Le Retour de Russie

Iegor Gran · Chapitre 12 sur 31

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Le Retour de Russie

Chapitre 10.

10.

 

 

Oui, comment ?… On marche un peu en direction de Smolensk, je porte nos maigres affaires. Dans une poche latérale de mon sac de couchage, je trouve un paquet de gâteaux secs. J’en donne à Pauline, plus taciturne que jamais.

– Je le savais, marmonne-t-elle. Cette Russie est un piège. Il y a une malédiction qui s’acharne…

C’est la première fois que je la vois abattue. Sa manière de parler devient plus saccadée, elle ne termine pas ses phrases, on dirait que son esprit vagabonde ailleurs. Les changements d’humeur sont un indicateur précieux pour un docteur qui sait les interpréter. Je le note dans mon carnet et je l’illustre d’un dessin.

– Allons, Sire, dis-je. Ça aurait pu être pire.

– Je ne vois pas comment.

– Ils auraient pu nous tuer.

– Encore une sottise, docteur, dit Pauline. On ne tue pas Napoléon. On le fait prisonnier et on le force à signer la paix.

« Signer la paix. » Je note cette expression. Dans sa tête, la guerre contre la Russie n’est donc pas terminée. Il est alors assez logique que les Russes lui créent des ennuis, et à moi aussi, par la même occasion.

Le jour se lève dans notre dos d’un coup de brume froide. La température a brusquement chuté. De la vapeur sort de nos bouches. La pluie a cessé cependant. On avance sur le bas-côté de la route. De la boue froide s’accumule sur le bas de nos pantalons. Parfois passe un camion et l’on se serre contre la forêt, car on a peur de se faire écraser. Ce serait folie que d’essayer de l’arrêter pour demander de l’aide. Au mieux, devant nos airs louches, il accélérera en nous voyant, pensant à un traquenard. Au pire, on tombera encore sur des voyous qui nous tabasseront et nous prendront le peu qu’il nous reste.

D’après nos calculs, la grande ville la plus proche est Smolensk.

– De toute façon, il est hors de question de retourner à Moscou, dit Pauline. Smolensk est sur la route vers la France. Si on trace une ligne droite de Moscou à Smolensk, et que l’on continue sur sa lancée, on arrive directement à Berlin, puis on passe par la Belgique, et on termine en France, à Dunkerque. Il n’y a que deux mille six cents kilomètres.

Je vois qu’elle a étudié les cartes et qu’elle a une bonne mémoire. C’est une excellente nouvelle : il est plus facile de soigner les patients qui se souviennent bien de leur passé, de leurs amis, etc. Je constate en plus qu’elle a le sens de l’orientation.

– À force d’être sur le terrain, à commander des troupes dans toutes sortes d’environnements, on développe un cinquième sens géographique, m’explique-t-elle. Tenez, cette lisière à droite, je vous parie qu’elle se termine par un marais.

Je me prends au jeu et l’on quitte la route qui commençait à nous peser. La forêt est clairsemée à cet endroit, on s’y enfonce facilement. Après l’asphalte, monotone et dangereux, c’est un plaisir de marcher dans la nature. Le sol est couvert de feuilles jaunes et marron, on dirait un tapis. J’ai presque envie de courir. Je l’aurais fait, mais Pauline a l’air épuisée (je remarque qu’elle a de petits pieds et les yeux cernés).

– Pas trop fatigué, Sire ?

– Je ne sais pas comment vous faites, docteur, dit-elle. Avez-vous remarqué qu’on n’a pas dormi depuis l’avion ?

Elle a raison. Et comme notre voyage est une expérience médicale avant tout, je me dois de ne pas trop fatiguer le patient. Je ne perds pas de vue également que Pauline est une jeune femme dont les capacités physiques sont plus limitées que les miennes. C’est pourquoi, quand j’aperçois une cabane abandonnée, en bord de lisière, je me dirige vers elle sans hésiter.

La porte consiste en trois planches clouées entre elles. Je la pousse du bout du pied, et je manque de m’égratigner sur des clous qui en dépassent. Cet obstacle vaincu, je découvre un intérieur encombré de seaux métalliques rouillés, de troncs d’arbres pourris, de pneus entassés. Ça sent la crasse et l’humidité. Le plafond ne me paraît pas trop troué, cependant. Et dans un coin, les pneus forment un piédestal qui pourrait ressembler à un lit.

On s’y installe rapidement. Je mets les petits pneus dans les gros, et je déroule par-dessus un sac de couchage.

– Voici votre lit de camp, Sire.

Elle s’y glisse tout habillée. L’instant suivant, elle dort déjà. (À quoi rêve-t-elle ?) Je me félicite de mon idée et de la chance qu’on a eue de tomber sur ce refuge, même si l’on est loin de l’hôtel trois étoiles.

Je fabrique mon lit dans un pneu de tracteur. J’enlève les vêtements mouillés et je les mets à sécher. À cause du froid, je ne trouve pas le sommeil tout de suite, mais le ronflement régulier de Pauline finit par m’épuiser et je sombre moi aussi.

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