Le Retour de Russie

Iegor Gran · Chapitre 8 sur 31

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Le Retour de Russie

Chapitre 6.

6.

 

Napoléon a beau me trouver sympathique, il ne me rend pas la vie facile pour autant. L’affaire du réfectoire est là pour en témoigner.

Voilà ce qui s’est passé. Après ma traditionnelle course matinale, je tombe sur une petite foule massée devant l’entrée de notre salle à manger. Il y a là des patients et quelques infirmiers. C’est l’heure du petit déjeuner, on voudrait bien entrer, mais la porte est bloquée. Je force un peu sur le battant – rien à faire, un objet lourd bloque de l’intérieur. Je glisse un œil par la fente et je vois… un canapé. Comment ont-ils fait pour l’amener au réfectoire reste un mystère, le résultat étant qu’il est impossible d’aller manger. Assis sur le canapé, Jeanne d’Arc, Freud et quelques autres, barricadés après avoir expulsé les cuisiniers, nous lancent des injures.

Je comprends rapidement qu’il n’y a rien de bien méchant, mais il faut néanmoins nous sortir de cet embarras.

Que veulent-ils ?

La révolution. Ça leur a pris ce matin. Il faisait beau, ils se sont levés du bon pied, débordant de projets grandioses. Ils ont ressenti l’envie de marquer leur époque. Pas question de subir, clament-ils. On veut renverser le pouvoir en place (c’est-à-dire moi), et proclamer un État indépendant. Ils ont commencé par mettre en place une frontière à l’entrée du réfectoire. Et ils demandent aux autres fous de se joindre à leur indignation légitime. Ce sera la gloire ou la mort, disent-ils.

Je leur demande :

– Et que ferez-vous de votre État indépendant ?

– On commencera par mettre le vin au menu, répondent-ils. Du bon vin de Corse à midi, et le soir du bourgogne.

Du vin dans un hôpital ? Il n’en est pas question.

On se regarde avec les infirmiers, on se demande comment faire.

Le général de Gaulle voudrait lancer une offensive :

– On les encercle avec les blindés, et, pendant que l’artillerie les pilonne par les fenêtres, on enfonce leur frontière avec l’infanterie. Je les connais, ces barricades, ça ne tient pas mieux que la ligne Maginot.

– Vous pouvez nous brûler vivants, on ne se rendra pas ! lui répond Jeanne d’Arc de derrière la porte.

Les nerfs s’échauffent, Mme Déker en pleure presque, et les infirmiers trépignent d’impatience d’en découdre. Ils n’attendent qu’un signal de ma part pour employer la manière forte. Leurs seringues sont remplies de calmant. Certains ont apporté des camisoles. Ce serait la pire des solutions. Ces méthodes musclées, qu’on emploie volontiers dans d’autres hôpitaux, m’ont toujours répugné.

J’essaie de dialoguer. Je voudrais comprendre l’origine du problème. Un infirmier m’informe :

– C’est le petit dernier, c’est Napoléon. Il leur a parlé toute la nuit. Admirez maintenant le résultat.

On se demande ce qu’il leur a dit pour les mettre dans un état pareil.

Napoléon, lui, n’est pas au réfectoire. Pauline B. dort tout habillée dans sa chambre 1805. Je la réveille :

– Debout, Sire, l’heure est grave !

Elle bondit aussitôt, et je vois à son port de tête et à sa manière de composer sur le visage une expression d’intense réflexion qu’elle est un homme de commandement. Appelez ça magnétisme ou magie personnelle, toujours est-il que, quand on est avec elle, on se sent en sécurité et rien ne paraît impossible.

– Ils l’ont fait ? me demande-t-elle et je comprends qu’elle est parfaitement au courant.

– Oui, dis-je, le réfectoire est bloqué et cette situation ennuie tout le monde.

Une grande satisfaction se devine alors dans sa façon de se redresser. Et je la vois qui exécute son geste fétiche : elle glisse sa main entre les boutons de sa veste. Napoléon reste silencieux, fier de lui, une main sur la poitrine, l’autre dans le dos.

– Vos patients forment de bonnes troupes, courageuses et entreprenantes, dit Pauline finalement. Elles sont tout à fait dignes de porter haut les couleurs de la Grande Armée. Cette Jeanne d’Arc ferait un excellent général, si elle n’était pas un peu fofolle.

Elle me raconte ensuite que, ne trouvant pas le sommeil, elle s’était baladée dans les couloirs où elle a papoté pendant toute la nuit avec des patients, qui, comme elle, trouvaient la nuit trop longue.

– Nous avons beaucoup parlé de vous, docteur, et de la direction de l’hôpital, que nous trouvons trop timide. Vous prenez trop de pincettes. Sachez que nombre de vos patients souhaitent être soignés plus activement. Pourquoi négligez-vous les chocs électriques ? Thomas Edison les réclame depuis plusieurs mois. Pasteur exige des piqûres de sédatifs, et Freud se demande pourquoi on ne lui a jamais mis les menottes.

– Mais parce que c’est interdit, à moins qu’il ne fasse du grabuge, dis-je.

– Précisément, docteur. Je ne lui ai pas expliqué autre chose. Et donc grabuge fut fait. J’ai choisi le réfectoire car je déplore profondément l’absence de vin au menu. C’est comme une insulte personnelle que je reçois chaque jour. De plus, l’endroit est de la plus haute valeur stratégique. Celui qui contrôle l’accès à la nourriture a bien entendu un avantage sur les autres. (La Russie me l’a bien appris, hélas, à mes dépens.)

Suit une longue tirade en jargon militaire, d’où je déduis toutefois une chronologie des faits et une explication.

En mal de commandement, Napoléon a saisi l’occasion d’une nuit d’insomnie pour se monter une armée qu’il a galvanisée par des paroles enflammées de « révolution » et de « gloire », puis envoyée au combat du réfectoire alors que lui-même s’endormait paisiblement.

– Ce n’est pas digne d’un chef, Sire, lui fais-je remarquer. Vous auriez dû les guider au front, en tête de vos troupes, et affronter ensemble la colère de ceux qui voulaient accéder au petit déjeuner. Au lieu de quoi, vous vous êtes terré dans votre chambre, loin de la mitraille.

Je vois à ses yeux que je l’ai blessée.

– Donnez-moi un cheval et conduisez-moi sur les lieux, docteur, commande-t-elle. Je suis de ceux qui savent affronter le danger en face.

Pendant que l’on marche je lui demande de faire preuve de grandeur et d’arrêter cette révolte stupide.

– Pourquoi le ferais-je ? s’indigne-t-elle. Auriez-vous capitulé ? Pas que je sache. Mes aides de camp ne m’ont rien rapporté. Pour moi, il n’est pas question de signer un traité de paix sans conquêtes territoriales. Annexez-moi la chambre 806, en face de la mienne, et nous en discuterons.

Nous arrivons au réfectoire. Je fais signe à deux infirmiers. On attrape Pauline B. et on lui lie les mains derrière le dos.

– Vous êtes mon prisonnier, Sire, dis-je. Capturé sur le champ de bataille par une manœuvre latérale de ma cavalerie.

– Si vous ne finissez pas ce cirque, Sire, on vous enverra au piquet à l’île de Sainte-Hélène, ajoute Mme Déker, et cette remarque fait son effet.

Qu’il est dommage de devoir passer par la contrainte, mais avait-on le choix ?

Pauline marmonne quelque chose comme « trahison » et « Grouchy », qui doit être un ami que je ne connais pas. On la pousse devant la porte du réfectoire et Mme Déker sort un formulaire de transfert vers un autre hôpital, qu’elle fait semblant de remplir.

Aussitôt Pauline toque à la porte des insurgés et leur parle. Je note que son discours est parsemé de « grandeur », de « devoir accompli », de « postérité ».

– Soldats, remettez ce canapé à sa place dans l’infirmerie, commande-t-elle. Qu’il soit à jamais le symbole de nos accomplissements. Vos descendants, quand ils le verront, auront les larmes aux yeux à l’idée que vous avez pu, vous les éclopés, vous les pestiférés, vous les enfermés à l’asile, déplacer ce meuble pesant le poids de trois pyramides. Soldats ! Vous êtes parvenus à tenir en échec toute une armée d’infirmiers et de fous. Rentrez chez vous la tête haute !

– Il parle bien, le petit, dit alors le général de Gaulle, et, en effet, ses paroles apaisent immédiatement la situation.

La porte du réfectoire se débloque et les troupes assiégées sortent, l’allure fière, Jeanne d’Arc en tête, tirant le canapé. On les laisse passer en silence. Puis chacun regagne sa chambre et l’incident est clos.

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