Le Retour de Russie
Chapitre 3.
3.
Ma méthode est simple. Plus on discute avec un fou, plus il est facile de le soigner. On découvre ses goûts et ses peurs, on repère ses agacements, on voit comment fonctionne la machine. Le mieux est de prendre les mains du patient pour sentir les blocages. J’en profite pour appliquer avec les doigts certains massages ou frictions qui détendent les nerfs, calment les accès de colère, rassurent. Je soigne aussi avec les yeux, car j’observe la pupille des fous et j’ai appris à y déceler les frémissements favorables.
Parfois, pour des cas coriaces, il est bon de partir en voyage. Avec Attila, puisqu’on en parle, il a fallu retourner en Hongrie retrouver la ferme où il a grandi. Un terrible incendie l’a détruite quand il avait huit ans, tout a brûlé en une nuit. Sauvé par son oncle, il a regardé les flammes pendant des heures, tandis que les habitants affolés tentaient en vain de combattre l’énorme brasier. Il ne s’en est jamais remis. Son cerveau s’est enflammé à son tour : il voulait tout brûler, tout saccager. Pour éteindre Attila, il fallait de l’eau, beaucoup d’eau. Le commandant de la troisième brigade de pompiers de Szolnok a bien voulu m’aider. Ils ont arrosé Attila à la lance à incendie, dans une gigantesque piscine gonflable, montée à l’endroit même où s’était dressée la ferme. Je m’étais attaché à lui avec des menottes, il se débattait, la piscine se remplissait petit à petit, et l’on a failli mourir noyés (dois-je préciser que je ne sais pas nager ?). Quand on nous a tirés de là, épuisés, gonflés d’eau, il était devenu calme, doux et respectueux des autres.
– Votre méthode est parfois dure, mais c’est la meilleure, m’assure Pauline. Avec les fous, comme cet Attila, il faut faire preuve de fermeté.
– Chaque cas est différent, dis-je. Et vous, Sire, s’il fallait faire un voyage, vous partiriez où ?
– La Russie, me répond-elle immédiatement.
Je le note dans mon calepin.
– Mais pourquoi, Sire ?… Vous y êtes né, peut-être ?
Ma remarque provoque sa consternation. Il lui paraît inconcevable que j’ignore son lieu de naissance. J’apprends ainsi quelques faits qui me seront sans doute utiles plus tard : Napoléon n’est pas né en Russie mais en Corse. Pourtant on ne peut pas tout savoir. Franchement, quelle importance qu’il soit né en Corse ou ailleurs ?
– Napoléon est sans doute né en Corse, dis-je prudemment, mais Pauline B., elle, est née à Levallois, je le lis sur votre carte d’identité.
Sa réaction :
– Vous êtes d’une banalité affligeante, docteur. Vous ne valez pas mieux que vos collègues. Comme si un papier administratif savait mieux que moi. Quelle déception !… Allez donc galoper dans le jardin, vous n’êtes bon qu’à ça.
Et elle me tourne le dos. La conversation est terminée pour aujourd’hui.
Ce ne sera pas un cas facile. Je quitte la chambre 805 sur un sentiment mitigé. Il est clair qu’avec la Russie nous avons touché un point sensible de Napoléon. Il y a là une piste à creuser. Pourquoi la Russie ? Que s’est-il passé là-bas ? Y a-t-il perdu quelque chose ou quelqu’un ?… D’un autre côté, il faut plus que jamais ménager sa susceptibilité. Ma remarque sur Pauline B. était très maladroite. Si l’on veut la soigner efficacement, il faut commencer par entrer dans son jeu avec plus de conviction que je n’en ai déployé jusqu’à présent.
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