Le Retour de Russie

Iegor Gran · Chapitre 20 sur 31

Pages du PDF

Le Retour de Russie

Chapitre 18.

18.

 

Régulièrement, Napoléon réunit les soldats et pousse un discours. Il monte sur une souche, prend une pose inspirée. Aussitôt les officiers arrêtent la marche, convergent vers lui et s’installent pour l’écouter.

– Soldats et officiers de la Grande Armée, leur dit-il. Nous sommes sur la bonne route. On marche vers l’ouest. Chaque pas nous rapproche de la France. Cela nous semble infini, mais on y arrivera. Je ne vous abandonnerai pas ! On mourra ensemble s’il le faut !

Ou bien il leur dit :

– Réparez votre matériel, astiquez les fusils et les baïonnettes ! Il n’est pas impossible que dans quelques jours on ait les Russes sur le dos. Pour le moment, on les a surpris car on se déplace de concert et suffisamment vite pour qu’ils aient perdu notre trace. Quand ils auront compris qu’on a trouvé la bonne route vers Smolensk, ils feront tout pour nous empêcher de progresser.

Ou alors il dit :

– Nous nous rapprochons d’un village brûlé. Chacun à son poste ! Je veux une équipe qui fouille systématiquement les caves. On prend la nourriture et les vêtements chauds. On ne touche pas à la vaisselle, aux tapis, aux meubles (s’il en reste). Vous avez déjà suffisamment pillé à Moscou. À part des ennuis, ça ne vous a rien apporté.

Après chacun de ses discours, les soldats lancent des « hourra ! », des « vive l’empereur ! », et l’on croirait vraiment qu’ils ont repris des forces. Ça leur remplace un repas, on dirait.

Cependant, quand on reprend notre marche, Napoléon ne semble pas satisfait. Il me confie :

– L’état des troupes est mauvais. Jamais on ne tiendra face à une armée organisée et bien équipée.

J’essaie de l’encourager :

– On est nombreux, Sire. Ça peut faire la différence.

– Je crois que vous ne vous rendez pas compte à quel point la guerre est dangereuse. Que les ranimés meurent, passe encore. Pardonnez ma cruauté, mais ils sont là pour ça. Ne sont-ils pas déjà morts une vingtaine de fois chacun ? L’ennui, c’est que l’on risque d’y passer nous aussi. Je ne sais pas pour vous, docteur, mais moi, l’état de ranimé ne m’attire pas spécialement. Errer dans cette forêt jusqu’à la fin des temps…

Ce n’est pas une perspective sympathique, en effet. Je sens ses mains qui tremblent, et le froid n’y est pour rien.

– Vous avez peur, Sire ?

Napoléon hausse les épaules.

– Celui qui n’a jamais eu peur n’est pas digne de commander.

Il s’est mis à neiger maintenant. Et il y a moins de vent. C’est pourquoi on arrive à parler tout en avançant. La mauvaise nouvelle étant que l’on finit par ne pas plus voir la route. Tout est blanc. Les bonnets à poils qui étaient noirs changent de couleur. C’est magique. Sorti de nulle part, un grand drapeau se déploie au-dessus de nos têtes. Il est bleu et rouge, orné d’un aigle impérial cousu d’or. Je m’approche et je lis l’inscription en son centre : « Valeur et discipli… » Le bout de la phrase a été déchiqueté par de la mitraille. Ce drapeau sert maintenant à nous orienter.

Le jour baisse. Napoléon se demande s’il ne faut pas ordonner une pause. Il réfléchit, soucieux.

– À chaque arrêt, on diminue nos chances, dit-il. L’ennemi ne dort pas.

– Nos éclaireurs ont repéré un fossé droit devant, annonce le lieutenant.

Un fossé, sur une route ?… C’est étrange. On s’approche. Pas de doute. Un énorme trou. Et des arbres couchés en travers. Le tout couvert par une nappe de neige fraîche.

– Je crois que nous avons perdu la route, Sire, dit l’éclaireur. Avec toute cette neige, impossible de voir précisément les bas-côtés.

On s’arrête, on réfléchit.

– On peut tenter notre chance de l’autre côté du fossé, dit Napoléon. On traverse, on cherche une trouée dans la forêt. Si l’on ne peut plus nous orienter au sol, regardons les arbres.

Nous sommes donc massés là, au bord du fossé, quand le carnage commence.

Ils surgissent de partout. Un cavalier, puis deux. Soudain ils sont dix. Un coup de vent ! D’énormes masses noires fendent notre armée au galop. J’entends le bruit du métal que l’on frappe. Et leurs hurlements, comme une sirène, autour de nous :

– БЕЙ !… БЕЙ !…

On a à peine le temps de crier « Les cosaques ! » que des hommes se retrouvent à terre, découpés.

– БЕЙ !… БЕЙ !…

Les sabres pleuvent sur nos têtes, nos bras, nos dos. Et quand on tombe, ce sont les sabots des chevaux qui nous enfoncent la poitrine. À côté de moi, un grenadier a le temps de brandir sa baïonnette – l’instant d’après son bras s’envole vers le ciel, tranché autour du coude, la main serrant toujours la poignée.

Partout, la panique. Je m’affaisse d’instinct et me plaque contre un tronc d’arbre. Un cheval me frôle de sa grosse masse tiède, et un sabre cogne le bois à quelques centimètres de ma tête.

– БЕЙ !… БЕЙ !…

Ce cri insupportable !… Comme une cloche battant au clocher de la mort.

Je cherche des yeux Pauline.

Napoléon se tient debout, imperturbable, entre deux gros arbres couchés. Il a perdu son bonnet noir. Autour de lui, le lieutenant de La Londe et des grenadiers forment un petit cercle de protection. L’instant d’après, il lance déjà des ordres précis.

– Les lanciers, allez devant !… On se regroupe derrière le talus !… Puis mouvement de repli vers la forêt !… Exécution !…

C’est simple, rapide, précis.

Quand les cosaques reviennent pour une deuxième charge, nous courons. La forêt est juste derrière nous. Napoléon nous indique du bras l’endroit le plus dense, où de gros sapins chargés de neige vont freiner les chevaux. On y court, on s’y arrête, essoufflés, on se retourne, on fait face. Il est remarquable de voir tous ces soldats réagir avec autant de discipline, malgré les morts, les cris d’agonie, la peur.

– Sabre au clair !

Près de moi, le lieutenant de la Londe montre l’exemple. Son sabre, fin et joliment recourbé, fait des moulinets. À ce signal, ceux en première ligne baissent les lances.

– БЕЙ ФРАНЦУЗА !… БЕЙ !…

Ils arrivent en soulevant des nuages de poudreuse. Leurs sabots fracassent la terre gelée. Les arbres tremblent tandis qu’ils s’enfoncent dans la forêt, où retentit un autre cri de rage :

– Pour l’empereur, en avant !

Commence alors une courte bataille. Je sens une odeur âcre et je vois, à ma gauche, de la fumée blanche. Le lieutenant vient de décharger ses pistolets. Un énorme cheval cosaque s’écroule, comme écrasé par une planète invisible, projetant son cavalier dans les bras d’un sapin. Aussitôt un grenadier est sur lui. Il le frappe au visage avec le pommeau d’une courte épée. Quand j’ouvre les yeux, l’homme ne bouge plus, broyé par un trou monstrueux au front. Une fine vapeur s’élève dans les airs au-dessus de lui.

Les cosaques ont ordonné le repli. Ils ont eu des pertes : je vois, çà et là, d’autres tas noirs, immobiles. Pas besoin de les examiner pour comprendre qu’ils sont morts. Brutalement, nous sommes entrés dans la guerre.

Les soldats dépouillent joyeusement les cadavres. Les chevaux sont découpés en morceaux de viande, que chacun s’empresse de fourrer dans son sac.

– Ce n’était que l’avant-garde, dit Napoléon. Le reste des troupes russes arrive. Ils nous ont repérés.

À peine a-t-il parlé qu’un éclaireur vient nous avertir qu’il y a du mouvement, au loin, de l’autre côté du fossé.

– Ouglov et ses paysans sont à moins d’une demi-heure de marche. Il y en a des centaines qui convergent par ici. La route vers l’ouest est coupée.

Il y a comme une frayeur glacée qui fige tout le monde. Le désespoir est sur tous les visages. Et, naturellement, on se tourne vers Napoléon, qui dit :

– Eh bien, on passera par le sud. Il fallait bien que ça nous arrive. Ouglov, ce n’est pas une surprise. Adoptez la formation en hérisson, avec les meilleurs fusils à l’arrière-garde pour ralentir l’ennemi au maximum. Ceux qui ferment la marche vont traîner des branches attachées à la ceinture afin d’effacer nos traces dans la neige. Les autres, suivez-moi !… Au fifre ! au tambour !

On s’enfonce donc dans la forêt, direction plein sud. Napoléon et ses meilleurs officiers ouvrent la marche, en musique, et l’on est bien contents d’avoir ces quelques notes qui nous accompagnent tandis que nous battons la neige avec nos chevilles, nos mollets et parfois nos barbes, car il nous arrive de tomber. Il n’y a plus de chemin sous nos pieds, rien qui puisse nous orienter, mais on appuie sur les cuisses, et une, et deux, et une, et deux !

On marche ainsi en forçant pendant quelques longues minutes, quand on entend les premiers coups de feu. C’est notre arrière-garde qui s’est mise à tirer. L’ennemi est sur nos talons. Il ne faut pas traîner maintenant ! Le danger nous rend légers, les forces sont brusquement revenues, sauf chez Pauline, que je vois essoufflée. Elle a des jambes plus courtes qui s’enfoncent dans la neige jusqu’au genou. Je n’hésite pas : je l’attrape et la prends sur mon dos. Elle s’accroche à mes épaules avec ses bras. Elle n’est pas lourde.

Les soldats me regardent avec admiration. Pour ma part, je n’en retire aucun orgueil : il est normal que je m’occupe de ma patiente si celle-ci est en difficulté. Quand on songe, en plus, que c’est Napoléon que je transporte ainsi, la chose devient tout à fait naturelle. (J’écris ces lignes et je me rends compte que l’on pourrait penser que je prends Pauline pour Napoléon. Il n’en est rien. Cependant, je ne peux nier que Pauline est un excellent Napoléon : elle a l’air de s’y connaître vraiment en technique militaire, elle a le sens du commandement, elle est adorée par ses hommes, et il lui vient des idées astucieuses.

– Ça a l’air de marcher, Sire, dis-je. On prend de l’avance. Les coups de feu se font de plus en plus distants.

– Nos soldats se battent vaillamment, en effet, dit Napoléon en me soufflant dans l’oreille. Pourriez-vous, docteur, marcher un peu plus droit, sans balancer votre bassin ?… Vous me donnez le mal de mer.

Là, je trouve qu’il exagère.

– Vous n’êtes pas si léger que ça, Sire, dis-je.

– Quelle mauviette vous faites, dit Napoléon. Regardez autour de vous. Tous ces soldats portent de gros sacs à dos, et cela fait des décennies qu’ils n’ont pas mangé à leur faim ni dormi correctement. Et pourtant, ils avancent sans se plaindre. Si j’ordonne à l’un de ces grognards de me prendre sur ses épaules, il n’hésitera pas une seconde.

Je sais qu’il a raison. Depuis que je le porte, les soldats me regardent avec respect et envie.

– Excusez-moi, Sire, dis-je. Ma remarque était déplacée.

Il faut dire aussi qu’il me tient chaud au dos, ce qui n’est pas négligeable par ce froid.

Au fond, quand on y réfléchit, ce n’est pas du tout une difficulté de le porter, mais un honneur.

On n’entend plus les coups de feu.

– Ça y est, on les a semés, Sire, dis-je. Et si l’on faisait une pause pour que l’arrière-garde nous rattrape ? Autrement, elle risque de se perdre.

– L’arrière-garde est morte au combat, docteur. Ces soldats ont sacrifié leur vie pour que l’on ait une chance de sauver la nôtre. Ils ont dû tomber à court de munitions et ça s’est terminé par un corps à corps.

Alors on jette nos dernières forces pour avancer encore plus vite et je ressens la honte de m’être plaint.

OceanofPDF.com