Le Retour de Russie

Iegor Gran · Chapitre 19 sur 31

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Le Retour de Russie

Chapitre 17.

17.

 

Un ranimé est un vivant comme vous ou moi, que l’on croit mort, mais qui ne l’est pas du tout.

Les soldats avec qui je discute m’apprennent un tas de choses sur cet étrange phénomène. D’abord, on ne choisit pas d’être ou de ne pas être un ranimé, comme on ne choisit pas de naître. Il y a ici une volonté supérieure qui commande. On se croyait mort de faim, de froid ou d’épuisement, mais ce n’était qu’un coma très profond. Après un certain temps, variable en fonction des cas, on se réveille. La faim, le froid et l’épuisement n’ont pas disparu et font souffrir plus que jamais. Il y a cependant comme une énergie nouvelle qui pousse à se relever. On se secoue, on se tâte. Mais oui, on est bien vivants ! Tous les souvenirs sont là aussi, dans la tête. On sait comment on s’appelle, quel est son régiment, ce qu’on fait là. Au début on est seul, on erre dans la forêt, avec, comme idée fixe, manger et se chauffer. On reprend les habitudes de chasse au rongeur que l’on avait avant de mourir, on coupe du bois que l’on fait brûler, on tente de se reposer, en vain. Puis on tombe sur d’autres grognards, et c’est un grand soulagement. Au moins, on n’est plus seul.

L’ennui, on s’en aperçoit vite, c’est que les Russes ont aussi des ranimés. Les terribles paysans d’Ouglov et les cosaques qui les accompagnent. La gigantesque forêt est infestée de soldats morts qui revivent. Les armées se reconstituent. La guerre continue. Les attaques se succèdent, et l’on peut alors mourir rapidement, embroché par une fourche russe ou planté sur une baïonnette française. Ce qui n’est pas le pire qui puisse arriver, car d’autres, moins chanceux, meurent lentement de faim, de froid ou d’épuisement. Tous ces morts restent quelques années dans la terre maudite, y puisent une énergie diabolique et revivent à nouveau. Et ainsi de suite. La torture se prolonge à l’infini.

Je n’ai jamais rencontré de ranimés auparavant. Je veux dire : à l’hôpital, aucun de mes malades ne se prend pour un ranimé. Si le général de Gaulle, Attila, Jeanne d’Arc sont habités par l’esprit de ces hommes et femmes illustres au point de singer leur comportement, ils ne prétendent jamais être ressuscités d’entre les morts. Pauline ne s’imagine pas être le Napoléon mourant de l’île de Sainte-Hélène qui se serait relevé de son lit de mort pour guérir et poursuivre son chemin terrestre. (Ce serait d’autant plus difficile que le cadavre de Napoléon a été mis dans un grand sarcophage en pierre dont le couvercle pèse plusieurs tonnes – Mme Déker me l’a noté dans ma documentation.)

Le lieutenant de La Londe m’apprend qu’il a perdu le compte des fois où il est mort et ressuscité. Peut-être une dizaine de fois, peut-être davantage. Avec, à chaque fois, la même histoire. Il se retrouve au fond de cette forêt, avec des grognards comme lui qui se regroupent en un semblant d’armée. Ces moribonds avancent à tâtons vers ce qui leur semble être l’ouest, mais, comme il ne leur reste pas de cartes (elles ont toutes servi à faire du feu), il est pratiquement impossible de s’orienter. Ils tournent ainsi en rond pendant plusieurs jours. Dès qu’ils retrouvent la bonne route, ils se font attaquer par des paysans et des cosaques, et sont obligés de rebrousser chemin.

– Ce doit être une malédiction, conclut-il. Nous avons trop pillé à Moscou. Il y avait une croix dans une église, une croix en or. Elle devait être sacrée. Et on l’a perdue.

Je prends note de tout ce qu’il raconte. Ce témoignage incroyable sur la maladie mentale très rare dont sont atteints ces grognards me vaudra sûrement une récompense au Grand Congrès des médecins d’asile. Pour le moment, je n’y comprends pas grand-chose, il y a beaucoup d’aspects que je n’arrive pas à expliquer, mais je ne doute pas que l’on finira par trouver une bonne raison à toute cette aventure. La science ne peut avoir toutes les solutions immédiatement. Il faut chercher.

C’est difficile. À certaines occasions, je me dis que c’est moi le problème. L’absence de saine nourriture a perturbé mes sens et mon cerveau. La fatigue peut causer de graves troubles. Peut-être n’aurais-je pas dû manger ces gâteaux secs ? Personne ne sait comment ils ont été préparés, avec quelles plantes, quels produits hallucinogènes. S’ils ont été contaminés à l’ergot de seigle, il ne serait pas étonnant que j’aie des visions : cette maladie s’appelle le feu de Saint-Antoine. À d’autres occasions, j’observe Pauline et je me dis que je suis peut-être en train d’expérimenter sur moi une forme de folie contagieuse : un dérangement qui se propage comme un rhume et qui m’aurait contaminé. Oui, c’est sans doute la meilleure explication. Ce que je vis en ce moment est le fruit de mon imagination malade.

Une chose est sûre : les grognards souffrent comme des damnés. La faim, la fatigue sont réels. Ce matin, il fait froid comme jamais. Si l’on crache, la salive se transforme en glaçon dès l’instant où elle touche par terre. Le vent coupe nos visages comme mille rasoirs. Je ne sens pas mes pieds depuis la veille, c’est mauvais signe. Je m’arrête souvent pour me frictionner les jambes, les bras. Il est important de bouger. Et de protéger le visage. Si l’on ne fait pas attention, le nez, les lèvres peuvent geler. Me voyant désemparé, le lieutenant de La Londe sort de sa poche une chose qui ressemble à une écharpe en poil gris.

– C’est du rat, précise-t-il. Mettez-vous ça autour du menton et du nez.

Je le remercie du mieux que je peux (mes lèvres ont du mal à bouger). Je pose l’écharpe sur le bas du visage. L’odeur me gêne, mais je n’ai pas le choix. Je ne sais comment on va survivre si cet enfer continue.

J’ai oublié de préciser que mon accoutrement a quelque peu changé depuis que l’on marche avec les ranimés. On m’a fait un tas de petits cadeaux. Sur ma tête, un gros bonnet en poil noir – c’est celui du sergent Mathey, mort de froid ce matin. « Il n’en aura plus besoin, a dit le lieutenant. Vous, en revanche, si. Vous voulez revoir votre pays ? Je vous conseille de le prendre. » J’ai hésité un peu, forcément. J’étais gêné de me servir d’un objet pris à un cadavre. Mais qu’est-ce que j’ai été content de l’avoir quand le vent s’est mis à souffler !…

Je marche enroulé dans le double manteau d’un grenadier qui s’est écroulé à quelques pas de moi. Le pauvre était complètement gelé. Quand j’ai frotté vigoureusement ses mains, j’ai entendu un crac ! et j’ai constaté que deux de ses doigts s’étaient détachés. On aurait dit deux biscuits secs. Pas de sang, rien. « Ne faites pas cette tête, docteur, m’a dit le lieutenant. Il se relèvera un jour. En attendant, prenez son manteau. Si vous ne le faites pas, ce sont les Russes qui le dépouilleront. »

Autour de mes jambes, un tas de chiffons, de morceaux de cuir, de peaux de rats, de pages du vieux livre, tout un assemblage qui tient par des ficelles. Pendant la marche, j’en perds régulièrement une partie. Je reviens alors sur mes pas et je ramasse patiemment ces haillons qui me sont devenus plus chers que tous les trésors car si mes jambes gèlent, c’est fini. Aux pieds, je porte des godillots renforcés par une double semelle que j’ai récupérée et clouée. C’est lourd et je trébuche souvent. Parfois, j’ai l’impression d’avoir deux bouts de bois à la place des pieds. L’envie de courir est passée depuis longtemps. Je marche comme tout le monde, en traînant les pattes. Et je commence à trouver le temps long.

Heureusement, pour m’occuper, j’ai Pauline, que je dois étudier. Elle n’a pas l’air de souffrir autant que nous autres. Les soldats sont aux petits soins pour leur Napoléon. On l’a couverte des meilleures fourrures. Un officier de la garde lui a sacrifié ses bottes en peau de zibeline. Quand son manteau est humide, on le remplace aussitôt. Elle mange à sa faim trois fois par jour. La soupe à la corneille, la fricassée de renard, le ragoût de rat musqué : elle a toujours la priorité. Tant qu’elle n’a pas fini de manger, on attend. Je dois souligner qu’elle est souvent beaucoup moins capricieuse que moi. Elle parvient à avaler avec le sourire les mets les plus barbares, comme cette grosse couleuvre grillée qui m’a retourné l’estomac. Son énergie paraît inusable, son optimisme est aussi fort que le premier jour. Pas de doute, Pauline est ici dans son élément.

Les soldats l’écoutent religieusement. Elle leur est indispensable. Parfois j’ai l’impression qu’il suffit à un soldat mourant de l’apercevoir près de lui pour qu’un sourire béat illumine ses lèvres et qu’il meure en paix. (Ai-je dit que l’on a commencé à mourir en quantité ?)

Sur une page spéciale de mon carnet, je note les nom, prénom et grade des mourants. Aujourd’hui, il y en a eu dix-huit. C’est deux fois plus qu’hier. Certains, avant de mourir, appellent leur mère. D’autres délirent et parlent d’une croix qu’ils doivent rendre. À les écouter, les forces s’épuisent. Je ne peux m’empêcher de penser que ce sera bientôt mon tour.

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