans la boue du champ, on voit de grands sillons laissés par les roues, et une dizaine de traînées parallèles de suie : sans doute le résultat des fusées.
Au bout du chemin de boue, on trouve une départementale goudronnée. Une borne jaune et blanche nous apprend son petit nom : D70. On trouve aussi une flèche « Saint-Aubin ».
– J’avais raison, nous sommes dans l’Indre ! triomphe Napoléon. Chef-lieu Châteauroux. Code postal 36.
Connaître aussi bien sa géographie est un avantage considérable.
On marche ensuite jusqu’au village de Saint-Aubin. On y est en vingt minutes : la France est si petite ! Là on trouve un café, où l’on apprend que nous sommes un jeudi 12 décembre. Je m’apprête à passer un coup de fil à l’hôpital pour qu’ils envoient une ambulance nous chercher, quand je m’aperçois que je ne me souviens plus du numéro de téléphone. Problème de mémoire dû à un choc violent.
– On peut dire que cette aventure vous a marqué, docteur, dit Napoléon.
Et là, coïncidence extraordinaire, on voit entrer un jeune type. Il s’assied au bar pour une bière, se tourne vers nous, et que voit-on ? Sous sa veste, il porte un tee-shirt où il est écrit en lettres blanches la phrase suivante (vous êtes assis ?) : « Où êtes-vous, docteur Day ? » En bas, un numéro de téléphone et l’adresse de mon hôpital, à Meudon.
– Excusez-moi, mon jeune ami, dit Napoléon. Où avez-vous trouvé cet habit ?
– Tu es tombé de la lune ou quoi ? Tu vas à Châteauroux, ce n’est pas difficile, tout le monde en vend. Docteur Day est une cause nationale.
C’est fantastique et inquiétant. « Docteur Day est une cause nationale. »
La bonne nouvelle étant que l’on sait qui appeler maintenant.
Quand finalement je parviens à joindre Mme Déker, j’entends des cris de joie :
– C’est docteur Day ! Il est vivant !… Comment allez-vous, docteur ? J’ai eu du mal à reconnaître votre voix.
Je ne lui dis pas que je suis maintenant brigadier général, et qu’elle devrait s’adresser à moi en commençant ses phrases par « mon général ». (Je pense que je garderai ma promotion secrète et que je n’en parlerai même pas dans mon article bilan pour le Bulletin de l’asile, si je l’écris, ce qui n’est pas certain, car ce que j’ai vécu ne se raconte pas facilement, surtout à des esprits bornés par la science, allergiques à tout merveilleux.)
– On vous a cherché partout en Russie, docteur. Des équipes de détectives et des policiers français sont partis à Moscou. Le gouvernement est intervenu, vos collègues des universités américaines aussi, il y a eu une mobilisation internationale. On avait perdu votre trace sur la route de Smolensk. La voiture de location a été retrouvée abandonnée et cassée, on a fini par repérer les truands qui vous ont dépouillés, mais aucune trace de vous deux, si ce n’est un foulard de Pauline qui traînait dans une cabane abandonnée, où vivait un simple d’esprit se faisant appeler André, et vos chaussures, docteur, au milieu de la forêt.
– Forcément, dis-je, avec les bottes que le lieutenant de La Londe m’a dénichées, je n’avais plus de raison de porter ces chaussures mouillées.
Un silence, puis j’ajoute :
– Ce ne devait pas être difficile de nous trouver, Mme Déker. Nous avons sillonné la forêt de Smolensk en long, en large et surtout en travers.
– Il y a eu des milliers de soldats mobilisés, des hélicoptères, des chiens et des caméras pour voir la nuit. Rien. Vous vous êtes évaporés. C’était tellement extraordinaire que des journalistes du monde entier vous ont cherchés avec nous. Du coup, notre hôpital est devenu célèbre. Vos livres se vendent formidablement. On craint une rupture de stock. Nous avons lancé une campagne : « Où êtes-vous, docteur Day ? » Sur internet, on a déjà 300 000 « j’aime ». M. Griseau a eu l’idée de faire fabriquer des teeshirts avec notre blason : nous en avons vendu partout en France. Résultat, on a bouclé le budget pour l’année en cours avec un gros excédent. M. Griseau est heureux comme une machine à calculer qui aurait des piles neuves. Bon, l’essentiel est que vous soyez là.
Quelques heures après, on serre dans nos bras l’excellente Mme Déker. Tout l’hôpital nous accueille en héros – pourtant, on n’a rien fait de remarquable, on a juste évité de mourir. Quel plaisir de sortir dans le jardin pour saluer mes patients, un par un !
– Je le savais, moi, que vous étiez en vie, docteur, dit le général de Gaulle. Grâce à mon sixième sens militaire.
Pour me prouver qu’il est content de me revoir, il se met au garde-à-vous et me salue. (Je me demande s’il se doute que j’ai maintenant un grade militaire équivalent au sien. Quoi qu’il en soit, je vois briller dans son regard deux étoiles de respect.)
Plus loin, me prenant à part, Jeanne d’Arc me chuchote :
– Vous avez parlé aux esprits des morts, n’est-ce pas ?
– À quoi voyez-vous ça, très chère Jeanne ?
– Allons, docteur, cette étrange lueur dans vos yeux, comme si vous voyiez à travers les murs… Sainte Marguerite avait la même quand on s’est rencontrées, elle et moi, en 1425.
Je note dans mon calepin (qui ne m’a pas quitté) qu’il serait sympathique de discuter avec Jeanne d’Arc autour d’une tasse de thé pour comparer nos expériences.
– Au fait, docteur, dit Mme Déker quand on se retrouve seuls, est-ce que Pauline a fait des progrès ?
Quelle Pauline ? De qui parle-t-on ?… Telle est ma première réaction. Puis je me souviens que Napoléon se fait appeler Pauline quand les circonstances l’exigent. Il n’y a là rien de choquant : un empereur doit pouvoir voyager incognito, c’est la moindre des choses. Il est de mon devoir de jouer le jeu de Sa Majesté pour lui éviter bien des embarras.
– Hmmm, fais-je. C’est une affaire délicate. Tout ce que je peux dire c’est qu’on progresse, Mme Déker, on progresse.
– J’ai hâte d’entendre votre compte rendu, docteur.
C’est là une perspective assez ennuyeuse. Car on a vécu des choses, Napoléon et moi, que nous ne pouvons raconter au premier médecin venu. On en discute avec Sa Majesté, le soir, autour d’un cognac.
– Bah, vous saurez bien inventer une histoire, dit-il finalement. Si ça peut vous aider, je veux bien jouer la Pauline comme si j’étais presque guérie. Mais ne comptez pas sur moi pour rejeter complètement ma vraie personnalité. Que vous le vouliez ou non, je suis Napoléon !
– Majesté !
Je suis ébahi par la maîtrise nerveuse de cet homme.
Il est plongé dans une triste rêverie. Dans sa main gauche, il tient le seul objet qu’on ait pu rapporter de Russie – une étiquette de gevrey-chambertin 1808 sur son bout de verre sombre. Parfois il la regarde religieusement. Son visage exprime alors d’infinis regrets.
– Je me dis parfois qu’on s’est trompés de destination, soupire-t-il enfin tandis que des reflets dorés dansent dans son cognac.
– Vous voulez dire, Sire, qu’on a mal fait d’aller en Russie ?
– La prochaine fois on ira ailleurs.
Il se lève et moi aussi.
– L’Égypte, mon ami, voilà un pays brillant ! L’Égypte, qui ne m’a jamais trahi, l’Égypte, qui est le point de départ de ma gloire ! Songez aux pyramides, docteur, voyez les temples aux dieux envoûtants ! Et je ne dis rien du masque de Cléopâtre et du diadème de Ramsès, inestimables trésors que l’on a laissés derrière nous car on ne pouvait tout emporter.
Je ne connais pas ce Cléopâtre ni cette Ramsès. Mais l’Égypte !… Ça fait envie. Enfin un pays chaud ! Du soleil ! du sable !… Je ferme les yeux et je me serre contre le radiateur.
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